Le Vieux Jardin (Im Sang-soo, 2006)

Titre original : The Orae-doen jeongwon
Réalisateur : Im Sang-soo
Origine : Corée du Sud
Année de production : 2006
Durée : 1h52
Distributeur : Pretty Pictures
Interdiction : Aucune
Interprètes : Yeom Jeong-ah, Ji Jin-hee, Youn Hee-seok, Kim Yu-li

Mai 1980, fuyant une manifestation réprimée par l’armée, Hyun-woo, jeune militant socialiste, trouve refuge dans la montagne auprès de Yoon-hee. Après avoir vécu une histoire d’amour passionnée, Hyun-woo fait le choix de retourner à ses activités politiques. Incarcéré dès son retour en ville, il sortira de prison 17 ans plus tard. Il redécouvre alors son pays et se souvient de son passé avec Yoon-hee.

Chacun des films d’Im Sang-soo est un cri de révolte. Que ce soit dans Girl’s Night Out, Une Femme Coréenne, The President’s Last Bang et plus récemment The Housemaid, l’on remarque que la société Sud-Coréenne contemporaine reste la cible favorite du réalisateur-sociologue de Séoul qui se plait à en ausculter les moindres détails avec une acuité acérée. Et Le Vieux Jardin ne fait bien évidemment pas entorse à la règle…

Adaptation cinématographique du roman éponyme de Hwang Sok-yong, Le Vieux Jardin relate l’histoire d’amour impossible entre deux êtres que tout sépare avec en toile de fond le soulèvement étudiant et syndical de Kwangju qui débuta le 18 mai1980 après l’assassinat du dictateur Park Chung-hee. Cette étape vers la démocratisation de la Corée du Sud fait partie des principales obsessions d’Im Sang-soo (tout comme les autres réalisateurs de sa génération Park Chan-wook, Lee Chang-dong et Bong Joon-ho), qui semble avoir été particulièrement marqué par cette sombre période de répression policière.

Ainsi certaines séquences du Vieux Jardin témoignent-elles de l’extrême violence de ces manifestations populaires avec une froideur quasi-documentaire qui porte à réfléchir sur l’Histoire de ce petit pays aujourd’hui en pleine expansion économique. Je pense notamment à cette scène très impressionnante durant laquelle l’une des étudiantes socialistes, armée d’un briquet et d’un bidon d’essence, s’immole sans sommation face aux forces armées avant de se jeter du haut d’un immeuble. Ou encore celle où Hyun-woo (Ji Jin-hee) rejoint en catastrophe le campement des « insurgés » et y découvre la boucherie qui a eu lieu en son absence, durant l’affrontement sans pitié entre les manifestants et leurs opposants. Lors de ces séquences au sein desquelles la tension dramatique atteint son paroxysme, Im Sang-soo fait montre d’un véritable talent pour représenter la face sombre de l’humanité avec beaucoup de simplicité, un réalisme cru et une empathie que l’on ressent des plus sincères.

Mais Le Vieux Jardin est avant tout l’histoire tragique de deux êtres dans l’incapacité de s’aimer car entièrement submergés par la violence du contexte dans lequel ils évoluent. Yoon-hee (Yeom Jeong-ah, vue dans l’excellent 2 Sœurs de Kim Jee-woon) est prête à s’offrir corps et âme à celui qu’elle aime, mais Hyun-woo, rongé par la culpabilité, ne trouve quant à lui de sens à sa vie que dans la révolte, et préfère poursuivre sa lutte insensée contre un mal qui le dépasse plutôt que s’abandonner au confort et à la stabilité d’une vie de couple épanouie. Par peur d’être considéré comme un lâche, et pour un idéal qu’il sait pertinemment inaccessible, l’homme est prêt à renier son intégrité et à se fondre dans le moule d’une communauté dans laquelle il ne se retrouve plus vraiment. Le pouvoir de persuasion du groupe, le désir impérieux d’être reconnu pour son courage et le besoin de prouver aux autres qu’il n’y a plus rien à perdre, sont autant de thématiques abordées par Im Sang-soo. Hyun-woo est prêt à mourir pour la cause qu’il défend, mais il finira emprisonné pendant quinze longues années qui l’éloigneront définitivement de Yoon-hee, qui décèdera quelques années plus tard des suites d’un cancer foudroyant.

La narration du film alterne entre flash-backs du passé (la rencontre entre Yoon-hee et Hyun-woo ; leur amour éphémère ; la vie de Yoon-hee une fois seule, quand Hyun-woo la quitte et se fait arrêter par la police) et le présent, en nous proposant de suivre la quête intérieure de Hyun-woo une fois sorti de prison, qui cherche à recouper les évènements qui se sont produits durant sa longue absence. Dans l’espoir de rattraper le temps perdu, il retourne dans la demeure qu’il a jadis habité avec Yoon-hee, retrouve les lettres et les dessins qu’elle lui a laissés avant de mourir, interroge leurs proches communs pour être à même de réellement mesurer le poids de son erreur passée. Il y apprendra que son mauvais choix de vie aura ruiné celle de sa bien-aimée, et devra assumer en tant qu’homme la répercussion de chacun de ses actes sur son entourage. Cette quête d’authenticité et de redécouverte d’une intériorité jusqu’alors laissée en berne est représentée avec beaucoup de poésie et de tendresse, et témoigne du grand attachement d’Im Sang-soo pour ses personnages qu’il n’hésite pourtant pas à maltraiter.

On peut reprocher au Vieux Jardin sa lenteur parfois exaspérante, ainsi que ses trop nombreuses longueurs que le réalisateur aurait facilement pu éviter, et qui tendent malheureusement à parfois nous faire « décrocher » d’une intrigue qui ne tient pas vraiment en haleine. Cependant, l’on peut remarquer que ce défaut de rythme fait partie intégrante du cinéma d’Im Sang-soo et se retrouve dans quasiment toutes ses œuvres, faisant office de marque de fabrique personnelle, en quelque sorte. On retiendra néanmoins les excellentes interprétations des acteurs, tous très justes et touchants, qui parviennent à insuffler au film une authenticité et une sincérité parfois bouleversante.

En définitive, Le Vieux Jardin est un film à portée multiple qui peut être considéré à la fois comme la représentation dramatique de deux vies déchues par un contexte politique dévastateur, une réflexion philosophique sur le sens véritable de l’existence humaine et une critique acerbe d’une société gangrenée par la soif de pouvoir et l’asservissement des plus faibles. Im Sang-soo livre une œuvre pas toujours accessible qui requiert une implication émotionnelle et intellectuelle totale de la part du spectateur pour l’amener à mieux cerner le long chemin qu’a parcouru la Corée du Sud avant de pouvoir arborer ce visage en apparence prospère qu’on lui connait aujourd’hui.

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Deux Soeurs (Kim Jee-woon, 2003)

Titre Original : Janghwa, Hongryeon
Réalisateur : Kim Jee-Woon
Origine : Corée du Sud
Année de production : 2003
Durée : 1h59
Distributeur : Bac Films
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Im Soo-jung, Moon Geun-young, Kim Kab-su, Yeom Jeong-ah

Après une longue absence, deux adolescentes, Su-mi et sa jeune sœur Su-yeon, retournent à la maison familiale en compagnie de leur père. Elles y sont accueillies par leur belle-mère, Eun-joo. Su-mi ne supporte pas sa belle-mère et Su-yeon semble en avoir peur. Très vite, leurs relations s’enveniment cruellement tandis que des évènements étranges viennent semer le trouble dans leurs esprits. Toutes trois vont alors sombrer dans un engrenage de haine et de violence dont les conséquences s’avèreront irrémédiables. Jusqu’où iront-elles pour avoir le dessus sur l’autre?

Autant mettre les choses au clair : porté aux nues ou jeté aux oubliettes, 2 Sœurs ne laisse pas indifférent. Il faut dire que Kim Jee-woon, l’auteur de The Quiet Family, A Bittersweet Life ou encore Le Bon, la brute et le cinglé n’a pas son pareil pour nous surprendre, autant dans le choix de ses films que dans sa manière d’appréhender un scénario. Et 2 Sœurs ne déroge bien évidemment pas à la règle : dès ses premières minutes, le film nous plonge dans des affres d’interrogations dont les réponses nous seront distillées par touches subtiles tout au long de l’histoire. Le spectateur décontenancé hésite même sur le genre de la pièce maîtresse qu’il a sous les yeux, tant le film aime à jouer sur des codes différents : a t-on affaire à un film d’épouvante ? Un drame psychologique ? Un yurei eiga (film de fantômes issus de la tradition japonaise) ?

L’intrigue, tortueuse à souhait, est efficace grâce à l’ambiguïté extrême de la mise en scène ainsi qu’au jeu très « habité » de ses deux actrices principales Im Soo-jung (I’m a Cyborg but it’s Okay) et Yeom Jeong-ah (Le Vieux Jardin). « Baby Face » (surnom d’Im Soo-jung), qui signe là son premier grand rôle au cinéma, est tout simplement époustouflante, littéralement transcendée par son interprétation du personnage torturé de Su-mi. Ses colères, ses angoisses et sa détresse sont retranscrites à l’écran de manière véritablement éprouvante ; ce magma incohérent d’émotions entremêlées nous parvient directement sous sa forme la plus brute, la plus authentique rarement atteinte au cinéma, et ébranle considérablement notre position de simple spectateur. Il n’est pas difficile d’imaginer la part d’elle-même qu’Im Soo-jung a dû placer dans ce rôle, tant sa présence est puissante de sentiments intenses et controversés. Yeom Jeong-ah s’est quant à elle montrée plus qu’à la hauteur pour donner la réplique à cette véritable torche humaine. Jouant de sa beauté froide et de son élégance un brin rétro, elle réussit à sublimer sa performance d’actrice dans ce rôle de belle-mère acariâtre car rejetée par sa nouvelle famille, au bord d’une folie monstrueuse sans possibilité de retour. Son regard glacial, son comportement bipolaire ainsi que sa cruauté sans limites l’érigent au digne rang des boggeymans humains les plus troublants de la décennie. Un rôle qui semble fait sur-mesure… A sa démesure.

S’il ne fait aucun doute que le film atteint l’excellence grâce aux jeux complémentaires de ces deux actrices talentueuses, ce n’est néanmoins pas là son seul point fort. La principale qualité de la mise en scène est de parvenir à instaurer une ambiance viscéralement sombre et oppressante, presque fantasmatique, tant par le choix des décors dépareillés aux motifs kitsch qui submergent notre champ de vision jusqu’à la limite de la nausée, que par l’obscurité prégnante qui envahit le film à mesure que l’intrigue avance. En effet, plus on s’enfonce au cœur de la relation tumultueuse qu’entretiennent Su-mi et Eun-joo, plus l’image devient sombre et fortement contrastée. Ce détail, loin d’être anodin, permet au spectateur d’entrer plus profondément dans l’histoire et de ressentir l’angoisse omniprésente qui règne au sein de cette maison familiale lourde de secrets.

Les apparitions du yurei sont quant à elles proprement effrayantes et contribuent à alimenter l’hermétisme du film : est-il une vision de Su-mi ou un véritable fantôme ou les deux ? Outre semer la confusion dans l’esprit du spectateur, les manifestations de cet esprit vengeur qui hante la maison n’ont pas beaucoup d’intérêt et auraient même pu être évitées par Kim Jee-woon car c’est précisément dans cet aspect du film que résident la plupart des critiques qui lui ont été adressées (on lui a reproché, entre autres, de surfer sur la vague du yurei eiga à la sauce The Ring). Jusqu’à la fin du film, dont le dénouement ingénieux en surprendra plus d’un, le spectateur cherche à saisir l’essence réelle des protagonistes dont les apparences semblent dangereusement trompeuses sans pouvoir s’empêcher de remettre en cause la réalité des évènements auxquels il assiste.

Détenteur du Grand Prix au festival fantastique de Gérardmer, 2 Sœurs est un véritable petit bijou du cinéma horrifique sud-coréen qu’il me parait indispensable pour tout cinéphile de posséder. A noter qu’un remake américain intitulé Les Intrus a été réalisé en 2009 par Charles et Thomas Guard, sans toutefois réussir à égaler l’original, vraisemblablement indétrônable.