Hana-Bi (Takeshi Kitano, 1997)

Hana-Bi_B2-1Réalisateur : Takeshi Kitano
Origine : Japon
Année de production : 1997
Genre : Drame
Durée : 1h43
Distributeur: Tamasa Distribution
Interdiction : Aucune
Interprètes : Takeshi Kitano, Tetsu Watanabe, Kayoko Kishimoto

Terriblement traumatisé par la fin prochaine de sa femme et la paralysie d’un de ses collègues, blessé au cours d’une fusillade, le détective Nishi quitte la police. Il va commettre un hold-up pour soulager les misères de ceux qui l’entourent. La sérénité du dernier voyage qu’il entreprend avec sa femme, vers le mont Fuji, va être brisée par l’arrivée de yakusas vengeurs.

Septième film de Takeshi Kitano (Violent Cop ; Zatoichi ; Outrages), Hana-Bi est une œuvre complète et multi-facettes, qui nous parle avant tout de Mort, mais aussi d’Amour, de déchéance et de résilience, d’espoir et de fatalité. Une œuvre éclatante, voire flamboyante, comme en témoigne son titre (littéralement « Fleurs de feu », soit « Feux d’Artifice »), et dont il se dégage un sentiment diffus de tristesse généralisée, tant par son traitement esthétique que l’histoire en elle-même.

hana-bi-1996-08-g

Mais l’élément le plus dramatique de l’œuvre reste sans conteste le personnage interprété par Takeshi Kitano lui-même, l’inspecteur Nishi, antihéros taillé sur-mesure pour l’acteur-réalisateur et qui représente à lui-seul tout le drame de la condition humaine. En effet, si ce personnage atypique ressemble sur beaucoup de points à celui d’Azuma dans Violent Cop (1989), pour sa brutalité excessive et sa manière peu orthodoxe de régler les conflits d’une part, mais aussi pour les liens inexistants qu’il entretient avec sa famille malade (la sœur handicapée mentale dans Violent Cop, l’épouse mutique condamnée par la maladie dans Hana-Bi), Nishi fait preuve d’une humanité qui échappait complètement au flic-sociopathe Azuma.

En effet, l’inspecteur Nishi est un personnage torturé, emmuré dans le silence, au regard éteint, déjà presque mort. Le jeu très minimaliste de Takeshi Kitano, qui ne parle que très peu durant tout le film, avec ses tics de visage et son impassibilité caractéristiques, colle parfaitement à la psychologie de ce personnage blasé par la vie. C’est cette profondeur, cette complexité intrinsèquement humaine, qui rend le personnage si attachant et confère au film toute sa puissance dramatique.

hana-bi-01-g

Les autres acteurs sont tout aussi crédibles dans leurs rôles respectifs, et particulièrement Susumu Terajima et Ren Osugi, qui avaient déjà joué ensemble dans Sonatine, Getting Any ? et Kids Return. Tous les personnages de Hana-Bi ont en commun cette morosité comportementale, cette résignation fataliste à essuyer les mauvais coups du destin tout en essayant de continuer à vivre « malgré tout » (« il ne faut pas prendre tout ça trop à cœur », dira Nakamura à Nishi autour d’un verre après l’accident). De manière générale, tous les personnages de Hana-Bi sont ternes et tristes, comme vidés de leur substance par la Vie et son lot de vicissitudes.

Comme d’habitude dans les films de Kitano, la violence est omniprésente, souvent latente, mais toujours prête à exploser comme un cri sorti du silence. La multiplicité et l’originalité des manières de tuer, le rapport au meurtre teinté d’humour noir ainsi que la présence de Yakuzas dans l’histoire constituent en quelque sorte la « marque de fabrique » des films de l’Office Kitano, sa maison de production.

hana-bi-06-g
La principale particularité de Hana-Bi réside dans l’importance accordée à la peinture, élément introduit par l’intermédiaire du personnage de Horibe (Ren Osugi), ex-flic et ami de Nishi devenu paraplégique après une descente qui a mal tourné et qui se met peu à peu à la peinture « pour tuer le temps ». Ainsi, de nombreux tableaux de styles très variés, tous peints par Beat Takeshi lui-même, se retrouvent disséminés un peu partout dans les décors. Le métrage en lui-même est régulièrement entrecoupé de plans entièrement consacrés aux œuvres, offrant par là même quelques doux moments de contemplation poétique. Ces instants de grâce nous permettent de nous extirper un peu de l’ambiance pesante du film en nous proposant de nous extasier sur le « Beau », tout simplement, exploitant ainsi à fond le concept de l’Art comme échappatoire à la vacuité et à la douleur existentielles.

Tout le concept du film repose donc sur cette alternance entre deux présentations antithétiques de la Vie : d’un côté sa noirceur, tragique, et de l’autre sa beauté, simple et magique. Enfin, l’on peut facilement faire le rapprochement entre l’histoire de Horibe et le passé de Kitano lui-même, qui s’est remis à la peinture après avoir subi un grave accident de moto qui a bien failli lui coûter la vie, en 1994. Celui-ci ayant frôlé de peu l’hémiplégie, et Hana-Bi ayant été réalisé trois années seulement après l’accident, on peut logiquement supposer que l’accident de Horibe soit une projection de celui du réalisateur.

1218482179_hana-bi__72_
L’autre point fort du film réside dans sa bande-originale qui parvient sans mal à sublimer chaque plan au sein duquel elle est convoquée. Composée par Joe Hisaishi, qui avait déjà collaboré avec Kitano sur A Scene at the Sea, Sonatine et Kids Return, la musique de Hana-Bi est à l’image de son histoire et des personnages qui la portent, toute en ambivalence… Paradoxale dans ses notes empreintes de légèreté et de mélancolie à la fois, elle alimente en grande partie l’ambiance duelle et complexe qui caractérise le film.

Hana-Bi est donc une œuvre avant tout poétique, aussi  lumineuse que mélancolique, qui a su convoquer les extrêmes pour représenter la Vie dans ce qu’elle a de plus tragique mais aussi de plus beau. Indéniablement le chef-d’œuvre de Kitano, sans doute aussi l’une de ses œuvres les plus personnelles et touchantes à ce jour.

Bonus : Quelques-uns des nombreux tableaux du « Master », pour se faire une petite idée de son style vraiment atypique…

hanabi

HANA-BI_KITANO

kitano-painting-05

Publicités

Blood & Bones (Yoichi Sai, 2004)

Affiche_BloodBonesTitre original : Cho To Hone
Réalisateur : Yoichi Sai
Origine : Japon
Année de production : 2004
Durée : 2h20
Distributeur: ARP Selection
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Takeshi Kitano, Hirofumi Arai, Kyoka Suzuki

En 1923, Kim Shunpei, un jeune paysan, quitte son île natale, au sud de la Corée, et débarque en bateau à Osaka, au Japon. Son obsession : faire fortune. En soixante ans, cet homme aussi brutal que charismatique connaîtra la richesse et le pouvoir, mais se condamnera à la solitude, puisqu’il n’aime que ce qu’il a détruit.

Qu’on se le dise, Blood & Bones n’est pas le genre de film qui vend du rêve et nous laisse avec de la poudre d’étoiles au fond des yeux… Bien au contraire, le film du peu connu Yoichi Sai s’apparente davantage à une véritable épreuve cinématographique dont le but du jeu serait de tenir le choc jusqu’au bout sans perdre sa bonne humeur au passage. Une œuvre bouleversante servie par un Takeshi Kitano (Hana-Bi ; Aniki, mon frère ; Outrages) au sommet de son art avec ce personnage d’une cruauté sans limites qui a vendu son humanité pour devenir ce monstre ivre de chair et de sang. Ames sensibles s’abstenir.

blood-bones-kitano

Blood & Bones est une chronique dramatique adaptée du roman éponyme de Yan Sogiru qui raconte l’histoire de Kim Shunpei (Takeshi Kitano), un homme dévoré par la colère et l’ambition, son ascension sociale dans une Osaka gangrénée par la misère mais aussi et surtout la manière dont celui-ci va s’y prendre pour détruire la vie de chaque personne qui aura eu le malheur de faire partie de son entourage. Le film nous propose donc de suivre la lente déchéance des personnages qui gravitent autour de Kim Shunpei, et ce  jusqu’à leur mort, souvent dans d’atroces circonstances. Et c’est bien là le concept du film : nous offrir une immersion cauchemardesque au sein de ce sombre microcosme communautaire, sans aucune possibilité de retour à la lumière.

bloodandbones3

Le premier choc visuel arrive dès la séquence qui suit la scène d’introduction : en effet, le film « implose » littéralement d’une violence crue, sourde, sale, jamais esthétisée ni sublimée. Loin des effusions gratuites et spectaculaires des films d’horreur ou d’action, la violence de Blood & Bones est au contraire entièrement tournée sur elle-même, souvent silencieuse, voire même insidieuse. Seul le personnage de Kim Shunpei contraste avec cette atmosphère lourde de par son comportement explosif, ses crises de colère et ses pulsions de destruction incontrôlables. Viols, coups, meurtres, suicides, Blood & Bones  n’épargne jamais son spectateur qui finit par se demander jusqu’où le film va bien pouvoir aller. Face au pathétique des situations et des personnages, ce dernier n’aura pas d’autres choix que de subir avec eux la tragique destinée qu’ils n’auront jamais eu la force ni le courage de contrecarrer.

18427691.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

En effet, durant 2h20, le spectateur est plongé dans une ambiance incroyablement suffocante et teintée d’une sorte de fatalité pessimiste qui attaque le moral comme un bouquin de Schopenhauer. Chaque personnage semble s’être résigné à accepter son sort malgré tout, comme englué dans une inertie encouragée par les traditions japonaises de l’époque – le respect du pouvoir patriarcal en tête.  La succession de malheurs qu’ils encaissent tous sans broncher suscite à la fois des sentiments de tristesse, d’injustice et de rébellion dans le cœur du spectateur rendu impuissant de par sa position. Que ce soit les travailleurs que Shunpei exploite « jusqu’à l’os »,  sa pauvre famille sur laquelle il passe ses nerfs, ses maitresses désemparées ou vénales ; tous et toutes acceptent de subir la tyrannie de Shunpei durant des années par simple cupidité, servilité ou bêtise. Même l’empathie que les enfants pourraient susciter est mise à mal par leur comportement d’adulte, lâche ou irresponsable. Ainsi, aucun protagoniste ne peut faire figure de réel martyr puisque tous sont en définitive victime de leurs vices ou de leurs faiblesses.

lp01_bloodandbones-757976

Une fois n’est pas coutume, l’on ne peut que rester bouche bée d’admiration devant l’incroyable talent de Kitano qui parvient ici à se faire haïr en moins d’une scène. Il incarne à la perfection ce personnage répugnant de brutalité bestiale, incapable du moindre sentiment d’amour ou de compassion, qui fait le mal partout autour de lui sans aucun remords, pas par plaisir ni par bêtise, mais seulement par intérêt égoïste. D’ailleurs, la phrase qui clôt le film illustre tout à fait l’essence intrinsèque du personnage de Kim Shunpei. L’apparence atypique de Beat Takeshi contribue grandement à obtenir l’effet escompté : son visage impassible, quasi inexpressif, son apparence à la fois massive et légèrement bedonnante ainsi que sa voix nerveuse prompte à partir dans les aigus ont été mis à profit pour créer ce personnage particulièrement obscur capable d’exploser de violence à tout instant.

09

Le film peut s’apparenter à un huis-clos en plus étendu, puisque l’intégralité de l’histoire se déroule dans un quartier pauvre d’Osaka. On y retrouve ainsi toujours les mêmes visages ravagés par les conditions de vie désastreuses, et les mêmes décors ternes et poussiéreux qui tombent en ruines au fil du temps. Par ailleurs, le travail effectué sur la photographie, sobre mais efficace, parvient sans mal à nous immerger au cœur de cette ville japonaise marquée par la saleté et la pauvreté. Les nombreuses références historiques dont fourmille l’œuvre, notamment sur les dissensions qui opposèrent les Coréens immigrés aux Japonais, posent un cadre réaliste au développement de l’histoire et facilite ainsi l’immersion spectatorielle.

ChitoHone

Enfin, l’on peut remarquer que l’aspect dramatique du film est largement mis en exergue par la bande-originale classique de Tarô Iwashiro, également compositeur de la musique des films Memories Of Murder (Bong Joon-ho, 2002) et Les Trois Royaumes (Futaro Yamada, 2004). Les gémissements lancinants des instruments à cordes collent parfaitement au pathétique des images, notamment lors de la scène de bagarre, particulièrement éprouvante, entre Kim Shunpei et Yu, son fils illégitime (Joe Odagiri, révélé au grand public par le film). Le thème principal, magnifique, revient ainsi à des moments-clés de l’intrigue pour enfoncer un peu plus dans les ténèbres le spectateur déjà atterré par ces destins tragiques dont les souffrances semblent ne jamais vouloir prendre fin.

blood-and-bones

Blood & Bones est donc une œuvre viscérale,  appréciable de par son réalisme cru et la performance scénique impressionnante de Takeshi Kitano, mais aussi pour la dimension malgré tout exceptionnelle du parcours de son protagoniste principal, aussi monstrueux soit-il. Un conte cruel des Temps Modernes, beau, douloureux et déprimant à la fois, qui ne laissera personne indifférent.

Grotesque (Kôji Shiraishi, 2009)

Titre original : Gurotesuku
Réalisateur : Kôji Shiraishi
Origine : Japon
Année de production : 2009
Durée : 1h17
Distributeur : Elephant Films
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Tsugumi Nagasawa, Hiroaki Kawatsure, Shigeo Ôsako

Par une belle soirée d’été, un jeune couple se promène main dans la main. Insouciants et désireux de se livrer l’un à l’autre, ils ignorent que sur le chemin de leur première expérience les attend, un cruel psychopathe. Brutalement kidnappés, les jeunes tourtereaux se réveillent enchaînés dans une pièce obscure jonchée d’instruments chirurgicaux. Face à la torture d’un bourreau expérimenté, la mort est leur meilleur espoir.

Après le visionnage (plutôt éprouvant) de Grotesque, une question fondamentale s’impose presque d’elle-même : le film de Kôji Shiraishi (The Curse ; Carved) serait-il LE torture-porn ultime de la décennie ? Face à la lassitude grandissante qui émane d’un énième Saw (je ne compte bien évidemment pas le tout premier de James Wan, qui à mon sens est une pure merveille) ou de la future trilogie engluée dans le politiquement correct des Hostel, il est clair que Gurotesuku (dans son titre original) a largement de quoi tenir la concurrence, et même bien plus encore… Et pour cause : du gore savamment dosé, de l’humour noir à revendre et un scénario minimaliste pour un huis-clos oppressant et foutrement efficace… Amateurs de torture-porn pur et dur, vous allez être servis !

En effet, le point fort de Grotesque est de ne s’encombrer d’aucune sorte de prétexte aux effusions de sang qu’il met en scène avec un réalisme viscéral. Pour le coup, l’histoire est simplissime : un couple en devenir est kidnappé et séquestré par une espèce de chirurgien fou aux faux airs du « master » Takeshi Kitano, qui torture les gens dans le but de ressentir pleinement leur volonté de survivre. Simple, certes, mais efficace. Après une scène d’introduction plutôt banale et expédiée à la vitesse grand V, nous voici au cœur de l’action à proprement parler, où toutes les humiliations et les souffrances possibles et imaginables sont permises… Ici, point de critique sociologique, de profil psychologique du maniaque comme dans Psychose est ses avatars, et encore moins de semblant de profondeur concernant les deux personnages torturés, lisses à en crever ; le film s’inscrit tout au contraire dans la lignée d’un A Serbian Film (Srdjan Spasojevic, 2010) et se propose de nous donner à voir de la violence graphique entièrement gratuite sans aucun autre but que de nous faire partager l’expérience d’une immersion quasi-totale dans la psyché sadique d’un serial-killer aux motivations fondamentalement incompréhensibles (parfait Shigeo Ôsako !). Du gore pour du gore, certes, mais le tout est vraiment bien maîtrisé et atteint son objectif sans souci.

Et encore, malgré son interdiction aux moins de 16 ans (et son interdiction tout court en Angleterre, ce que la promo du film a bien su exploiter pour faire parler de lui au maximum), Grotesque a su tirer parti d’un montage extrêmement intelligent, mêlant subtilement hors-champs, inserts vraiment gore et gros plans sur les visages déformés par l’horreur de ses protagonistes ou sur les échanges de regards entre le bourreau et ses deux victimes. Ce parti pris stylistique de suggestivité permet à l’imagination du spectateur de se représenter mentalement le pire, tout en agrémentant cette représentation très personnelle de détails bien craspecs, juste ce qu’il faut pour ne pas la court-circuiter et, il faut bien le dire, ne pas écoper d’une interdiction aux moins de 18 ans, aussi. Certaines séquences sont de fait quasi-insoutenables, voire carrément malsaines selon les cas ; et c’est peu dire que la mise en scène fait preuve d’une inventivité jouissive en matière de torture dégueulasse. Le film semble avoir voulu faire plus fort encore que tous les torture-porns américains réunis, et, en ce sens, on peut dire qu’il y parvient…

Hormis sa très belle photographie lorgnant vers le sépia pour un rendu 100% glauque parfaitement maîtrisé, Grotesque sa caractérise par la durée incroyablement longue de ses plans, calculée à la seconde près afin que le spectateur ait tout le temps de s’imprégner en profondeur de l’horreur qui est en train de se jouer sous ses yeux. L’image, à la fois très stylisée et dotée d’un réalisme saisissant, se trouve curieusement alliée à un thème de musique classique récurrent et tout à fais hors de propos ; ce qui va lui conférer une dimension décalée parfaitement en accord avec le titre du film. En effet, tout le métrage est empreint d’un humour noir qui rend le sens du film parfaitement… Grotesque. Ce phénomène se vérifie surtout dans la seconde partie du film, qui devient beaucoup plus grand-guignolesque après une rupture diégétique très nette qui réoriente complètement sa portée et son impact. Comportement parfaitement illogique des personnages, explications dérisoires et ridicules concernant les raisons qui poussent le tortionnaire à agir de la sorte ; tous les éléments du film semblent s’être ligués pour se moquer gentiment des codes des torture-porns et autres thrillers psychologiques contemporains tout en les appliquant à la lettre. Le film affirme ainsi haut et fort ne pas du tout se prendre au sérieux et vouloir prendre le contrepied des autres films du genre en jouant à fond la carte du cliché pour mieux s’imposer comme l’une des principales références des années 2000 en matière de torture-porn, et ainsi offrir à son public un spectacle digne de ce nom.

Autre tour de force : Grotesque compte en tout et pour tout trois acteurs inconnus (sauf Tsugumi Nagasawa, aperçue en femme-crocodile libidineuse dans le bien barré Tokyo Gore Police) et est presque entièrement tourné dans un seul décor, l’espèce de hangar désaffecté dans lequel ont lieu les infâmes tortures. Ce minimalisme esthétique et scénaristique permet encore une fois au spectateur de concentrer toute son attention sur la torture mentale et physique qui se joue à l’écran et fait en sorte qu’aucun autre élément ne vienne parasiter l’horreur pure offerte par Grotesque. Pour ce qui est de nous en mettre plein la vue en accumulant les séquences bien crasseuses et  dérangeantes, le film remplit parfaitement son contrat et ravira les amateurs du genre. Mais qu’en est-il des autres ?

Je ne m’avance pas trop en affirmant que ce film est à ne surtout pas mettre en toutes les mains, et que les réactions suscitées pendant et après le visionnage ont tout autant de chances d’être de l’ordre de l’aversion que de l’admiration. Pour ma part, s’il ne s’agit assurément pas du film du siècle, ou tout simplement d’un grand film, j’avoue m’être « amusée » devant cette petite pépite de gore décomplexé, à prendre uniquement pour ce qu’elle est : un exercice de style globalement très réussi qui joue avec les limites fort subjectives de l’Irreprésentable.

En définitive, si Grotesque n’a rien d’un chef-d’œuvre, force est d’admettre qu’il fait preuve d’une originalité des plus délectables et s’inscrit presque par évidence dans la digne lignée des films les plus violents (d’un point de vue tant bien éthique qu’esthétique) de cette nouvelle vague montante du torture-porn semblant émerger d’un peu tous les horizons (États-Unis, Serbie, etc.). Violence graphique, violence gratuite, violence tout court ; il y a fort à parier que ce film extrême ne laissera personne indifférent. Assurément à voir, mais seulement par un public averti qui sait où il met les pieds.

Tokyo Gore Police (Yoshihiro Nishimuro, 2008)

Titre original :Tôkyô zankoku keisatsu
Réalisateur : Yoshihiro Nishimura
Origine : Japon, Etats-Unis
Année de production : 2008
Durée : 1h50
Distributeur : Aventi
Interdiction : Aucune
Interprètes : Eihi Shiina, Keisuke Horibe, Itsuji Itao, Yukihide Benny

Dans un futur proche, Tokyo est mise à feu et à sang par une horde de criminels mutants appelé les « Engineers ». Sadiques et ultra-violents, ces assassins ont la capacité de se greffer des armes à la place de leurs membres. A la tête de l’unité spéciale de la police chargée d’exterminer cette race, Ruka a juré vengeance depuis qu’ils ont assassiné son père. En proie au chaos et à la violence, Tokyo est une nouvelle fois submergée par des torrents de haine et des flots de vengeance pure !

Wow ! Voilà un film qui résiste à toute tentative de catégorisation et de notation objective !

Réalisé par le pas trop tranquille Yoshihiro Nishimuro, à qui l’on doit quelques autres films bien tordus du genre Vampire Girl Vs Frankenstein Girl et Mutant Girls Squad (!), Tokyo Gore Police se présente comme un gigantesque délire ultra-gore bien décidé à repousser toutes les limites possibles et imaginables. Sadisme bien craspec, surenchère grand-guignolesque, humour au cent millième degré et très, très mauvais goût s’entremêlent anarchiquement dans cette orgie sanglante sur fond de vengeance et d’invasion mutante complètement déjantée. Malheureusement, ce qui peut passer en manga (à la limite) ne fonctionne pas nécessairement sur un film (surtout d’une durée d’1h50), et l’on a vite fait de se lasser des grotesques effusions de sang à répétition et divers charcutages dégueulasses qui se succèdent sur un rythme épileptique façon « cartoon ».

Ainsi le ton est-il donné d’entrée de jeu, avec une séquence d’introduction cynique à souhait où une petite fille énumère les nombreuses qualités de son papa chéri-adoré juste avant que celui-ci ne voie sa tête exploser et s’ouvrir littéralement comme une fleur au soleil… Ce style de petites saynètes comico-dramatiques imprégnées d’humour noir bien sadique sont récurrentes dans le métrage, et constituent d’ailleurs l’un de ses seuls atouts. L’on ne peut que s’incliner devant la délicieuse impertinence du film lorsqu’il nous présente de fausses pubs où de jeunes lycéennes tout aussi délurées qu’écervelées nous font l’apologie de « coupe-poignets » trop « kawaiii » en se tranchant les veines en direct live, sourire aux lèvres ; ou encore celle vantant les mérites d’un nouveau jeu sur Wii permettant d’exécuter à distance l’enfoiré de tueur qui a assassiné un membre de votre famille, un jus d’orange à la main, la Wiimote faisant office de sabre dans l’autre, pour que vos défunts puissent enfin reposer en paix ; ou, enfin, la propagande militariste expliquant à quel point la privatisation de la Police Japonaise aidera ses habitants à mieux vivre, par exemple en retransmettant les images d’exécutions barbares de meurtriers, fusillés en pleine rue, quasiment à poil, dans des sortes d’émissions de téléréalité morbides comme ils savent si bien les faire au Japon (« le tueur vient d’être exécuté ! Yataaa !!! ») ; etc. Le film est donc ponctuellement entrecoupé de ce style de petites scènes vraiment drôles mais aussi quelque peu effrayantes (l’impression que ce n’est pas si éloigné que ça de la réalité aidant) pour un résultat complètement absurde nous sortant légèrement la tête du marasme sanguinolent dans lequel Tokyo Gore Police a pris le parti de s’enfermer.

J’ai parlé un peu plus tôt de mauvais goût et de surenchère grand-guignolesque : en effet, difficile de faire pire que Tokyo Gore Police à ce niveau-là. De la scène de début introduisant l’héroïne à la beauté glaciale, Ruka la femme-flic (sublime Eihi Shiina, vue dans Audition de Takashi Miike), qui pourfend au katana un ersatz de Leatherface (le boggeyman de Massacre à la Tronçonneuse) après que celui-ci ait fait montre de toute l’étendue de son talent de transformiste mutant et se change en geyser de sang humain ; jusqu’à la scène finale où le Big Boss utilise le flot de sang giclant de ses deux jambes tranchées pour planer dans les airs et livrer des attaques dignes des pires Shônen pour ados débiles ; en passant par celle, ultra-malsaine, du concours de la mutante la plus sexy où se font concurrence, en vrac, une meuf aux jambes en gueule de crocodile et seins cousus, une autre arborant des yeux et une carapace d’escargot et, le top du top, une femme-canapé qui pisse (il faut voir le film pour comprendre…) ; bref, TOUTES les scènes de ce film s’acharnent à aller toujours plus loin dans le sale, le répugnant, l’immonde, le dégueulasse.

Et si ça pouvait être marrant au début (les effets spéciaux très moches suscitant davantage le rire que l’effroi ou même le dégoût), le concept s’essouffle vite et tend à nous faire sombrer dans un profond ennui en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. A force de vouloir trop en faire, le film nous désensibilise complètement et ce qui pouvait au départ sembler complètement fou devient alors banal et ultra-redondant. Sans compter que le fait de vouloir à tout prix saturer l’écran de monstres toujours plus malsains et répugnants, comme la femme-chienne qui marche sur ses quatre moignons ou le flic au sexe-bazooka, atteint vite des sommets de ridicule…

Pourtant, le film contient quelques jolis plans bénéficiant d’une photographie parfois élégante et soignée (surtout le travail d’étalonnage, qui joue sur des tons multicolores pour rappeler l’omniprésence des néons à Tokyo), qui viennent faire contraste avec les effets spéciaux vraiment cheap et la manière de filmer très « amateur » dont certaines scènes sont marquées. Mais, dans l’ensemble, et malgré la volonté de donner à voir des mises à mort aussi diverses que variées et toujours plus tarées (éviscérations, décapitations, écartèlement, amputations, et autres joyeux découpages charnels), les scènes de combat ou de meurtre ont beaucoup de mal à ne pas sombrer dans le ridicule… Même si la surenchère est bien évidemment volontaire est assumée, cela ne rend pas vraiment le film beaucoup plus intéressant ou divertissant à voir.

La musique constitue en revanche l’autre point fort de Tokyo Gore Police : ses riffs endiablés sur fond de musique electro parviennent à conférer à quelques-unes des nombreuses scènes gore une ambiance particulièrement glauque tout en restant très esthétique, comme en témoigne cette scène complètement barrée où une tenancière de bordel (Madame Claude version Nippone, dont le très mauvais goût vestimentaire colle parfaitement à l’image du film) se fait sauvagement vider de son sang à grands coups de pieux immenses et creux au bout desquels le mutant fou furieux va placer de grands bocaux de verre pour recueillir les litres de sang qui giclent des entailles béantes, faisant ressembler le tout à une prise de sang géante version trash. Nous ne pouvons que saluer ces initiatives originales et bien réalisées, mais elles sont malheureusement trop peu nombreuses pour relever le niveau du film qui se contente la plupart du temps de nous servir en réchauffé des scènes le plus gore possible dénuées de style et, au final, de tout semblant d’intérêt.

Tokyo Gore Police est donc un film à ne pas prendre au sérieux et surtout à ne pas mettre entre toutes les mains, un chef-d’œuvre inoubliable pour les fans du genre, un navet infâme pour ceux qui, tout comme moi, ne seront pas du tout réceptifs à cet absurde déballage de bidoche saignante qui semble avant tout vouloir faire concurrence aux 300 litres de sang versés dans le Braindead de Peter Jackson… Si flâner au rayon boucherie-charcuterie fait partie de vos activités inavouables, ne vous cachez plus et courez voir ce film sans plus attendre !

Paranormal Activity 2 – Tokyo Night (Toshikazu Nagae, 2010) [remake]

Titre original : Paranômaru akutibiti: Dai-2-shô – Tokyo Night
Réalisateur : Toshikazu Nagae
Origine : Japon
Année de production : 2010
Durée : 1h30
Distributeur : Seven 7
Interdiction : Aucune
Interprètes : Aoi Nakamura, Noriko Aoyama, Kazuyoshi Tsumura

A Tokyo, un frère et une sœur sont confrontés à d’étranges phénomènes, centrés autour de la jeune femme. Ils décident de filmer les événements…

Tiens donc ?! Un remake Japonais d’un film Américain ? Quelle drôle d’idée !

D’accord, c’est vrai, on pourrait se dire que ça change un peu, des Japonais qui reprennent à leur compte un blockbuster made in U.S – qui, soit dit en passant, tient davantage du gros foutage de gueule que du génie comme Le Projet Blair Witch en son temps –, mais pas tant que ça en fait… Évidemment, on est en droit de se demander quelle foutue bonne raison ils ont bien pu trouver pour décider de reprendre quasiment à l’identique le film d’Oren Peli – à la qualité plus que discutable –, premier d’une très probable nouvelle franchise ultra-rentable à la Saw depuis que celle-ci s’est officiellement éteinte… Ben on n’a pas encore trouvé, c’est moi qui vous l’dis !

Avant la séquence d’introduction, le film indique sobrement, comme pour se dédouaner de ce qui va suivre : « inspiré du film d’Oren Peli ». Si vous voulez mon avis, l’inspiration n’était pas vraiment au rendez-vous ce jour-là… En effet, très vite, dès les cinq premières minutes du film environ, on se rend compte que ce Paranormal Activity – Tokyo Night n’apportera à peu près RIEN de nouveau comparé à l’original dont il dit « s’inspirer » … La trame scénaristique est donc tout logiquement calquée sur celle de son prédécesseur, si ce n’est que les deux acteurs principaux sont frère et sœur et non un couple et que la sœur en questio, revient tout juste d’un super voyage aux States où, comble de malchance, elle s’est faite péter les deux jambes dans un accident de voiture. Hormis ces deux détails, c’est la même, mais avec des Japonais. Donc si vous escomptiez trouver des réponses aux interrogations volontairement laissées en suspens dans Paranormal Activity, je suis navrée de vous apprendre que vous vous êtes gourés…

Premier coup dur, l’intrigue de ce Tokyo Night met une éternité à démarrer… C’est avec un ennui proche du désespoir que l’on assiste à d’interminables scènes ultra-gnangnan dont la seule utilité consiste en fait à faire gagner un peu de temps au film, du style : « (la sœur) – J’en ai trop marre, tu promets de plus filmer ma chambre, d’accord ? (le frère) – Ok, je promets. – Tu promets quoi ? – Je promets d’encore filmer ta chambre. – Non ! J’ai dit que je ne voulais plus que tu filmes ma chambre, ok ?! – D’accord, d’accord, je ne filmerai plus ta chambre… Mais je peux encore filmer cette nuit, s’il te plait ? – Non ! Je t’ai dit…», et blablabla et blablabla, et vas-y que je tergiverse, que je tourne en rond pendant trois plombes pour que dalle avec mon super jeu d’acteur « inspiré » de Bozo le Clown… Je déconne pas, c’est véridique, et en plus, cette formidable scène nous fait l’immense honneur de revenir en tout  deux ou trois fois dans le film ; pour vous dire comme c’est l’éclate totale pendant bien trois quarts d’heure avant que l’intrigue daigne enfin pointer le bout de son nez ! Et là, fort heureusement pour nous, il y a encore deux-trois petites choses à sauver…

En effet, le seul semblant d’intérêt que l’on peut trouver à Tokyo Night, c’est le remaniement effectif des codes du cinéma d’horreur Américain à la sauce Ring (Hideo Nakata, 1997). De fait, le concept de malédiction par le Sheitan en personne se voit (grossièrement) intégré à l’histoire, et les scènes de « possession » (au sens « Paranormal Activitien » du terme) prennent alors des allures de yurei eiga (films de fantômes Japonais) avec, en prime, les longs cheveux noirs filasses et les torsions improbables du corps initiés par Sadako Yamamura. C’est cette tentative de créer une ambiance malsaine et oppressante typique des films d’horreur Japonais qui parvient à rehausser quelque peu notre intérêt pour le film en donnant lieu à une séquence légèrement flippante – le plus impressionnant restant sans nul doute la performance physique de l’actrice qui tient le rôle – car plutôt bien réalisée. Malheureusement, cela est bien loin de suffire pour faire de Tokyo Night un film digne d’intérêt. Pour une seule séquence correcte, combien d’autres nous auront fait profondément chier ! En outre, le concept de malédiction en spirale, qui se poursuit à l’infini comme la cassette de Ring, s’il n’est au départ pas pour nous déplaire, car il donne la brève illusion que le film se détache un peu de son modèle, s’avère au final tout aussi désastreux ; suffit de voir le dénouement final, absolument pathétique car d’une banalité à en crever frisant de (trop) près le ridicule, pour s’en convaincre définitivement.

Alors oui, bien évidemment, à l’instar de son « illustre » aîné, Tokyo Night est intégralement tourné en caméra subjective, mais là où l’original parvenait à peu près à justifier la pertinence de ce parti pris filmique, le remake de Toshikazu Nagae peine vraiment à nous convaincre. Tout est atrocement mal foutu et tombe comme un cheveu sur la soupe par manque d’explications cruciales ; par exemple, on se demande bien pourquoi Koichi, le frère, éprouve le besoin irrépressible de filmer un repas de famille ennuyeux au possible alors même qu’aucun phénomène surnaturel n’a encore commencé ! L’excitation puérile du mec qui emmerde tout le monde avec sa nouvelle caméra dans Paranormal Activity étant complètement éludée, on ne comprend pas vraiment les raisons qui poussent Koichi à filmer nuit et jour les moindres faits et gestes de la maisonnée… Ou, encore pire, on va se creuser les méninges pendant toute la première partie du film pour comprendre par quel obscur tour de magie celui-ci peut bien filmer sa propre caméra en train de filmer sa chambre alors qu’il est censé n’y en avoir qu’une seule (on ne comprendra que plus tard qu’en réalité il en possède tout simplement deux et même trois, mais bon, à ce stade du film, c’est loin de couler de source…) ; etc. Ajoutez à cela tous les cafouillages habituels liés à ce type de procédé dans les films bâclés (pertinence des plans, logique de découpage) et vous aurez une petite idée de la qualité technique de Tokyo Night.

Un dernier mot sur le jeu des acteurs, digne quant à lui d’un drama bas-de-gamme pour adolescentes pré-pubères où sévit la désagréable habitude de surjouer la moindre émotion, même quand il s’agit de remplir une tasse de thé. Alors, Koichi, lui, il a tout le temps l’air méga-surpris (tiens, une chaise, ça alors, comme c’est étrange… Il y a sûrement un esprit frappeur dans cette maison !) et s’exprime en permanence sur un ton horriblement monocorde, même quand sa « one-chan » adorée est en train de hurler à la mort, baladée en fauteuil roulant dans toute la maison par un esprit farceur. Et Haruka, la sœur, donc, bimbo mono-expressive issue de la génération d’« idoles » Japonaises, passe quant à elle le plus clair de son temps à faire chier tout le monde parce qu’elle est handicapée et qu’elle croit pouvoir tout se permettre sous prétexte qu’elle est bonne. Ah oui, et il y a le père aussi, sans doute la plus piètre performance de tout le film, pas foutu d’être impliqué dans son rôle durant les trois pauvres minutes où il apparait à l’écran (pour balancer trois phrases de merde, en plus). Bref, là aussi, Tokyo Night ne vole pas haut. Il ne décolle même pas, en fait.

En définitive, Tokyo Night s’avère être tout aussi utile et excitant que la série des Paranormal Activity Américains, un pauvre remake bâclé et dénué d’âme, servi par des acteurs tout sauf crédibles et alignant clichés sur clichés sans discontinuer. En bref : circulez, y a rien à voir !

Ring (Hideo Nakata, 1997)

Titre original : Ringu
Réalisateur : Hideo Nakata
Origine : Japon
Année de production : 1997
Durée : 1h38
Distributeur : NC
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Nanako Matsushima, Hiroyuki Shimosawa, Yuko Takeuchi

Lors d’une soirée entre filles, deux adolescentes, Masami et Tomoko, discutent d’une rumeur selon laquelle une mystérieuse cassette vidéo aurait le pouvoir de tuer une semaine après ceux qui l’ont visionnée. Tomoko finit par confier à son amie qu’elle a également vu la cassette une semaine plus tôt, jour pour jour. Un peu plus tard dans la soirée, Tomoko meurt dans d’étranges circonstances. La journaliste Asakawa, qui était aussi la tante de Tomoko, décide d’enquêter sur l’affaire. Ses pistes ne tarderont pas à la mener directement à la cassette. Elle et les siens vont alors devenir les cibles d’une monstrueuse malédiction qui dure depuis plus de quarante ans. Aidée par son ex-mari, Takayama, Asakawa va tenter de découvrir la vérité dans l’espoir d’annihiler la malédiction.

Cela fait déjà un bon bout de temps que le mythe du yurei a sa place au soleil dans le petit monde de la production horrifique contemporaine. Ces spectres de femmes en robe blanche aux longs cheveux noirs cachant leur visage livide et déformé par la haine ont littéralement envahi nos écrans durant la dernière décennie. En effet, presque chaque yurei eiga (films de fantômes japonais) a eu droit à son remake sur le sol américain : la saga Ju-On de Takashi Shimizu, Kairo de Kiyoshi Kurosawa, Dark Water d’Hideo Nakata D’autres encore ont tenté de s’approprier le mythe de manière plus ou moins réussie ; parmi eux l’on peut citer One Missed Call de Takashi Miike, ou encore Ju-Rei de Kôji Shiraishi…

Le point de départ de cet engouement collectif pour le yurei ? Sadako Yamamura, le personnage emblématique de Ring d’Hideo Nakata (Ring 2 ; Le Cercle 2 ; Kaidan ; L Changes The World). Bien qu’il ne soit pas l’inventeur à proprement parler de la légende du yurei, qui s’est développée au Japon durant les années 50-60, c’est grâce à l’immense succès commercial de Ring, produit en 1997, que l’on doit cette pléiade d’œuvres traitant des malédictions de yurei. Mais parlons un peu du film en lui-même… Outre avoir instauré de manière durable (ou pas… l’effet de mode semblant déjà toucher à sa fin) cette facette folklorique de la culture japonaise au cinéma, que vaut-il vraiment ?

Eh bien, à mon sens, Ring surpasse définitivement tout ce qui a pu par la suite être produit en matière de yurei eiga. Faisant fi de la surenchère grotesque propre aux autres films du genre, Ring tire toute son efficacité de son ambiance délicieusement angoissante et laisse à l’imagination du spectateur le soin de faire le reste. En effet, la suggestion fait partie intégrante de Ring : la manière dont Sadako s’y prend pour accomplir sa malédiction vengeresse n’est jamais explicitement montrée à l’écran, les seuls indices qui nous sont laissés pour nous permettre la représentation mentale des meurtres sont les visages défigurés par la peur de ses victimes. Ring joue également sur le concept de suspense par anticipation : tout au long du film, l’on peut ressentir une menace latente poursuivre les personnages principaux ; la malédiction pèse inexorablement au-dessus de leurs têtes et ils ne disposent que d’une semaine en tout et pour tout pour découvrir la tragédie qui se cache derrière cette cassette issue d’un autre monde. L’intrigue repose donc sur une éprouvante course contre la montre durant laquelle le spectateur, au fil des indices, accompagne pas à pas les personnages principaux vers l’horrible vérité.

Le contenu de la cassette maudite est quant à lui extrêmement dérangeant, les images étranges qui se succèdent sans lien apparent sur un fond de bruitages inintelligibles ont le don de susciter chez le spectateur un véritable sentiment d’effroi. Face à un tel objet qui défie les lois de notre entendement, l’on se sent littéralement hypnotisé par le magnétisme maléfique qui en émane, épouvanté par son contenu et tout ce qu’il implique mais incapable d’en détacher les yeux. Ce paradoxe est également applicable à cette fameuse scène de fin où Sadako sort de la télévision. En plus d’être impeccablement réalisé sur le plan technique (les effets spéciaux sont incroyablement réussis et loin d’être démodés), ce passage du film s’avère réellement effrayant. Tout comme la victime de Sadako, le spectateur se sent pris au piège : acculé à son fauteuil, il ne peut qu’observer la scène d’horreur pure qui s’offre à lui. Et c’est certainement en grande partie grâce à cette scène d’anthologie que Ring peut se targuer d’avoir marqué les esprits de toute une génération de cinéphiles. Par ailleurs, la narration, qui s’opère de manière linéaire sur un rythme assez lent, est assez représentative de cette atmosphère particulièrement oppressante typique du cinéma japonais. Cette même ambiance qui fait malheureusement défaut aux remakes américains qui choisissent alors la surenchère grand-guignolesque pour combler leurs lacunes en la matière.

Les seules failles notables de Ring sont ses quelques trous noirs au niveau du scénario ainsi que ses personnages un peu creux auxquels l’on a du mal à s’identifier. Le manque d’explications de certains points secondaires de l’intrigue peut produire une fois le film terminé une sensation d’inachevé que le scénariste Hiroshi Takahashi aurait facilement pu éviter. Mais il est possible aussi que cette légère déficience scénaristique soit due à l’œuvre originale dont Ring est en fait l’adaptation : le roman du même nom de Koji Suzuki, également l’auteur de Double-Hélice, Ring 0 et L’Eau Flottante,dont est tiré le film Dark Water.

En définitive, Ring peut certes être légitimement considéré comme l’initiateur de l’importation du yurei eiga sur les sols américains et européens, mais il est aussi et surtout une œuvre formidablement innovante et intéressante tant par son concept diégétique original que par sa mise en scène sophistiquée qui parvient sans mal à distiller l’horreur même auprès des spectateurs les plus chevronnés. En bref : Ring est un classique du genre horrifique made in Japan parfaitement digne de l’engouement qu’on lui porte.

Ring Ø: Birthday (Norio Tsuruta, 2000)

Titre original : Ringu Ø : Bâsudei
Réalisateur : Norio Tsuruta
Origine : Japon
Année de production : 2000
Durée : 1h39
Distributeur : Wild Bunch Distribution
Interdiction : Aucune
Interprètes : Yukie Nakama, Seiichi Tanabe, Yoshiko Tanaka, Kumiko Aso

L’histoire se déroule trente ans avant les sombres évènements qui frappèrent la journaliste Asakawa et sa famille, peu après qu’elle ait découvert l’existence de la cassette maudite. A cette époque, Sadako était alors une très belle jeune femme qui tentait de s’épanouir dans le théâtre. Mais, dès son arrivée, une série des phénomènes inquiétants se produisirent et elle ne tarda pas à s’attirer la méfiance puis le rejet total de sa troupe, rejet qui se mua peu à peu en psychose collective et provoqua la transformation maléfique de Sadako.

Après le cultissime Ring suivi du très médiocre Ring 2, tous deux réalisés par Hideo Nakata, la fameuse saga en devenir change de main, et c’est désormais Norio Tsuruta (Borei Gakkyu ; Kakashi ; Yogen)  qui passe aux commandes de la réalisation de ce Ring Ø : Birthday. Après la séquelle pour le moins bâclée du premier du nom, que peut-on attendre de ce dernier opus qui semble définitivement clore la saga ? Personnellement, ayant été très déçue par Ring 2, je ne m’attendais pas à grand-chose… Et pourtant, Ring Ø fait preuve d’une volonté d’innovation évidente, si bien qu’il est difficile de ne pas tomber sous le charme de la tragique destinée de Sadako Yamamura.

Le film se présente en réalité comme une préquelle relatant les origines de la métamorphose de Sadako en ce yurei vengeur que l’on connait désormais si bien. Changeant radicalement de codes, aussi bien narratifs que techniques, ce troisième volet de la série n’a absolument rien en commun avec ses prédécesseurs, si ce n’est le personnage central de Sadako ainsi que les évènements antérieurs à sa (re)naissance démoniaque. En outre, il me parait important de préciser que Ring Ø appartient davantage au genre dramatique qu’horrifique, le réalisateur ayant préféré mettre l’accent sur la personnalité duelle de Sadako, dont la lutte sans merci contre son double antithétique tend à émouvoir et susciter l’empathie, plutôt que sur les manifestations fantomatiques vectrices d’effroi pur et dur.

L’histoire de Sadako prend effectivement des allures de tragédie grecque, avec son héroïne tourmentée qui n’aspire qu’à recevoir l’amour de l’homme qu’elle aime et couler des jours heureux loin de ses démons intérieurs, mais contre qui le sort s’acharne sans répit. La fatalité est ainsi un concept inhérent à Ring Ø, car Sadako, malgré ses efforts désespérés pour anéantir le processus dissociatif qui s’opère en elle, ne peut échapper à son destin que le spectateur sait tragique dès le départ. L’actrice Yukie Nakama (Trick ; G@me ; Shinobi : Heart Under Blade) est plus que parfaite dans le rôle de Sadako ; sa sensibilité et sa beauté fragile sont en totale adéquation avec son personnage de jeune femme meurtrie au plus profond d’elle-même, persécutée et incomprise de tous. Quant aux autres personnages, ils sont hélas assez vides et sans grand intérêt, sauf peut-être la mère de Sadako, Shizuko, interprétée par l’actrice Masako, dont la présence surnaturelle impressionne plus qu’elle n’effraie vraiment.

Le film, malgré son apparente sincérité, demeure tout de même entaché par un trop-plein de sentimentalisme un brin désuet qui a pour conséquence de démythifier fortement la légende de Sadako. Cette dernière est ici représentée comme un être fondamentalement bon, pur et innocent, dont le malheur est d’avoir été victime d’une fragmentation inopinée de sa personnalité. En effet, la part d’ombre de Sadako, pour des raisons qui restent toujours aussi obscures, s’est littéralement séparée de son corps et cristallisée en entité intrinsèquement malveillante lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant (cette piste avait déjà été suggérée dans Ring 2).  De plus, dotée de pouvoirs extra-lucides, la pauvre ne cesse de se débattre entre ses visions d’outre-tombe et l’hostilité de ses pairs qui, par une intuition quasi-primitive, ressentent l’aura maléfique de son double émaner d’elle.

Contrairement aux deux premiers Ring, dont les trames narratives présentaient l’avantage d’offrir au spectateur une continuité spatio-temporelle logique non négligeable pour une saga, Ring Ø donne un peu l’impression de sortir de nulle part avec son scénario bancal ; on a même parfois l’impression que l’équipe du film n’a pas vu les deux films précédents ! Du coup, contradictions et non-sens ont vite fait de s’accumuler et de déstabiliser le spectateur qui  reçoit des informations venant se heurter de plein fouet à celles déjà fournies par Ring I et II.

Malgré ces quelques éléments regrettables, le film reste tout de même agréable à voir, tant le jeu impeccable de l’actrice principale est émouvant et notre curiosité morbide nous pousse à vouloir enfin connaitre la genèse de l’histoire de Sadako Yamamura… Ring Ø est en somme une œuvre fondamentalement pessimiste qui s’efforce de retranscrire de manière plus ou moins cohérente le combat ultime d’une jeune femme pour retrouver l’unité de son Moi originel.

Ring 2 (Hideo Nakata, 1998)

Titre original : Ringu 2
Réalisateur : Hideo Nakata
Origine : Japon
Année de production : 1998
Durée : 1h35
Distributeur : Euripide Distribution
Interdiction : Aucune
Interprètes : Daisuke Ban, Kyoko Fukada, Nanako Matsushima

Une semaine après la vague de meurtres mettant en cause une mystérieuse cassette maudite, la police japonaise enquête sur la mort du professeur Takayama et la disparition de son ex-femme Asakawa. Fait étrange, l’autopsie du corps de Sadako, qui a été retrouvé au fond d’un puits, révèle qu’elle serait restée emmurée vivante pendant plus de trente ans. Tanako, l’assistante de Takayama, décide de mener sa propre investigation en compagnie d’Ikuma, l’assistant d’Asakawa. Ils ne tarderont pas à découvrir la véritable origine de la malédiction…

Tout juste un an après Ring, Hideo Nakata remet le couvert avec un second opus se présentant comme la suite directe du premier (les évènements ont lieu exactement une semaine après ceux de Ring). Cette proximité étonnante entre les deux films pourrait bien malgré elle révéler un certain désir de la part du réalisateur de tirer profit au maximum de l’engouement commercial que Ring a suscité lors de sa sortie… Mais qu’en est-il vraiment ? Suite purement commerciale ou véritable œuvre d’auteur ? Hélas, de nombreux évènements viennent corroborer la triste hypothèse d’une suite commerciale…

Et c’est fort dommage, car Ring 2 commençait pourtant bien : adoptant le style du thriller ou du film policier, toute la première partie se concentre sur l’enquête menée par Tanako pour lever le voile sur le meurtre de l’homme qu’elle aimait, le professeur Takayama. De regroupement d’indices en recoupement de faits, l’investigation est en elle-même très bien menée, même si le comportement de certains personnages demeure étrange et parfois même invraisemblable (le policier qui vient chez Tanako et prend plaisir à l’effrayer pour on ne sait quelle raison). De plus, le fait que Ring 2 se déroule exactement une semaine après Ring (la mort du père d’Asakawa, à qui elle avait décidé à la fin du premier opus de montrer la cassette pour sauver son fils Yoichi, permet de donner un repère temporel à l’histoire) est également très réjouissant : le spectateur, qui retrouve les mêmes personnages que dans le film précédent, se sent en terrain connu et de fait adhère plus facilement à cette nouvelle intrigue. Ce choix de conserver les mêmes acteurs pour produire une suite crédible aurait pu nous conforter dans l’idée qu’il s’agissait bien là d’un véritable film d’auteur, si cette attention particulière de la part du réalisateur avait été poussée tout au long du film…

Car malheureusement, à partir de la seconde moitié de Ring 2, l’histoire se détériore franchement. Le manque d’explications qui faisait déjà défaut au premier Ring est ici poussé à son paroxysme et finit même par agacer les plus indulgents. Des scènes fantasmatiques très abstraites (la séquence de l’expérience dans l’eau) viennent totalement détruire la logique rigoureuse de l’enquête policière de la première partie.  Le spectateur, même s’il s’accroche, finit par se perdre dans les méandres de cet univers dénué de sens et ressent la très désagréable impression qu’on se pait royalement sa tête. Les personnages sont  toujours aussi vides (voire plus) et  surjoués, et certains évènements arrivent au coeur de l’intrigue comme un cheveu sur la soupe (pourquoi Yoichi est-il tout à coup doté de pouvoirs maléfiques ? Pourquoi certaines victimes de la malédiction hantent-ils leur entourage à la manière de Sadako ?). En outre, Ring 2 avait pour ambition principale d’apporter quelques révélations sur les origines de Sadako mais, au final, on n’en sait pas beaucoup plus, tant le mystère est excessivement cultivé tout au long du film.

Si l’on compare Ring 2 au premier du même nom, on se rend vite compte que malgré ses bonnes intentions, le film a été bâclé (comment aurait-il pu en être autrement avec seulement un an d’intervalle entre les deux ?). La recherche esthétique qui caractérisait Ring est dans cette suite quasi-nulle ; le film a en effet été réalisé de la manière la plus conventionnelle qui soit. De même, l’ambiance terriblement oppressante du premier a été sacrifiée au profit de l’enquête policière qui produit une ambiance beaucoup plus terre-à-terre, presque systématique, sans susciter aucune sensation de menace ou de mort imminente. Le mythe de la cassette tombe carrément à l’eau et la malédiction de Sadako n’a plus rien de terrifiant, ce qui est tout de même fort dommage pour un film à vocation horrifique. La course contre la montre qui tenait le spectateur en haleine du début à la fin de Ring a également été complètement mise de côté, supplantée par un rythme mou pendant lequel on a l’impression qu’il ne se passe strictement rien.

Restent quelques très rares scènes effrayantes (une en fait, l’apparition de Shizuko et Sadako dans la maison familiale des Yamamura) qui se singularisent grâce à une mise en scène particulièrement subtile et efficace et qui nous procure un véritable sentiment d’angoisse fort agréable (ben oui, on commençait à s’endormir, nous…) au beau milieu de cette kyrielle d’évènements dénués de sens logique et d’intérêt. Mais, si elles parviennent à rehausser un peu le film, ces scènes d’horreur pure ne parviennent néanmoins pas à le sauver complètement.

Bref, au vu de tous ces éléments qui jouent en défaveur du film, il semble bien que Ring 2 ait été produit dans l’unique but de surfer sur la vague de succès engendré par le premier opus. Hideo Nakata a tout de même tenu à faire ça bien, d’où sa volonté de produire une suite directe qui tient à peu près la route, mais il n’a apparemment pas su ou pu appliquer ce concept jusqu’à la fin (problème de délais à respecter ?). Ring 2 est donc un film complètement déséquilibré et très inégal dans sa conception, fait à la va-vite et dont le seul intérêt réside en l’éventuelle possibilité de comparaison entre les deux opus. A voir juste si l’on est fan de Ring… Pour les autres, vous pouvez dédaigner cette séquelle opportuniste sans remords.

Big Bang Love Juvenile A (Takashi Miike, 2007)

Titre original : 46-okunen no koi
Réalisateur : Takashi Miike
Origine : Japon
Année de production : 2007
Durée : 1h25
Distributeur : NC
Interdiction : Aucune
Interprètes : Ryûhei Matsuda, Masanobu Ando, Ryo Ishibashi, Renji Ishibashi

Après avoir assassiné de sang-froid l’homme qui l’a violé, Jun, jeune homme à l’allure androgyne et serveur dans un bar gay, se retrouve en prison. Il y fait la connaissance de Shiro, détenu violent à la beauté troublante qui décide de le protéger des autres prisonniers. Entre eux deux se forme un lien fragile de respect et d’acceptation mutuelle. Quelques temps plus tard, Shiro est retrouvé mort dans sa cellule. Jun s’accuse du meurtre. Deux policiers mènent l’enquête pour découvrir la vérité.

Que l’on aime Takashi Miike ou pas, le réalisateur le plus prolifique de l’Empire du Soleil Levant (Dead Or Alive I, II et III ; Ichi The Killer ; Crow Zero I et II ; Audition ; Visitor Q), force est de reconnaitre que son art demeure fondamentalement atypique dans la production cinématographique contemporaine. Sa filmographie pour le moins hétéroclite ne compte pas moins de cinquante films en dix ans ! Et, parmi cette avalanche de perles rares – et de navets indigestes – se trouve Big Bang Love Juvenile A, aussi connu sous le nom de 4,6 Billion Years Of Love, qui selon moi reste à jamais le chef-d’œuvre incontournable de Miike. Histoire tragique de la rencontre de deux êtres que tout sépare sur fond de poésie aigre-douce, Big Bang Love Juvenile A est une véritable allégorie de l’amour éternel et absolu.

L’atout majeur du film est indéniablement sa beauté esthétique : chaque plan est orchestré de manière à symboliser l’état intérieur de Jun, le personnage principal du film interprété par Ryûhei Matsuda (Tabou ; IZO ; Nightmare Detective), au sommet de son art. Des scènes déconcertantes de par leur caractère abstrait et leur parfaite subjectivité, mais aussi d’une beauté renversante. La photographie (travail sur les couleurs, jeu d’ombres et de lumière, etc.) ainsi que la mise en scène subtilement élaborée ont été conçues de manière à ce que le spectateur entre en totale osmose avec les émotions de Jun et ainsi faire naître un fort sentiment d’empathie envers les deux protagonistes principaux. Chaque séquence regorge de symboles puissants qui laissent place à toutes les possibilités d’interprétations (psychologique, métaphysique, philosophique…) que le spectateur émerveillé gardera longtemps en tête.

Les acteurs, quant à eux, ont de toute évidence été magistralement dirigés : Ryûhei Matsuda est bouleversant dans son rôle de jeune homme au visage angélique transi d’amour pour son double antithétique ; sa fragilité, sa tristesse et sa sensibilité plus que palpables crèvent littéralement l’écran… Et notre cœur. Masanobu Ando (Sakuran ; Battle Royale ; Nightmare Detective) n’est pas en reste non plus : il semble s’être parfaitement approprié la personnalité à fleur de peau de son personnage Shiro. Derrière des airs de dur sans cœur et sans reproches, il réussit à laisser transparaître une vulnérabilité profondément touchante, comme si derrière son masque de haine et de violence exacerbées se cachait un cœur saignant dévoré par la culpabilité

De toute évidence, l’excellent jeu des acteurs contribue énormément à la beauté du film. Chacun de leurs gestes, de leurs regards et de leurs échanges est à lui seul une prouesse esthétique. Et, au final, l’histoire d’amour reste au second plan et sert même, en quelque sorte, de prétexte à Miike pour exprimer son profond attachement pour la beauté artistique. En effet, l’amour pudique et respectueux de Jun pour Shiro ne sera jamais véritablement exprimé car demeure sans aucun espoir de retour. La personnalité de Shiro est brisée, réduite en miettes par ses expériences douloureuses de solitude et d’abandon, il n’a pas de maîtrise sur ses pulsions et son univers de destruction ne laisse aucune place à l’amour ou à la tendresse dont il aurait besoin. C’est donc un amour à sens unique que Miike retranscrit au travers de la symbolique esthétique de son film, que chacun pourra interpréter à sa guise selon sa propre sensibilité. Parmi les sujets abordés, on retrouve bien évidemment l’amour, mais aussi l’innocence, la solitude et la culpabilité, thématiques chères au réalisateur japonais.

Le film soulève également des interrogations métaphysiques quant au devenir des prisonniers : pourront-ils recommencer une nouvelle vie en considérant leurs crimes comme appartenant au passé ? Ou devront-ils plutôt se tourner vers l’expiation pour enfin espérer atteindre la rédemption ? Le film ne propose aucune réponse et préfère laisser le spectateur se faire sa propre opinion ; de la même manière, la fin reste ouverte et libre d’interprétations.

Big Bang Love Juvenile A est donc une œuvre singulièrement abstraite, parfois onirique mais éternellement poétique, dont la symbolique esthétique, poussée à son paroxysme, pourra fasciner les uns comme repousser les autres. A ne pas mettre en toutes les mains…