Esther (Jaume Collet-Serra, 2008)

Réalisateur : Jaume Collet-Serra
Origine : États-Unis, Canada, Allemagne, France
Année de production : 2008
Durée : 02h03
Distributeur : Warner Bros. France
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Vera Farmiga, Peter Sarsgaard, Isabelle Furhman,  CCH Pounder, Aryana Engineer

Après avoir perdu l’enfant qu’elle attendait, la fragile Kate voit ressurgir les douloureux souvenirs d’un passé qu’elle préférerait oublier. Hantée par des cauchemars récurrents, et décidée à retrouver une vie de couple équilibrée, elle fait le choix, avec son compagnon John, d’adopter un enfant. A l’orphelinat voisin, Kate et John se sentent étrangement attirés par une fillette, Esther. Mais Kate ne tarde pas à découvrir la face cachée de la « douce » enfant. Autour d’elle, personne n’a rien remarqué, et nul ne semble partager ses doutes et ses inquiétudes…

Si la thématique de « l’enfant étrange » a certes été vue et revue des centaines de fois depuis La Malédiction de Richard Donner, Esther de Jaume Collet-Serra (La Maison de Cire ; Sans Identité) parvient toutefois à se marginaliser de la flopée de productions horrifiques abordant ce sujet grâce à la profondeur de ses personnages, l’instauration d’un suspense redoutable et son final particulièrement original. Attention, incontournable en vue !

En effet, la première surprise du film est le traitement scénaristique accordé aux personnages : dès la séquence d’introduction, psychédélique et cauchemardesque à souhait, nous faisons connaissance avec la charmante famille Coleman qui semble néanmoins gangrenée par un lourd passé de drames en tous genres. Kate, la mère, (Vera Farmiga, Les Infiltrés ; Joshua ; In The Air) alcoolique repentie, souffre de réminiscences dues au traumatisme de la perte de son troisième enfant, mort-né. Fragile et forte à la fois, cette femme tourmentée deviendra le bouc-émissaire attitré de son entourage au fur et à mesure que la redoutable Esther, à force de manipulation et de fourberie, s’acharnera à prendre sa place au sein de ce foyer en apparence paisible. Le mari, John (Peter Sarsgaard, La Porte des Secrets ; Dans la Brume Électrique ; Green Lantern), sorte de bonne poire déchirée entre son amour pour Kate et la rancune qu’il lui porte pour son passé d’alcoolique, est quant à lui le pion le plus utile à la stratégie d’Esther, celui qui contribuera le plus à laisser entrer le loup dans la bergerie.

Restent ensuite leurs deux enfants, Danny (Jimmy Bennett, Le Livre de Jérémie ; Amityville ; Otage), l’ado renfrogné, et Max, la petite dernière, sourde et muette, qui seront tous deux les premières véritables victimes de l’influence néfaste d’Esther. Mis à part le mari, assez insipide et exaspérant, tous ces personnages ont l’avantage d’être particulièrement attachants et tout à fait crédibles, ce qui est loin d’être négligeable pour un film de genre. C’est donc avec une réelle empathie que nous assistons à la lente décomposition de cette famille qui reposait déjà sur des bases affaiblies et instables, rongée de l’intérieur par l’introduction en son sein d’un élément malade au puissant pouvoir destructeur.

Dès l’arrivée d’Esther, des évènements dramatiques inexplicables ne tardent pas à se succéder : une petite fille tombe du haut d’un toboggan, une sœur du foyer où Esther a été adoptée disparait mystérieusement… Partout où Esther passe, un malheur se produit. Cette cause à effet instaure presque immédiatement un état de réelle tension dans le cœur du spectateur qui se prend à redouter chacune des apparitions de la fillette au look atypique et au curieux accent russe. De plus, l’horreur psychologique, toute en subtilité pernicieuse, va crescendo tout au long du film, montant progressivement en intensité jusqu’à l’apothéose finale parfaitement réussie mais vraiment rude à encaisser. On ne peut que saluer haut et fort l’époustouflante interprétation de la toute jeune Isabelle Fuhrman, vraiment fantastique dans ce rôle tout en ambiguïté où la douceur la plus craquante peut soudain laisser place à d’épouvantables crises de folie furieuse.

Le plus frappant chez le personnage d’Esther reste sans aucun doute cet air incroyablement mature qui vient faire contraste avec son corps de fillette, pour un effet vraiment déstabilisant. Charmeuse, intelligente, ambitieuse et raffinée, Esther est un monstre de manipulation qui sait parfaitement sur quelle corde tirer pour obtenir ce qu’elle veut. L’aspect omniprésent, voire omniscient de son personnage, qui écoute constamment aux portes et se trouve toujours là où elle ne devrait pas être, lui confère un côté boggeyman invincible qui la rend réellement effrayante. Quoi que Kate et ses enfants tentent contre elle, Esther demeure une menace permanente dont rien ne semble pouvoir ébranler l’ascension. Durant plus de deux heures, on ne cesse de se demander jusqu’où sa folie va bien pouvoir nous mener, tant les situations qui s’avèrent de plus en plus graves et dramatiques tendent à instaurer un climat de malaise bien présent.

Mais l’aspect du film le plus réussi reste incontestablement son dénouement final, pour le moins inattendu et peut-être même unique en son genre dans l’histoire du cinéma. Si Esther est un excellent film d’horreur qui réussit le pari d’entretenir un suspense viscéral sans discontinuer durant toute sa durée – d’ailleurs étonnamment longue pour une bande horrifique –, son plus grand tour de force est d’être parvenu à surprendre le spectateur tout en jouant sur des codes du genre pourtant loin d’être révolutionnaires. Singulière, remarquablement bien pensée et vraiment passionnante, la fin du film de Collet-Serra s’éloigne des sentiers battus et contribue à insuffler un vent rafraîchissant de nouveauté au sein d’un cinéma de genre en panne d’originalité qui semble bien s’enliser dans le recyclage des trouvailles d’une époque définitivement révolue. Ainsi le dénouement final d’Esther se montre t-il à la hauteur de ce que l’on était en droit d’attendre après les innombrables Damien la Malédiction, Le Cas 36, etc. : agréablement original et pour une fois réellement déroutant.

Bien qu’imparfait, Esther constitue néanmoins une excellente surprise de l’année 2008 : un bon petit film de genre, honnête et bien accompli, servi par une excellente interprétation de ses acteurs principaux et un scénario cohérent et efficace. A voir sans aucune hésitation, l’angoisse sera sûrement au rendez-vous !

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Deux Soeurs (Kim Jee-woon, 2003)

Titre Original : Janghwa, Hongryeon
Réalisateur : Kim Jee-Woon
Origine : Corée du Sud
Année de production : 2003
Durée : 1h59
Distributeur : Bac Films
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Im Soo-jung, Moon Geun-young, Kim Kab-su, Yeom Jeong-ah

Après une longue absence, deux adolescentes, Su-mi et sa jeune sœur Su-yeon, retournent à la maison familiale en compagnie de leur père. Elles y sont accueillies par leur belle-mère, Eun-joo. Su-mi ne supporte pas sa belle-mère et Su-yeon semble en avoir peur. Très vite, leurs relations s’enveniment cruellement tandis que des évènements étranges viennent semer le trouble dans leurs esprits. Toutes trois vont alors sombrer dans un engrenage de haine et de violence dont les conséquences s’avèreront irrémédiables. Jusqu’où iront-elles pour avoir le dessus sur l’autre?

Autant mettre les choses au clair : porté aux nues ou jeté aux oubliettes, 2 Sœurs ne laisse pas indifférent. Il faut dire que Kim Jee-woon, l’auteur de The Quiet Family, A Bittersweet Life ou encore Le Bon, la brute et le cinglé n’a pas son pareil pour nous surprendre, autant dans le choix de ses films que dans sa manière d’appréhender un scénario. Et 2 Sœurs ne déroge bien évidemment pas à la règle : dès ses premières minutes, le film nous plonge dans des affres d’interrogations dont les réponses nous seront distillées par touches subtiles tout au long de l’histoire. Le spectateur décontenancé hésite même sur le genre de la pièce maîtresse qu’il a sous les yeux, tant le film aime à jouer sur des codes différents : a t-on affaire à un film d’épouvante ? Un drame psychologique ? Un yurei eiga (film de fantômes issus de la tradition japonaise) ?

L’intrigue, tortueuse à souhait, est efficace grâce à l’ambiguïté extrême de la mise en scène ainsi qu’au jeu très « habité » de ses deux actrices principales Im Soo-jung (I’m a Cyborg but it’s Okay) et Yeom Jeong-ah (Le Vieux Jardin). « Baby Face » (surnom d’Im Soo-jung), qui signe là son premier grand rôle au cinéma, est tout simplement époustouflante, littéralement transcendée par son interprétation du personnage torturé de Su-mi. Ses colères, ses angoisses et sa détresse sont retranscrites à l’écran de manière véritablement éprouvante ; ce magma incohérent d’émotions entremêlées nous parvient directement sous sa forme la plus brute, la plus authentique rarement atteinte au cinéma, et ébranle considérablement notre position de simple spectateur. Il n’est pas difficile d’imaginer la part d’elle-même qu’Im Soo-jung a dû placer dans ce rôle, tant sa présence est puissante de sentiments intenses et controversés. Yeom Jeong-ah s’est quant à elle montrée plus qu’à la hauteur pour donner la réplique à cette véritable torche humaine. Jouant de sa beauté froide et de son élégance un brin rétro, elle réussit à sublimer sa performance d’actrice dans ce rôle de belle-mère acariâtre car rejetée par sa nouvelle famille, au bord d’une folie monstrueuse sans possibilité de retour. Son regard glacial, son comportement bipolaire ainsi que sa cruauté sans limites l’érigent au digne rang des boggeymans humains les plus troublants de la décennie. Un rôle qui semble fait sur-mesure… A sa démesure.

S’il ne fait aucun doute que le film atteint l’excellence grâce aux jeux complémentaires de ces deux actrices talentueuses, ce n’est néanmoins pas là son seul point fort. La principale qualité de la mise en scène est de parvenir à instaurer une ambiance viscéralement sombre et oppressante, presque fantasmatique, tant par le choix des décors dépareillés aux motifs kitsch qui submergent notre champ de vision jusqu’à la limite de la nausée, que par l’obscurité prégnante qui envahit le film à mesure que l’intrigue avance. En effet, plus on s’enfonce au cœur de la relation tumultueuse qu’entretiennent Su-mi et Eun-joo, plus l’image devient sombre et fortement contrastée. Ce détail, loin d’être anodin, permet au spectateur d’entrer plus profondément dans l’histoire et de ressentir l’angoisse omniprésente qui règne au sein de cette maison familiale lourde de secrets.

Les apparitions du yurei sont quant à elles proprement effrayantes et contribuent à alimenter l’hermétisme du film : est-il une vision de Su-mi ou un véritable fantôme ou les deux ? Outre semer la confusion dans l’esprit du spectateur, les manifestations de cet esprit vengeur qui hante la maison n’ont pas beaucoup d’intérêt et auraient même pu être évitées par Kim Jee-woon car c’est précisément dans cet aspect du film que résident la plupart des critiques qui lui ont été adressées (on lui a reproché, entre autres, de surfer sur la vague du yurei eiga à la sauce The Ring). Jusqu’à la fin du film, dont le dénouement ingénieux en surprendra plus d’un, le spectateur cherche à saisir l’essence réelle des protagonistes dont les apparences semblent dangereusement trompeuses sans pouvoir s’empêcher de remettre en cause la réalité des évènements auxquels il assiste.

Détenteur du Grand Prix au festival fantastique de Gérardmer, 2 Sœurs est un véritable petit bijou du cinéma horrifique sud-coréen qu’il me parait indispensable pour tout cinéphile de posséder. A noter qu’un remake américain intitulé Les Intrus a été réalisé en 2009 par Charles et Thomas Guard, sans toutefois réussir à égaler l’original, vraisemblablement indétrônable.

Le Dernier Exorcisme (Daniel Stamm, 2010)

Titre original : The Last Exorcism
Réalisateur : Daniel Stamm
Origine : États-Unis
Année de production : 2010
Durée : 1h27
Distributeur : Studio Canal
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Patrick Fabian, Ashley Bell, Iris Bahr, Louis Herthum

Cotton Marcus, prédicateur exorciste de son état, reçoit une lettre l’avertissant d’un cas de possession dans un état reculé, où rumeurs et superstitions vont bon train. Il s’agit de Nell Sweetzer, une jeune fille religieuse qui se prétend habitée par un démon. Marcus part donc à sa rencontre avec une équipe de journalistes, dans le cadre d’un documentaire illustrant son quotidien d’exorciste. Ayant perdu toute foi en Dieu, il croit d’abord la jeune fille atteinte de schizophrénie, mais, bien vite, des phénomènes étranges vont venir ébranler son raisonnement… Le Diable existerait-il vraiment ?

En dépit de bandes-annonces toutes plus prometteuses les unes que les autres et d’affiches esthétiquement très réussies, je restais sceptique quant au contenu qualitatif  de ce Dernier Exorcisme réalisé par Daniel Stamm, inconnu au bataillon, et produit par Eli Roth, le nouveau révérend du survival américain. Un curieux tandem, qui laissait présager le meilleur comme le pire. S’agira t-il encore d’un énième sous-produit de L’Exorciste, cultissime monument cinématographique de William Friedkin ? Si tel était le cas, je priais sincèrement pour que ce soit bel et bien le « dernier »… Et pourtant, dès les premières minutes du film, tous mes doutes s’envolèrent comme par magie ! Bien que surfant sur la vague très prolifique du cinéma subjectif en caméra amateur, qui tend à sérieusement se banaliser depuis Le Projet Blair Witch (voir Cloverfield, [Rec], Diary Of The Dead et plus récemment Paranormal Activity), la mise en scène a néanmoins le mérite de présenter un traitement original du thème pourtant usé jusqu’à la corde de la possession.

En effet, le film prend la forme d’un faux-documentaire qui propose au spectateur de suivre les pérégrinations de Cotton Marcus (Patrick Fabian), prédicateur charismatique qui a choisi de pratiquer l’exorcisme pour subvenir aux besoins de sa famille. Ayant totalement perdu la foi, ce dernier considère l’exorcisme comme l’une des pierres angulaires du folklore catholique, et ses méthodes pour repousser le Mal tiennent davantage de la prestidigitation que du rite religieux. Et c’est en cela que le film est innovant, l’exorcisme est avant tout perçu comme une sorte de psychothérapie spécifiquement élaborée pour venir en aide aux personnes superstitieuses, un moyen comme un autre de soulager leur souffrance en répondant à leurs attentes mystiques. Ce processus de démythification de l’exorcisme a l’avantage de conférer davantage de réalisme à la narration tout en semant le trouble quand à la nature du Mal qui semble habiter la jeune Nell Sweetzer, impeccablement interprétée par Ashley Bell, nouvelle recrue talentueuse qui signe ici une entrée fracassante sur grand écran. L’ambiguïté troublante de son personnage ne cesse de faire cogiter le spectateur : est-elle réellement possédée ou tout simplement psychotique?

De la même manière, le jeu des acteurs qui gravitent autour d’elle, notamment les personnages du père et du frère, nous plonge sans ménagement dans un abîme sans fond de mystère et on ne sait plus trop quoi penser quant à leurs intentions à l’égard de la pauvre Nell. Leurs comportements dérangent autant qu’ils intriguent de par leur opacité que le spectateur n’aura de cesse de vouloir percer. Le film multiplie les fausses pistes pour mieux nous perdre et ainsi rendre chacun des personnages susceptibles du pire. L’ambiance générale du film, glauque à souhait, est accentuée par l’archaïsme des mœurs de cette petite contrée reculée dont les habitants vivent encore sous l’influence de superstitions d’un autre temps et vise à renforcer le sentiment de malaise déjà instauré par le biais des tensions existantes entre l’exorciste et la famille Sweetzer.

Les scènes de possession, quant à elles, sont très réussies : elles parviennent à nous effrayer sans pour autant donner dans la surenchère. Ici, point de descente d’escalier la tête à l’envers ni de lévitation ou d’insultes à caractère sexuel ; la manifestation du démon a été envisagée a minima. Et c’est diablement efficace. En outre, la représentation de l’éternel clivage entre mysticisme et rationalisme a le mérite d’avoir être traité avec pudeur et respect, sans parti pris aucun, du moins jusqu’au dénouement final où la balance penche lourdement vers l’un de ces deux côtés. D’ailleurs, le twist final du film reste brillamment amené, même s’il semble largement inspiré de Rosemary’s Baby, ce qui ne l’empêche pas pour autant de soulever des interrogations toujours autant d’actualité concernant le penchant de l’être humain pour l’occulte et les forces obscures.

En définitive, Le Dernier Exorcisme réussit le pari de renouveler le mythe de l’exorcisme de manière atypique tout en usant d’un procédé sans surprise puisque très en vogue (caméra à l’épaule, concept du faux-documentaire, etc.) et apporte ainsi une véritable bouffée d’air frais au spectateur averti avide de sensations fortes et d’un cinéma qui sort des sentiers battus.  Loin d’être une pâle copie de son grand frère L’Exorciste, le film de Daniel Stamm s’impose à ses côtés et non sur ses traces grâce à la qualité de sa mise en scène, esthétiquement très soignée, et de son scénario original et abouti. S’adressant aussi bien aux fans de films d’horreur qu’au spectateur lambda de par son savant mélange de registres, Le Dernier Exorcisme est un film honnête, intelligent et sans prétention qui gagne l’honneur de faire partie des meilleurs films horrifiques de l’année 2010. Courrez l’acheter les yeux fermés, vous en aurez pour votre argent… Parole de profane !