Sympathy For Mr. Vengeance (Park Chan-wook, 2002)

Titre original : Boksuneun naui geot
Réalisateur : Park Chan-wook
Origine : Corée du Sud, États-Unis
Année de production : 2002
Durée : 2h00
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Interdiction : Interdit aux – 16 ans
Interprètes : Song Kang-ho, Shin Ha-kyun, Bae Doo-na, Lim Ji-eun

Ryu est un ouvrier sourd et muet, dont la sœur est en attente d’une opération chirurgicale. Son patron, Dong-jin, est divorcé et père d’une petite fille. Young-mi, la petite amie de Ryu, est une activiste gauchiste. Lorsque Ryu perd son emploi et voit diminuer les chances d’opération de sa sœur, elle lui propose de kidnapper la fille de Dong-jin. La rançon obtenue servirait à pouvoir soigner la sœur de Ryu. Mais le plan parfait tourne à la catastrophe…

Premier volet du « triptyque de la vengeance » composé de l’excellent Old Boy et du non moins percutant Lady Vengeance du génie Coréen Park Chan-wook, Sympathy For Mr. Vengeance est une œuvre fondamentalement sombre et pessimiste qui narre avec un réalisme implacable le destin tragique de deux personnages antagonistes liés par un drame qui bouleversera leurs vies à jamais. Violent, cynique, puissant, formellement très abouti et sublimé par les jeux époustouflants de ses deux acteurs principaux, Sympathy For Mr. Vengeance est un film absolument incontournable dans le paysage cinématographique du Pays du Matin Calme.

Ce qui frappe le spectateur dès les premières minutes de visionnage, c’est cette ambiance lourde, lente, oppressante et surtout silencieuse qui caractérise l’intégralité du film… Ryu (Shin Ha-kyun, JSA ; Thirst), le personnage que l’on suit dans la première partie de l’histoire, étant sourd et muet, le film se propose régulièrement de nous faire partager sa subjectivité insonorisée faite de sensations troubles et diffuses avec beaucoup de subtilité et un traitement particulier des éléments audiovisuels pour une immersion quasi-instantanée dans la « bulle » de ce personnage sur qui le destin s’acharne sans concession. Ainsi Sympathy For Mr. Vengeance est-il ponctué de longs plans à la photographie très soignée au sein desquels la tension a tout loisir de se déployer jusqu’à littéralement exploser lors du climax radicalement nihiliste et dérangeant au possible qui achève d’ériger ce « conte cruel de la jeunesse » en véritable œuvre d’auteur.

Ce climat de tension permanente est entretenu par de nombreuses scènes-chocs filmées avec un réalisme acéré rendant compte du désespoir extrême contenu entre les lignes du scénario auquel Park Chan-wook aura consacré plus de cinq années de sa vie. Toute aussi haineuse que dramatique, la trame de Sympathy For Mr. Vengeance en appelle d’elle-même, presque par essence, à une représentation radicale et intense des faits tous plus abominables les uns que les autres qu’elle rapporte sans jamais verser dans la facilité du pathos. La crudité de ces images ultra-réalistes et d’une beauté esthétique remarquable demeure en réalité le principal corollaire de la dimension résolument satirique souhaitée par le film, et constitue pour le réalisateur un moyen très persuasif de mettre en scène à la fois la précarité de la vie quotidienne dans une Corée du Sud à l’époque en plein essor industriel mais aussi de manière plus générale la vacuité d’une telle existence essentiellement vouée à la souffrance et aux désillusions perpétuelles.

Il demeure par ailleurs assez facile de déterminer, pour peu que l’on soit familier avec l’univers de Park Chan-wook,  les passages-clés où celui-ci exprime sans détours sa vision personnelle de la vie en société, qu’il semble considérer comme ni plus ni moins qu’un gigantesque non-sens, un simulacre grotesque et cruel à la fois réceptacle et pourvoyeur de ce qui caractérise ce « Mal du siècle ». Et pour cause : Sympathy For Mr. Vengeance contient en son sein une telle puissance dramatique, grâce à la force des ses images et à l’accumulation excessive de drames et de « coups du sort » toujours plus horribles et destructeurs, que le message de fond du film n’éprouve aucune difficulté à nous parvenir directement et frapper précisément là où ça fait mal. Sympathy peut d’ailleurs s’apparenter à une tragédie, dans le sens où la notion de fatalité, inhérente au genre littéraire en question, semble imprégner l’intégralité de son histoire.

En effet, quoi qu’ils tentent, les personnages ne peuvent réchapper à leur destin, vécu comme immuable ; d’autant plus que le film s’acharne à vouloir annihiler le moindre espoir de dénouement heureux en ne cessant d’empiler les cadavres. Ainsi chaque élément qui constitue le métrage semble-t-il inéluctablement voué à périr dans les pires circonstances qui soient, comme si rien ne pouvait survivre à cette douloureuse existence marquée par la déchéance et l’omniprésence du vice. Cet avilissement physique et moral se trouve parfaitement retranscrit par le jeu de ses deux acteurs principaux, Shin Ha-kyun et Song Kang-ho (Memories Of Murder ; The Host ; Thirst), carrément bluffants dans leurs rôles respectifs d’écorchés vifs en quête insatiable de vengeance. Si Shin Ha-kyun parvient à nous émouvoir quasiment à chacune de ses apparitions, son regard candide et sa sensibilité à fleur de peau lui conférant un aspect à la fois juvénile et fragile particulièrement bouleversant ; Song Kang-ho, quant à lui, impressionne de par sa froideur ataraxique à la limite de l’inhumanité. Le plus grand tour de force du film est sans nul doute d’avoir réussi à rendre ces deux personnages antithétiques  réellement attachants : malgré la violence archaïque de leurs actes, nous ne pouvons nous empêcher d’éprouver de la compassion pour eux (le titre du film est ainsi particulièrement bien choisi).

On pourra toutefois adresser un petit reproche à Sympathy For Mr. Vengeance : sa gestion des ellipses parfois maladroite qui atteint quelque peu la cohérence globale de l’intrigue. En effet, dans sa seconde partie, le film fait l’impasse sur certains détails du déroulement de l’enquête policière ; de ce fait, l’on ne comprend pas toujours comment les personnages en arrivent à leurs déductions compte tenu du peu d’éléments qui nous est fourni. Si ces trouées scénaristiques ne poseront pas de problème majeur à la bonne compréhension de l’histoire, elles pourront néanmoins irriter les plus pragmatiques d’entre nous… Cependant, on peut légitimer ce parti pris par l’idée que l’intérêt du film se trouve dans le contenu formel, dans l’intensité des émotions suscitées par la mise en scène, les interprétations des acteurs et la violence graphique des images qui constituent la conséquence directe du canevas diégétique de départ – la trame principale et non les détails –, soit un langage bien plus instinctuel et sensoriel qu’intellectuel.

Sympathy For Mr. Vengeance est donc ce qu’il convient d’appeler une œuvre forte, viscérale et passionnante qui, loin de chercher à ménager son spectateur – l’interdiction aux moins de 16 ans est totalement justifiée, et ce même en dépit de l’absence de scènes vraiment gore ; la noirceur du propos tenu par le film s’y substituant sans problème –, imprimera en lui son empreinte sanglante de manière durable et surtout irrévocable. Un film culte sur le thème de la vengeance, et sans doute le plus marquant et le plus abouti, après Old Boy, de la filmographie de Park Chan-wook.

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Le Vieux Jardin (Im Sang-soo, 2006)

Titre original : The Orae-doen jeongwon
Réalisateur : Im Sang-soo
Origine : Corée du Sud
Année de production : 2006
Durée : 1h52
Distributeur : Pretty Pictures
Interdiction : Aucune
Interprètes : Yeom Jeong-ah, Ji Jin-hee, Youn Hee-seok, Kim Yu-li

Mai 1980, fuyant une manifestation réprimée par l’armée, Hyun-woo, jeune militant socialiste, trouve refuge dans la montagne auprès de Yoon-hee. Après avoir vécu une histoire d’amour passionnée, Hyun-woo fait le choix de retourner à ses activités politiques. Incarcéré dès son retour en ville, il sortira de prison 17 ans plus tard. Il redécouvre alors son pays et se souvient de son passé avec Yoon-hee.

Chacun des films d’Im Sang-soo est un cri de révolte. Que ce soit dans Girl’s Night Out, Une Femme Coréenne, The President’s Last Bang et plus récemment The Housemaid, l’on remarque que la société Sud-Coréenne contemporaine reste la cible favorite du réalisateur-sociologue de Séoul qui se plait à en ausculter les moindres détails avec une acuité acérée. Et Le Vieux Jardin ne fait bien évidemment pas entorse à la règle…

Adaptation cinématographique du roman éponyme de Hwang Sok-yong, Le Vieux Jardin relate l’histoire d’amour impossible entre deux êtres que tout sépare avec en toile de fond le soulèvement étudiant et syndical de Kwangju qui débuta le 18 mai1980 après l’assassinat du dictateur Park Chung-hee. Cette étape vers la démocratisation de la Corée du Sud fait partie des principales obsessions d’Im Sang-soo (tout comme les autres réalisateurs de sa génération Park Chan-wook, Lee Chang-dong et Bong Joon-ho), qui semble avoir été particulièrement marqué par cette sombre période de répression policière.

Ainsi certaines séquences du Vieux Jardin témoignent-elles de l’extrême violence de ces manifestations populaires avec une froideur quasi-documentaire qui porte à réfléchir sur l’Histoire de ce petit pays aujourd’hui en pleine expansion économique. Je pense notamment à cette scène très impressionnante durant laquelle l’une des étudiantes socialistes, armée d’un briquet et d’un bidon d’essence, s’immole sans sommation face aux forces armées avant de se jeter du haut d’un immeuble. Ou encore celle où Hyun-woo (Ji Jin-hee) rejoint en catastrophe le campement des « insurgés » et y découvre la boucherie qui a eu lieu en son absence, durant l’affrontement sans pitié entre les manifestants et leurs opposants. Lors de ces séquences au sein desquelles la tension dramatique atteint son paroxysme, Im Sang-soo fait montre d’un véritable talent pour représenter la face sombre de l’humanité avec beaucoup de simplicité, un réalisme cru et une empathie que l’on ressent des plus sincères.

Mais Le Vieux Jardin est avant tout l’histoire tragique de deux êtres dans l’incapacité de s’aimer car entièrement submergés par la violence du contexte dans lequel ils évoluent. Yoon-hee (Yeom Jeong-ah, vue dans l’excellent 2 Sœurs de Kim Jee-woon) est prête à s’offrir corps et âme à celui qu’elle aime, mais Hyun-woo, rongé par la culpabilité, ne trouve quant à lui de sens à sa vie que dans la révolte, et préfère poursuivre sa lutte insensée contre un mal qui le dépasse plutôt que s’abandonner au confort et à la stabilité d’une vie de couple épanouie. Par peur d’être considéré comme un lâche, et pour un idéal qu’il sait pertinemment inaccessible, l’homme est prêt à renier son intégrité et à se fondre dans le moule d’une communauté dans laquelle il ne se retrouve plus vraiment. Le pouvoir de persuasion du groupe, le désir impérieux d’être reconnu pour son courage et le besoin de prouver aux autres qu’il n’y a plus rien à perdre, sont autant de thématiques abordées par Im Sang-soo. Hyun-woo est prêt à mourir pour la cause qu’il défend, mais il finira emprisonné pendant quinze longues années qui l’éloigneront définitivement de Yoon-hee, qui décèdera quelques années plus tard des suites d’un cancer foudroyant.

La narration du film alterne entre flash-backs du passé (la rencontre entre Yoon-hee et Hyun-woo ; leur amour éphémère ; la vie de Yoon-hee une fois seule, quand Hyun-woo la quitte et se fait arrêter par la police) et le présent, en nous proposant de suivre la quête intérieure de Hyun-woo une fois sorti de prison, qui cherche à recouper les évènements qui se sont produits durant sa longue absence. Dans l’espoir de rattraper le temps perdu, il retourne dans la demeure qu’il a jadis habité avec Yoon-hee, retrouve les lettres et les dessins qu’elle lui a laissés avant de mourir, interroge leurs proches communs pour être à même de réellement mesurer le poids de son erreur passée. Il y apprendra que son mauvais choix de vie aura ruiné celle de sa bien-aimée, et devra assumer en tant qu’homme la répercussion de chacun de ses actes sur son entourage. Cette quête d’authenticité et de redécouverte d’une intériorité jusqu’alors laissée en berne est représentée avec beaucoup de poésie et de tendresse, et témoigne du grand attachement d’Im Sang-soo pour ses personnages qu’il n’hésite pourtant pas à maltraiter.

On peut reprocher au Vieux Jardin sa lenteur parfois exaspérante, ainsi que ses trop nombreuses longueurs que le réalisateur aurait facilement pu éviter, et qui tendent malheureusement à parfois nous faire « décrocher » d’une intrigue qui ne tient pas vraiment en haleine. Cependant, l’on peut remarquer que ce défaut de rythme fait partie intégrante du cinéma d’Im Sang-soo et se retrouve dans quasiment toutes ses œuvres, faisant office de marque de fabrique personnelle, en quelque sorte. On retiendra néanmoins les excellentes interprétations des acteurs, tous très justes et touchants, qui parviennent à insuffler au film une authenticité et une sincérité parfois bouleversante.

En définitive, Le Vieux Jardin est un film à portée multiple qui peut être considéré à la fois comme la représentation dramatique de deux vies déchues par un contexte politique dévastateur, une réflexion philosophique sur le sens véritable de l’existence humaine et une critique acerbe d’une société gangrenée par la soif de pouvoir et l’asservissement des plus faibles. Im Sang-soo livre une œuvre pas toujours accessible qui requiert une implication émotionnelle et intellectuelle totale de la part du spectateur pour l’amener à mieux cerner le long chemin qu’a parcouru la Corée du Sud avant de pouvoir arborer ce visage en apparence prospère qu’on lui connait aujourd’hui.

The Chaser (Na Hong-jin, 2007)

Titre original : Chugyeogja
Réalisateur : Na Hong-jin
Origine : Corée du Sud
Année de production : 2007
Durée : 2h03
Distributeur : Haut et Court
Interdiction : – 12 ans
Interprètes : Kim Yoon-suk, Ha Jung-woo, Seo Young-hee, Jung In-gi

Joong-ho, ancien flic devenu proxénète, reprend du service lorsqu’il se rend compte que ses filles disparaissent les unes après les autres. Très vite, il réalise qu’elles avaient toutes rencontré le même client, identifié par les derniers chiffres de son numéro de portable. Joong-ho se lance alors dans une chasse à l’homme, persuadé qu’il peut encore sauver Mi-jin, la dernière victime du tueur.

Décidément, la nouvelle vague montante du thriller sud-coréen, avec Park Chan-wook (Sympathy For Mr Vengeance, Old Boy, Lady Vengeance) et Bong Joon-ho (Memories Of Murder, The Host, Mother) en tête, n’a pas fini de nous surprendre… Na Hong-jin, jeune cinéaste prometteur de trente-six ans, réalise avec The Chaser son tout premier long-métrage qui s’avère être d’une redoutable efficacité. Faisant preuve d’une étonnante maîtrise aussi bien stylistique que narrative, Na Hong-jin s’impose comme l’une des meilleures révélations de la décennie avec ce polar d’une noirceur sans égale, violent, nerveux et magistralement interprété.

Et, en effet, ce qui caractérise le plus The Chaser est indubitablement sa violence inouïe qui crève l’écran du début à la fin de l’intrigue. C’est en réalité une violence abrupte, sèche, cruelle et barbare que le film met en avant par l’intermédiaire de plans sublimes qui nous donnent à voir sans concession aucune toute la brutalité dont peut être capable l’être humain. Mais le film de Na Hong-jin se complait également à nous pousser dans nos derniers retranchements en se livrant à un véritable déballage exutoire de violence fondamentalement ambiguë, à l’instar de ses deux protagonistes principaux : Young-min, dont le visage angélique et la timidité presque attendrissante cachent en vérité un dangereux détraqué sexuel ; et Joong-ho, son exact opposé, proxo endurci dont la gueule cassée et les méthodes brutales protègent en réalité un cœur gros comme ça. Pas manichéen pour un sou, The Chaser se plait à jouer sur les contraires pour progressivement en effacer les frontières, de telle sorte que le Bien et le Mal soient non plus distincts mais intimement entremêlés, amalgamés. Chaque personnage est ainsi profondément ambivalent, imprévisible, en un mot humain, et surtout capable de faire surgir des tréfonds de ses entrailles une violence bestiale qui ne demande qu’à exploser à la face du premier coupable désigné. C’est donc en grande partie grâce au réalisme saisissant dont il est empreint  que ce thriller tire sa puissante force de frappe pour infliger un maximum de dommages collatéraux à son public.

La tension entretenue tout au long de The Chaser atteint ainsi son paroxysme lors de scènes de course-poursuites haletantes (deux en tout, absolument grandioses et qui font plus qu’honneur au titre de l’œuvre) superbement filmées et dont on ressort presque aussi éprouvé que le « chaser » lui-même (en réalité Joong-ho). En effet, Na Hong-jin n’a pas son pareil pour nous faire suivre de très près et avec beaucoup d’intensité cette chasse à l’homme sans répit doublée d’une impitoyable course contre la montre. Et c’est avec un véritable soulagement (et même une sorte de plaisir sadique) que le spectateur, presque en sueur et le souffle court, assiste enfin à l’arrestation effective (après cinq bonnes minutes de course effrénée) de cet enfant de salaud de Young-min sur lequel Joong-ho défoule toute sa colère et sa tristesse sans ménagement. Car c’est un fait qui en deviendrait presque drôle s’il n’était pas aussi pathétique : même si quelque part il le mérite bien, le pauvre Young-min s’en prend plein la gueule du début à la fin du film, Joong-ho n’y allant pas de main morte et semblant avoir bon nombre de chimères à exorciser par ce geste… C’est par là même toute la brutalité d’une société coréenne moderne en chute libre (et surtout de son système judiciaire) qui est ici visée par le jeune réalisateur, un système malade qui s’efforce de masquer son incompétence à faire éclater la vérité sous des méthodes abusives et une tendance avouée à lécher les bottes des plus grands (la priorité étant donnée au « lanceur de merde » qui a humilié le maire plutôt qu’au meurtrier avéré de douze femmes). Ce petit côté pamphlétaire peut faire penser à Memories Of Murder de Bong Joon-ho (et même à The Host), en bien moins percutant toutefois puisque le film s’attarde beaucoup moins sur l’enquête policière que sur les interactions pures et (surtout) dures entre les personnages.

D’ailleurs parlons-en des personnages, car ils valent le détour et même bien plus que cela… L’acteur Ha Jung-woo, connu surtout pour ses rôles dans les dramas coréens, fait ici preuve d’un charisme incroyable et n’hésite pas à saboter son image BCBG pour ce rôle extrêmement sombre et même carrément flippant. Dans The Chaser, il est la bête noire, le mal incarné tapi derrière une façade maladroite et souriante, une bombe à retardement susceptible de péter au visage de quiconque aurait le malheur de lui plaire ou de le contrarier. A la fois attachant et repoussant, il est ce personnage que l’on adore détester mais pour qui l’on déteste ressentir de l’empathie ou de la compassion. Troublant au possible, doté d’une prestance naturelle ahurissante et d’un jeu atypique irréprochable, Ha Jung-woo opère un véritable coup de maître avec ce rôle qui lui va comme un gant… Quant à Kim Yoon-suk (L’Ile, Running Wild), il a ce petit quelque chose en plus qui fait que l’on s’y attache progressivement malgré ses airs de bad ass sans cœur et sans reproches pour qui ne compte que sa petite personne ; mais lorsque celle qu’il a aimée disparait, le spectateur comprend pourquoi il était autrefois un bon flic. Déterminé, instinctif, avec un fort sens de la loyauté (et aussi des affaires) et à l’énergie inépuisable, Joong-ho est un personnage complexe que l’acteur Kim Yoon-suk a su parfaitement cerner pour conférer à son interprétation une crédibilité tout simplement bouleversante. Il crie comme il respire, frappe tout ce qui bouge comme un forcené, mais est aussi capable d’humour et de dévotion sans bornes notamment envers les plus faibles et les enfants. A eux deux, ces personnages forment la pierre angulaire de The Chaser, le noyau dur de tout un gigantesque réseau d’émotions fluctuantes et contradictoires qui rendent le visionnage du film inoubliable

Esthétiquement, le film est vraiment très beau et bénéficie là encore d’un réalisme époustouflant. Les décors sont tous admirablement glauques et poisseux et nous montrent l’autre visage de Séoul, beaucoup moins reluisant : une capitale du crime qui baigne dans la débauche et la crasse les plus sordides. De têtes patibulaires en sourires charmeurs de prostituées squelettiques, Na Hong-jin nous fait pénétrer au cœur d’une mécanique du sexe bien huilée qui se propose à la population oppressée comme le meilleur remède au mal du siècle. De la même manière, certaines scènes sont tout aussi choquantes que magnifiquement esthétisées (par le jeu des ralentis, notamment) et resteront très longtemps gravées dans la rétine du spectateur tant leur impact s’avère colossal. Avec The Chaser, le jeune réalisateur coréen nous prouve par son immense talent qu’il détient même le pouvoir de nous faire adorer la répulsion…

Touchant, puissant, angoissant et diablement grisant, The Chaser est une véritable bombe made in Korea, réussie sur toute la ligne et atteignant des sommets de pessimisme et de cruauté. Un incontournable de plus à l’actif de Pays du Matin Calme…

Deux Soeurs (Kim Jee-woon, 2003)

Titre Original : Janghwa, Hongryeon
Réalisateur : Kim Jee-Woon
Origine : Corée du Sud
Année de production : 2003
Durée : 1h59
Distributeur : Bac Films
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Im Soo-jung, Moon Geun-young, Kim Kab-su, Yeom Jeong-ah

Après une longue absence, deux adolescentes, Su-mi et sa jeune sœur Su-yeon, retournent à la maison familiale en compagnie de leur père. Elles y sont accueillies par leur belle-mère, Eun-joo. Su-mi ne supporte pas sa belle-mère et Su-yeon semble en avoir peur. Très vite, leurs relations s’enveniment cruellement tandis que des évènements étranges viennent semer le trouble dans leurs esprits. Toutes trois vont alors sombrer dans un engrenage de haine et de violence dont les conséquences s’avèreront irrémédiables. Jusqu’où iront-elles pour avoir le dessus sur l’autre?

Autant mettre les choses au clair : porté aux nues ou jeté aux oubliettes, 2 Sœurs ne laisse pas indifférent. Il faut dire que Kim Jee-woon, l’auteur de The Quiet Family, A Bittersweet Life ou encore Le Bon, la brute et le cinglé n’a pas son pareil pour nous surprendre, autant dans le choix de ses films que dans sa manière d’appréhender un scénario. Et 2 Sœurs ne déroge bien évidemment pas à la règle : dès ses premières minutes, le film nous plonge dans des affres d’interrogations dont les réponses nous seront distillées par touches subtiles tout au long de l’histoire. Le spectateur décontenancé hésite même sur le genre de la pièce maîtresse qu’il a sous les yeux, tant le film aime à jouer sur des codes différents : a t-on affaire à un film d’épouvante ? Un drame psychologique ? Un yurei eiga (film de fantômes issus de la tradition japonaise) ?

L’intrigue, tortueuse à souhait, est efficace grâce à l’ambiguïté extrême de la mise en scène ainsi qu’au jeu très « habité » de ses deux actrices principales Im Soo-jung (I’m a Cyborg but it’s Okay) et Yeom Jeong-ah (Le Vieux Jardin). « Baby Face » (surnom d’Im Soo-jung), qui signe là son premier grand rôle au cinéma, est tout simplement époustouflante, littéralement transcendée par son interprétation du personnage torturé de Su-mi. Ses colères, ses angoisses et sa détresse sont retranscrites à l’écran de manière véritablement éprouvante ; ce magma incohérent d’émotions entremêlées nous parvient directement sous sa forme la plus brute, la plus authentique rarement atteinte au cinéma, et ébranle considérablement notre position de simple spectateur. Il n’est pas difficile d’imaginer la part d’elle-même qu’Im Soo-jung a dû placer dans ce rôle, tant sa présence est puissante de sentiments intenses et controversés. Yeom Jeong-ah s’est quant à elle montrée plus qu’à la hauteur pour donner la réplique à cette véritable torche humaine. Jouant de sa beauté froide et de son élégance un brin rétro, elle réussit à sublimer sa performance d’actrice dans ce rôle de belle-mère acariâtre car rejetée par sa nouvelle famille, au bord d’une folie monstrueuse sans possibilité de retour. Son regard glacial, son comportement bipolaire ainsi que sa cruauté sans limites l’érigent au digne rang des boggeymans humains les plus troublants de la décennie. Un rôle qui semble fait sur-mesure… A sa démesure.

S’il ne fait aucun doute que le film atteint l’excellence grâce aux jeux complémentaires de ces deux actrices talentueuses, ce n’est néanmoins pas là son seul point fort. La principale qualité de la mise en scène est de parvenir à instaurer une ambiance viscéralement sombre et oppressante, presque fantasmatique, tant par le choix des décors dépareillés aux motifs kitsch qui submergent notre champ de vision jusqu’à la limite de la nausée, que par l’obscurité prégnante qui envahit le film à mesure que l’intrigue avance. En effet, plus on s’enfonce au cœur de la relation tumultueuse qu’entretiennent Su-mi et Eun-joo, plus l’image devient sombre et fortement contrastée. Ce détail, loin d’être anodin, permet au spectateur d’entrer plus profondément dans l’histoire et de ressentir l’angoisse omniprésente qui règne au sein de cette maison familiale lourde de secrets.

Les apparitions du yurei sont quant à elles proprement effrayantes et contribuent à alimenter l’hermétisme du film : est-il une vision de Su-mi ou un véritable fantôme ou les deux ? Outre semer la confusion dans l’esprit du spectateur, les manifestations de cet esprit vengeur qui hante la maison n’ont pas beaucoup d’intérêt et auraient même pu être évitées par Kim Jee-woon car c’est précisément dans cet aspect du film que résident la plupart des critiques qui lui ont été adressées (on lui a reproché, entre autres, de surfer sur la vague du yurei eiga à la sauce The Ring). Jusqu’à la fin du film, dont le dénouement ingénieux en surprendra plus d’un, le spectateur cherche à saisir l’essence réelle des protagonistes dont les apparences semblent dangereusement trompeuses sans pouvoir s’empêcher de remettre en cause la réalité des évènements auxquels il assiste.

Détenteur du Grand Prix au festival fantastique de Gérardmer, 2 Sœurs est un véritable petit bijou du cinéma horrifique sud-coréen qu’il me parait indispensable pour tout cinéphile de posséder. A noter qu’un remake américain intitulé Les Intrus a été réalisé en 2009 par Charles et Thomas Guard, sans toutefois réussir à égaler l’original, vraisemblablement indétrônable.

The Housemaid (Im Sang-soo, 2010) [remake]

Titre original : Hanyo
Réalisateur : Im Sang-soo
Origine : Corée du Sud
Année de production : 2010
Durée : 1h47
Distribution : Pretty Pictures
Interdiction : Aucune
Interprètes : Jeon Do-yeon, Lee Jung-jae, Youn Yuh-jung, Seo Woo

Euny est embauchée comme servante dans un luxueux manoir. Elle fait rapidement la connaissance de Hoon et sa femme Hera ainsi que leur fille Nami. Un soir, Hoon vient la chercher dans sa chambre et lui demande de coucher avec lui. Euny accepte. Cette nouvelle relation va alors bouleverser la vie de chacun des membres de la maisonnée.

En grande fan de cinéma coréen, c’est avec un plaisir non dissimulé que je me précipitais voir The Housemaid au cinéma, remake du film du même nom réalisé en 1960 par Kim Ki-Young ; d’autant plus qu’en 2009, l’occasion de rencontrer Im Sang-soo (Girl’s Night Out ; The President’s Last Bang ; Le Vieux Jardin ; Une Femme Coréenne) m’avait été présentée lors du Festival de Cinéma Coréen d’Aix-en-Provence et que ce réalisateur m’était apparu fort sympathique et intéressant dans sa conception de l’art cinématographique. Et je dois dire que le film s’est montré plus qu’à la hauteur de mes espérances. Une esthétique à la beauté glacée, une musique envoûtante, des acteurs impeccables… Il ne m’en fallait pas plus pour me laisser charmer par ce conte tragicomique des Temps Modernes.

Bon, disons-le honnêtement, le concept diégétique du film en lui-même n’offre rien de bien original. The Housemaid se présente comme un pamphlet sociétal visant à dénoncer les mœurs de la haute bourgeoisie sud-coréenne, allant de la maîtrise obligatoire des sentiments au profit du culte de l’apparence jusqu’aux machinations impitoyables pour atteindre les sommets hiérarchiques. Rien d’innovant donc de ce côté-là, surtout si l’on connait la filmographie d’Im Sang-soo. Ayant suivi des études de sociologie à l’Université de Yonsei, à l’instar de son confrère Bong Joon-ho (Memories Of Murder ; The Host ; Mother), le réalisateur n’a jamais caché son parti pris de considérer le cinéma avant tout comme un moyen de faire passer un message en tirant un portrait à l’acide de la société coréenne du XXIème siècle.

S’il a préféré privilégier l’aspect communicatif du Septième Art, il n’en a pas pour autant négligé la recherche plastique, l’esthétique de The Housemaid restant fidèle à celle de ses précédents films : rigoureuse, abrupte, glaciale, en un mot : sublime. Le style très particulier d’Im Sang-soo se ressent quasiment dans chaque plan : la mise en scène, élaborée de manière systématique, presque « mécanique », couplée au travail de la photographie, très aseptisée et toute en contrastes, donne naissance à une atmosphère glauque et étouffante que l’on retrouve également dans Une Femme Coréenne. Le rythme, plutôt lent, entraîne le spectateur vers un dénouement qu’il devine tragique dès le départ.

En effet, le film fonctionne comme une boucle, une spirale infernale, la scène d’introduction faisant écho à celle de fin. Ce concept est accentué par la bande-son, très présente, qui joue son thème classique de manière entêtante, révélatrice de l’essence même du film. Mais si le dénouement s’avère certes prévisible, comme l’ont relevé certaines critiques,  peut-être est-ce simplement parce que ce n’était pas là qu’Im Sang-soo désirait placer l’intérêt de The Housemaid. Je pense effectivement que le traitement esthétique ainsi que la portée dramatique du film sont les véritables enjeux visés par le cinéaste pour toucher son public.  Le choix de l’actrice Jeon Do-yeon pour incarner le personnage d’Euny corrobore cette hypothèse. Récompensée du Prix d’Interprétation Féminine au Festival de Cannes de 2007 pour son interprétation magistrale de Shin-ae aux côtés de Song Kang-ho dans le bouleversant Secret Sunshine de l’ex-ministre de la culture de Corée du Sud, Lee Chang-dong (Green Fish ; Peppermint Candy ; Oasis ; Poetry), Jeon Do-yeon réussit une fois de plus à s’approprier le rôle d’Euny de manière extrêmement intense et profondément authentique.

L’on ne peut que ressentir pitié et compassion pour cette jeune femme simple et naïve comme une enfant  qu’elle incarne avec une justesse qui frise la perfection. La servilité d’Euny est telle, qu’elle est prête à offrir son corps sur la simple demande de son « maître » sans même avoir conscience des terribles conséquences que son geste entraînera, considérant naturellement que cela relève de sa fonction de servante. Sa soumission excessive et sa vulnérabilité émotionnelle lui font supporter sans hésitation aucune les tendances dominatrices de Hoon, homme puissant et arrogant qui tout au long de sa vie a toujours obtenu ce qu’il désirait, sans vergogne ni remord. Utilisée, humiliée, manipulée et enfin annihilée de l’intérieur, cette femme au cœur pur est la véritable victime du film, victime des riches qui tiennent plus que tout au monde à garder le contrôle sur ce qu’ils considèrent comme acquis et inférieur à leur soi-disant excellence ; soit une parfaite figure de martyre revisitée à la sauce coréenne.

Le couple de nouveaux riches, quant à lui, incarne à merveille la déshumanisation qu’entraîne au fil du temps l’abstraction totale de tout sentiment d’empathie envers ses semblables. Désincarnés, déconnectés de leurs émotions et  dénués de toute conscience humaniste, Hoon et Hera se sont mutuellement entraînés vers le fond du gouffre pour peu à peu se transformer en véritables monstres avides de gloire et de pouvoir. L’ascendance qu’ils possèdent sur leur personnel en est presque effrayante, tant leur présence suscite le respect et la dévotion forcés sans aucune possibilité de rébellion. D’un autre côté, le personnage très contradictoire de Byung-shik, interprété par Youn Yuh-jung, s’avère très représentatif des conséquences de l’asservissement sur l’être humain : Byung-shik s’est laissée submerger par son devoir de servante à tel point que son intégrité en est entièrement détruite, elle n’est plus qu’une ombre sans cœur ni visage, « dure comme le roc » et « pourrie jusqu’à l’os », qui n’en peut plus d’espérer la délivrance en serrant les dents et va même jusqu’à renier ses propres valeurs par intérêt et soumission.

Au final, on peut considérer ce petit bijou artistique comme une fable satirique empreinte d’humour noir, mêlant habilement romantisme, thriller et drame avec tout le savoir-faire et la sensibilité à fleur de peau du Pays du Matin Calme.