Hana-Bi (Takeshi Kitano, 1997)

Hana-Bi_B2-1Réalisateur : Takeshi Kitano
Origine : Japon
Année de production : 1997
Genre : Drame
Durée : 1h43
Distributeur: Tamasa Distribution
Interdiction : Aucune
Interprètes : Takeshi Kitano, Tetsu Watanabe, Kayoko Kishimoto

Terriblement traumatisé par la fin prochaine de sa femme et la paralysie d’un de ses collègues, blessé au cours d’une fusillade, le détective Nishi quitte la police. Il va commettre un hold-up pour soulager les misères de ceux qui l’entourent. La sérénité du dernier voyage qu’il entreprend avec sa femme, vers le mont Fuji, va être brisée par l’arrivée de yakusas vengeurs.

Septième film de Takeshi Kitano (Violent Cop ; Zatoichi ; Outrages), Hana-Bi est une œuvre complète et multi-facettes, qui nous parle avant tout de Mort, mais aussi d’Amour, de déchéance et de résilience, d’espoir et de fatalité. Une œuvre éclatante, voire flamboyante, comme en témoigne son titre (littéralement « Fleurs de feu », soit « Feux d’Artifice »), et dont il se dégage un sentiment diffus de tristesse généralisée, tant par son traitement esthétique que l’histoire en elle-même.

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Mais l’élément le plus dramatique de l’œuvre reste sans conteste le personnage interprété par Takeshi Kitano lui-même, l’inspecteur Nishi, antihéros taillé sur-mesure pour l’acteur-réalisateur et qui représente à lui-seul tout le drame de la condition humaine. En effet, si ce personnage atypique ressemble sur beaucoup de points à celui d’Azuma dans Violent Cop (1989), pour sa brutalité excessive et sa manière peu orthodoxe de régler les conflits d’une part, mais aussi pour les liens inexistants qu’il entretient avec sa famille malade (la sœur handicapée mentale dans Violent Cop, l’épouse mutique condamnée par la maladie dans Hana-Bi), Nishi fait preuve d’une humanité qui échappait complètement au flic-sociopathe Azuma.

En effet, l’inspecteur Nishi est un personnage torturé, emmuré dans le silence, au regard éteint, déjà presque mort. Le jeu très minimaliste de Takeshi Kitano, qui ne parle que très peu durant tout le film, avec ses tics de visage et son impassibilité caractéristiques, colle parfaitement à la psychologie de ce personnage blasé par la vie. C’est cette profondeur, cette complexité intrinsèquement humaine, qui rend le personnage si attachant et confère au film toute sa puissance dramatique.

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Les autres acteurs sont tout aussi crédibles dans leurs rôles respectifs, et particulièrement Susumu Terajima et Ren Osugi, qui avaient déjà joué ensemble dans Sonatine, Getting Any ? et Kids Return. Tous les personnages de Hana-Bi ont en commun cette morosité comportementale, cette résignation fataliste à essuyer les mauvais coups du destin tout en essayant de continuer à vivre « malgré tout » (« il ne faut pas prendre tout ça trop à cœur », dira Nakamura à Nishi autour d’un verre après l’accident). De manière générale, tous les personnages de Hana-Bi sont ternes et tristes, comme vidés de leur substance par la Vie et son lot de vicissitudes.

Comme d’habitude dans les films de Kitano, la violence est omniprésente, souvent latente, mais toujours prête à exploser comme un cri sorti du silence. La multiplicité et l’originalité des manières de tuer, le rapport au meurtre teinté d’humour noir ainsi que la présence de Yakuzas dans l’histoire constituent en quelque sorte la « marque de fabrique » des films de l’Office Kitano, sa maison de production.

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La principale particularité de Hana-Bi réside dans l’importance accordée à la peinture, élément introduit par l’intermédiaire du personnage de Horibe (Ren Osugi), ex-flic et ami de Nishi devenu paraplégique après une descente qui a mal tourné et qui se met peu à peu à la peinture « pour tuer le temps ». Ainsi, de nombreux tableaux de styles très variés, tous peints par Beat Takeshi lui-même, se retrouvent disséminés un peu partout dans les décors. Le métrage en lui-même est régulièrement entrecoupé de plans entièrement consacrés aux œuvres, offrant par là même quelques doux moments de contemplation poétique. Ces instants de grâce nous permettent de nous extirper un peu de l’ambiance pesante du film en nous proposant de nous extasier sur le « Beau », tout simplement, exploitant ainsi à fond le concept de l’Art comme échappatoire à la vacuité et à la douleur existentielles.

Tout le concept du film repose donc sur cette alternance entre deux présentations antithétiques de la Vie : d’un côté sa noirceur, tragique, et de l’autre sa beauté, simple et magique. Enfin, l’on peut facilement faire le rapprochement entre l’histoire de Horibe et le passé de Kitano lui-même, qui s’est remis à la peinture après avoir subi un grave accident de moto qui a bien failli lui coûter la vie, en 1994. Celui-ci ayant frôlé de peu l’hémiplégie, et Hana-Bi ayant été réalisé trois années seulement après l’accident, on peut logiquement supposer que l’accident de Horibe soit une projection de celui du réalisateur.

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L’autre point fort du film réside dans sa bande-originale qui parvient sans mal à sublimer chaque plan au sein duquel elle est convoquée. Composée par Joe Hisaishi, qui avait déjà collaboré avec Kitano sur A Scene at the Sea, Sonatine et Kids Return, la musique de Hana-Bi est à l’image de son histoire et des personnages qui la portent, toute en ambivalence… Paradoxale dans ses notes empreintes de légèreté et de mélancolie à la fois, elle alimente en grande partie l’ambiance duelle et complexe qui caractérise le film.

Hana-Bi est donc une œuvre avant tout poétique, aussi  lumineuse que mélancolique, qui a su convoquer les extrêmes pour représenter la Vie dans ce qu’elle a de plus tragique mais aussi de plus beau. Indéniablement le chef-d’œuvre de Kitano, sans doute aussi l’une de ses œuvres les plus personnelles et touchantes à ce jour.

Bonus : Quelques-uns des nombreux tableaux du « Master », pour se faire une petite idée de son style vraiment atypique…

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Blood & Bones (Yoichi Sai, 2004)

Affiche_BloodBonesTitre original : Cho To Hone
Réalisateur : Yoichi Sai
Origine : Japon
Année de production : 2004
Durée : 2h20
Distributeur: ARP Selection
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Takeshi Kitano, Hirofumi Arai, Kyoka Suzuki

En 1923, Kim Shunpei, un jeune paysan, quitte son île natale, au sud de la Corée, et débarque en bateau à Osaka, au Japon. Son obsession : faire fortune. En soixante ans, cet homme aussi brutal que charismatique connaîtra la richesse et le pouvoir, mais se condamnera à la solitude, puisqu’il n’aime que ce qu’il a détruit.

Qu’on se le dise, Blood & Bones n’est pas le genre de film qui vend du rêve et nous laisse avec de la poudre d’étoiles au fond des yeux… Bien au contraire, le film du peu connu Yoichi Sai s’apparente davantage à une véritable épreuve cinématographique dont le but du jeu serait de tenir le choc jusqu’au bout sans perdre sa bonne humeur au passage. Une œuvre bouleversante servie par un Takeshi Kitano (Hana-Bi ; Aniki, mon frère ; Outrages) au sommet de son art avec ce personnage d’une cruauté sans limites qui a vendu son humanité pour devenir ce monstre ivre de chair et de sang. Ames sensibles s’abstenir.

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Blood & Bones est une chronique dramatique adaptée du roman éponyme de Yan Sogiru qui raconte l’histoire de Kim Shunpei (Takeshi Kitano), un homme dévoré par la colère et l’ambition, son ascension sociale dans une Osaka gangrénée par la misère mais aussi et surtout la manière dont celui-ci va s’y prendre pour détruire la vie de chaque personne qui aura eu le malheur de faire partie de son entourage. Le film nous propose donc de suivre la lente déchéance des personnages qui gravitent autour de Kim Shunpei, et ce  jusqu’à leur mort, souvent dans d’atroces circonstances. Et c’est bien là le concept du film : nous offrir une immersion cauchemardesque au sein de ce sombre microcosme communautaire, sans aucune possibilité de retour à la lumière.

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Le premier choc visuel arrive dès la séquence qui suit la scène d’introduction : en effet, le film « implose » littéralement d’une violence crue, sourde, sale, jamais esthétisée ni sublimée. Loin des effusions gratuites et spectaculaires des films d’horreur ou d’action, la violence de Blood & Bones est au contraire entièrement tournée sur elle-même, souvent silencieuse, voire même insidieuse. Seul le personnage de Kim Shunpei contraste avec cette atmosphère lourde de par son comportement explosif, ses crises de colère et ses pulsions de destruction incontrôlables. Viols, coups, meurtres, suicides, Blood & Bones  n’épargne jamais son spectateur qui finit par se demander jusqu’où le film va bien pouvoir aller. Face au pathétique des situations et des personnages, ce dernier n’aura pas d’autres choix que de subir avec eux la tragique destinée qu’ils n’auront jamais eu la force ni le courage de contrecarrer.

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En effet, durant 2h20, le spectateur est plongé dans une ambiance incroyablement suffocante et teintée d’une sorte de fatalité pessimiste qui attaque le moral comme un bouquin de Schopenhauer. Chaque personnage semble s’être résigné à accepter son sort malgré tout, comme englué dans une inertie encouragée par les traditions japonaises de l’époque – le respect du pouvoir patriarcal en tête.  La succession de malheurs qu’ils encaissent tous sans broncher suscite à la fois des sentiments de tristesse, d’injustice et de rébellion dans le cœur du spectateur rendu impuissant de par sa position. Que ce soit les travailleurs que Shunpei exploite « jusqu’à l’os »,  sa pauvre famille sur laquelle il passe ses nerfs, ses maitresses désemparées ou vénales ; tous et toutes acceptent de subir la tyrannie de Shunpei durant des années par simple cupidité, servilité ou bêtise. Même l’empathie que les enfants pourraient susciter est mise à mal par leur comportement d’adulte, lâche ou irresponsable. Ainsi, aucun protagoniste ne peut faire figure de réel martyr puisque tous sont en définitive victime de leurs vices ou de leurs faiblesses.

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Une fois n’est pas coutume, l’on ne peut que rester bouche bée d’admiration devant l’incroyable talent de Kitano qui parvient ici à se faire haïr en moins d’une scène. Il incarne à la perfection ce personnage répugnant de brutalité bestiale, incapable du moindre sentiment d’amour ou de compassion, qui fait le mal partout autour de lui sans aucun remords, pas par plaisir ni par bêtise, mais seulement par intérêt égoïste. D’ailleurs, la phrase qui clôt le film illustre tout à fait l’essence intrinsèque du personnage de Kim Shunpei. L’apparence atypique de Beat Takeshi contribue grandement à obtenir l’effet escompté : son visage impassible, quasi inexpressif, son apparence à la fois massive et légèrement bedonnante ainsi que sa voix nerveuse prompte à partir dans les aigus ont été mis à profit pour créer ce personnage particulièrement obscur capable d’exploser de violence à tout instant.

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Le film peut s’apparenter à un huis-clos en plus étendu, puisque l’intégralité de l’histoire se déroule dans un quartier pauvre d’Osaka. On y retrouve ainsi toujours les mêmes visages ravagés par les conditions de vie désastreuses, et les mêmes décors ternes et poussiéreux qui tombent en ruines au fil du temps. Par ailleurs, le travail effectué sur la photographie, sobre mais efficace, parvient sans mal à nous immerger au cœur de cette ville japonaise marquée par la saleté et la pauvreté. Les nombreuses références historiques dont fourmille l’œuvre, notamment sur les dissensions qui opposèrent les Coréens immigrés aux Japonais, posent un cadre réaliste au développement de l’histoire et facilite ainsi l’immersion spectatorielle.

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Enfin, l’on peut remarquer que l’aspect dramatique du film est largement mis en exergue par la bande-originale classique de Tarô Iwashiro, également compositeur de la musique des films Memories Of Murder (Bong Joon-ho, 2002) et Les Trois Royaumes (Futaro Yamada, 2004). Les gémissements lancinants des instruments à cordes collent parfaitement au pathétique des images, notamment lors de la scène de bagarre, particulièrement éprouvante, entre Kim Shunpei et Yu, son fils illégitime (Joe Odagiri, révélé au grand public par le film). Le thème principal, magnifique, revient ainsi à des moments-clés de l’intrigue pour enfoncer un peu plus dans les ténèbres le spectateur déjà atterré par ces destins tragiques dont les souffrances semblent ne jamais vouloir prendre fin.

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Blood & Bones est donc une œuvre viscérale,  appréciable de par son réalisme cru et la performance scénique impressionnante de Takeshi Kitano, mais aussi pour la dimension malgré tout exceptionnelle du parcours de son protagoniste principal, aussi monstrueux soit-il. Un conte cruel des Temps Modernes, beau, douloureux et déprimant à la fois, qui ne laissera personne indifférent.

Maniac (Franck Khalfoun, 2012)

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Origine : France
Année de production : 2012
Durée : 1h29
Distributeur : Warner Bros. France
Interdiction : Interdit aux – 16 ans
Interprètes : Elijah Wood, Nora Arzeneder, America Olivo

Dans les rues qu’on croyait tranquilles, un tueur en série en quête de scalps se remet en chasse. Frank est le timide propriétaire d’une boutique de mannequins. Sa vie prend un nouveau tournant quand Anna, une jeune artiste, vient lui demander de l’aide pour sa nouvelle exposition. Alors que leurs liens se font plus forts, Frank commence à développer une véritable obsession pour la jeune fille. Au point de donner libre cours à une pulsion trop longtemps réfrénée – celle qui le pousse à traquer pour tuer.

On l’attendait de pied ferme, le Maniac nouveau est enfin arrivé ! Non content d’apporter un peu de sang neuf au film culte de 1980 réalisé par William Lustig, ce remake made in France scénarisé et produit par Alexandre Aja lui-même a su tirer partie de l’ambiance malsaine de son modèle tout en sachant s’en écarter pour proposer une relecture ludique et originale grâce à son concept de partage total de la subjectivité du tueur.

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En effet, l’utilisation de la caméra subjective à la Enter The Void (le clignement d’yeux nauséeux en moins) nous donne l’opportunité unique d’incarner Franck Zito, le serial-killer le plus barré de l’histoire du cinéma, et ce de la scène d’introduction jusqu’au dénouement final. L’immersion est totale et parfaitement maitrisée : nous vivons en permanence avec lui son quotidien marqué par les pulsions meurtrières, les passages à l’acte et les réminiscences traumatiques.

L’élément sans doute le plus réussi de ce parti pris filmique reste les scènes d’hallucinations et de crises de panique de Franck, très intéressantes du point de vue esthétique : les nombreuses et savantes modifications de l’image (flous, tremblements, vacillements, distorsions, etc.) mais aussi du son, avec les larsens et déformations qui prennent peu à peu le dessus sur la réalité, nous plongent d’autant plus profondément dans l’esprit de ce tueur torturé et atypique, ce qui confère au film son ambiance malsaine unique, imprégnée de folie furieuse et de fantasmes morbides.

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Par ailleurs, le film est ponctué de jeux de miroirs savamment élaborés qui nous permettent de voir le visage d’Elijah Wood de temps à autre, et compte des moments-clés durant lesquels la caméra se décolle quelques instants du personnage, comme si celui-ci sortait littéralement de lui-même au moment de tuer, ce qui nous permet de respirer un peu et d’apprécier le jeu de l’acteur qui reprend le flambeau laissé par feu Joe Spinell avec brio. Ces quelques moments de grâce viennent sublimer la frustration d’être constamment privé de regard sur le personnage principal, dont on attend toujours d’apercevoir le visage avec une impatience qui monte crescendo.

Le suspense haletant qui découle de l’utilisation de la caméra subjective va de pair avec une impression de voyeurisme aussi inconfortable que jouissive. Les scènes de meurtres bénéficient quant à elles d’un gain de réalisme conséquent et ont toutes le mérite de provoquer chez le spectateur des réactions que je qualifierai volontiers d’épidermiques. Le film se montre vraiment généreux en effets gore et en détails sadiques sans non plus en faire des tonnes, prouvant ainsi qu’il a su trouver son équilibre entre la suggestivité et l’effusion de violence viscérale sans jamais tomber dans la surenchère grotesque. Franck dispose de tout un éventail de modi operandi, ce qui donne au spectateur l’opportunité d’expérimenter la mort par plusieurs voies différentes, toutes aussi rudes que passionnantes.

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L’autre point fort de Maniac reste son rythme soutenu qui ne faiblit à aucun moment : c’est simple, on ne s’ennuie pas une seule seconde, nous sommes plongés au cœur de l’action dès la scène d’introduction aussi brutalement que nous en sommes sortis de force au générique final. L’action est magnifiée par la bande originale, absolument géniale, du compositeur français Rob, qui a su rendre à grands coups de synthétiseurs analogiques cette ambiance oppressante typiquement rétro qui rythmait les bandes horrifiques des années 80. L’univers musical proche du Maniac original, ou même d’un Henry, Portrait d’un serial killer (John McNaughton, 1986) produit avec la technologie actuelle confère au film de Franck Khalfoun une atmosphère unique qui donne envie de se procurer la bande-originale au plus vite.

Maniac témoigne aussi d’un profond amour pour le cinéma de genre caractéristique d’une époque révolue que de jeunes cinéastes talentueux comme Aja tentent de ressusciter ; d’une part grâce à ses choix musicaux, qui rappellent sans cesse les films cultes dont il tire son inspiration, mais aussi par l’intermédiaire de nombreux clins d’œil à l’œuvre originale de Lustig, que je vous laisse le soin de découvrir par vous-mêmes. La manière dont se déroule la toute première scène de meurtre, qui se distingue des autres de par sa mise en scène très codifiée, agit comme un signe de ralliement entre amateurs de films d’horreur « à l’ancienne ».

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Ce remake réussit également le pari de se distinguer des films d’horreur habituels grâce à son scénario brillant qui a sur mettre en avant la psychologie de son personnage sans tomber, encore une fois, dans l’effusion pathogène et le déjà-vu. Dès le départ, nous sommes invités à pénétrer dans son univers interne particulièrement glauque à la symbolique très marquée, où s’entremêlent anarchiquement fantasmes, pulsions et traumas infantiles. Le fait de partager aussi intimement la souffrance du personnage principal confère au film cette profondeur supplémentaire très appréciable pour un film d’horreur, ce qui était déjà le cas dans l’œuvre de Lustig mais qui se trouve ici poussé un cran plus loin grâce à l’introduction du concept de caméra subjective. De plus, l’importance donnée aux mannequins dans l’histoire par rapport au Maniac original parvient sans mal à captiver l’attention du spectateur ; l’originalité du travail de l’artiste David Law agrémente l’ambiance déjà lourde et oppressante de l’œuvre de Khalfoun d’un voile d’inquiétante étrangeté tout lui en apportant une dimension esthétique vraiment unique en son genre.

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Un dernier mot sur les acteurs, qui se montrent plus qu’à la hauteur de nos espérances, à commencer par l’excellent Elijah Wood, hypnotique dans chacune de ses brèves apparitions à l’écran. En effet, ce dernier, à la différence de Joe Spinell qui misait sur sa carrure de brute et son visage buriné pour nous faire frissonner d’horreur, Wood accuse une présence beaucoup plus énigmatique, toute en finesse, presque évanescente. Son regard pénétrant ainsi que l’aspect fragile, voire chétif de sa silhouette couplée à l’ambivalence de son comportement, entre tendresse et violence latente contenue en permanence, donne un résultat au final tout aussi efficace, bien que très différent, de l’interprétation de Spinell. Et à la question de savoir comment l’acteur qui prêta son visage à Frodon Sacquet allait bien pouvoir rompre sa « mignonitude » pour incarner ce redoutable serial-killer, la réponse est là : teint blafard, cernes démesurés, barbe de quelques jours, vêtements ringards typiques du maniaque eighties’ à la Henry Lee Lucas… Et le tour est joué ! Bravo aussi à Nora Arzeneder, beauté naturelle aussi fraîche que convaincante dans son rôle d’artiste passionnée au comportement plus qu’ambigu.

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En définitive, ce remake de Maniac constitue une excellente surprise et une véritable réussite, tant dans son concept ingénieux qui réussit à apporter un nouveau souffle à l’histoire originale que dans son effet coup de poing induit par son ambiance atypique et sa violence graphique proprement viscérale et magnifiquement esthétisée. Pour finir, on peut affirmer sans exagération que ce Maniac version 2012 a su tenir ses promesses pour égaler son modèle, voire même le surpasser. Préparez-vous à un voyage purement cinématographique qui se propose ni plus ni moins de vous offrir l’opportunité unique d’entrer dans la peau et dans l’esprit d’un serial-killer…

Grotesque (Kôji Shiraishi, 2009)

Titre original : Gurotesuku
Réalisateur : Kôji Shiraishi
Origine : Japon
Année de production : 2009
Durée : 1h17
Distributeur : Elephant Films
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Tsugumi Nagasawa, Hiroaki Kawatsure, Shigeo Ôsako

Par une belle soirée d’été, un jeune couple se promène main dans la main. Insouciants et désireux de se livrer l’un à l’autre, ils ignorent que sur le chemin de leur première expérience les attend, un cruel psychopathe. Brutalement kidnappés, les jeunes tourtereaux se réveillent enchaînés dans une pièce obscure jonchée d’instruments chirurgicaux. Face à la torture d’un bourreau expérimenté, la mort est leur meilleur espoir.

Après le visionnage (plutôt éprouvant) de Grotesque, une question fondamentale s’impose presque d’elle-même : le film de Kôji Shiraishi (The Curse ; Carved) serait-il LE torture-porn ultime de la décennie ? Face à la lassitude grandissante qui émane d’un énième Saw (je ne compte bien évidemment pas le tout premier de James Wan, qui à mon sens est une pure merveille) ou de la future trilogie engluée dans le politiquement correct des Hostel, il est clair que Gurotesuku (dans son titre original) a largement de quoi tenir la concurrence, et même bien plus encore… Et pour cause : du gore savamment dosé, de l’humour noir à revendre et un scénario minimaliste pour un huis-clos oppressant et foutrement efficace… Amateurs de torture-porn pur et dur, vous allez être servis !

En effet, le point fort de Grotesque est de ne s’encombrer d’aucune sorte de prétexte aux effusions de sang qu’il met en scène avec un réalisme viscéral. Pour le coup, l’histoire est simplissime : un couple en devenir est kidnappé et séquestré par une espèce de chirurgien fou aux faux airs du « master » Takeshi Kitano, qui torture les gens dans le but de ressentir pleinement leur volonté de survivre. Simple, certes, mais efficace. Après une scène d’introduction plutôt banale et expédiée à la vitesse grand V, nous voici au cœur de l’action à proprement parler, où toutes les humiliations et les souffrances possibles et imaginables sont permises… Ici, point de critique sociologique, de profil psychologique du maniaque comme dans Psychose est ses avatars, et encore moins de semblant de profondeur concernant les deux personnages torturés, lisses à en crever ; le film s’inscrit tout au contraire dans la lignée d’un A Serbian Film (Srdjan Spasojevic, 2010) et se propose de nous donner à voir de la violence graphique entièrement gratuite sans aucun autre but que de nous faire partager l’expérience d’une immersion quasi-totale dans la psyché sadique d’un serial-killer aux motivations fondamentalement incompréhensibles (parfait Shigeo Ôsako !). Du gore pour du gore, certes, mais le tout est vraiment bien maîtrisé et atteint son objectif sans souci.

Et encore, malgré son interdiction aux moins de 16 ans (et son interdiction tout court en Angleterre, ce que la promo du film a bien su exploiter pour faire parler de lui au maximum), Grotesque a su tirer parti d’un montage extrêmement intelligent, mêlant subtilement hors-champs, inserts vraiment gore et gros plans sur les visages déformés par l’horreur de ses protagonistes ou sur les échanges de regards entre le bourreau et ses deux victimes. Ce parti pris stylistique de suggestivité permet à l’imagination du spectateur de se représenter mentalement le pire, tout en agrémentant cette représentation très personnelle de détails bien craspecs, juste ce qu’il faut pour ne pas la court-circuiter et, il faut bien le dire, ne pas écoper d’une interdiction aux moins de 18 ans, aussi. Certaines séquences sont de fait quasi-insoutenables, voire carrément malsaines selon les cas ; et c’est peu dire que la mise en scène fait preuve d’une inventivité jouissive en matière de torture dégueulasse. Le film semble avoir voulu faire plus fort encore que tous les torture-porns américains réunis, et, en ce sens, on peut dire qu’il y parvient…

Hormis sa très belle photographie lorgnant vers le sépia pour un rendu 100% glauque parfaitement maîtrisé, Grotesque sa caractérise par la durée incroyablement longue de ses plans, calculée à la seconde près afin que le spectateur ait tout le temps de s’imprégner en profondeur de l’horreur qui est en train de se jouer sous ses yeux. L’image, à la fois très stylisée et dotée d’un réalisme saisissant, se trouve curieusement alliée à un thème de musique classique récurrent et tout à fais hors de propos ; ce qui va lui conférer une dimension décalée parfaitement en accord avec le titre du film. En effet, tout le métrage est empreint d’un humour noir qui rend le sens du film parfaitement… Grotesque. Ce phénomène se vérifie surtout dans la seconde partie du film, qui devient beaucoup plus grand-guignolesque après une rupture diégétique très nette qui réoriente complètement sa portée et son impact. Comportement parfaitement illogique des personnages, explications dérisoires et ridicules concernant les raisons qui poussent le tortionnaire à agir de la sorte ; tous les éléments du film semblent s’être ligués pour se moquer gentiment des codes des torture-porns et autres thrillers psychologiques contemporains tout en les appliquant à la lettre. Le film affirme ainsi haut et fort ne pas du tout se prendre au sérieux et vouloir prendre le contrepied des autres films du genre en jouant à fond la carte du cliché pour mieux s’imposer comme l’une des principales références des années 2000 en matière de torture-porn, et ainsi offrir à son public un spectacle digne de ce nom.

Autre tour de force : Grotesque compte en tout et pour tout trois acteurs inconnus (sauf Tsugumi Nagasawa, aperçue en femme-crocodile libidineuse dans le bien barré Tokyo Gore Police) et est presque entièrement tourné dans un seul décor, l’espèce de hangar désaffecté dans lequel ont lieu les infâmes tortures. Ce minimalisme esthétique et scénaristique permet encore une fois au spectateur de concentrer toute son attention sur la torture mentale et physique qui se joue à l’écran et fait en sorte qu’aucun autre élément ne vienne parasiter l’horreur pure offerte par Grotesque. Pour ce qui est de nous en mettre plein la vue en accumulant les séquences bien crasseuses et  dérangeantes, le film remplit parfaitement son contrat et ravira les amateurs du genre. Mais qu’en est-il des autres ?

Je ne m’avance pas trop en affirmant que ce film est à ne surtout pas mettre en toutes les mains, et que les réactions suscitées pendant et après le visionnage ont tout autant de chances d’être de l’ordre de l’aversion que de l’admiration. Pour ma part, s’il ne s’agit assurément pas du film du siècle, ou tout simplement d’un grand film, j’avoue m’être « amusée » devant cette petite pépite de gore décomplexé, à prendre uniquement pour ce qu’elle est : un exercice de style globalement très réussi qui joue avec les limites fort subjectives de l’Irreprésentable.

En définitive, si Grotesque n’a rien d’un chef-d’œuvre, force est d’admettre qu’il fait preuve d’une originalité des plus délectables et s’inscrit presque par évidence dans la digne lignée des films les plus violents (d’un point de vue tant bien éthique qu’esthétique) de cette nouvelle vague montante du torture-porn semblant émerger d’un peu tous les horizons (États-Unis, Serbie, etc.). Violence graphique, violence gratuite, violence tout court ; il y a fort à parier que ce film extrême ne laissera personne indifférent. Assurément à voir, mais seulement par un public averti qui sait où il met les pieds.

Sympathy For Mr. Vengeance (Park Chan-wook, 2002)

Titre original : Boksuneun naui geot
Réalisateur : Park Chan-wook
Origine : Corée du Sud, États-Unis
Année de production : 2002
Durée : 2h00
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Interdiction : Interdit aux – 16 ans
Interprètes : Song Kang-ho, Shin Ha-kyun, Bae Doo-na, Lim Ji-eun

Ryu est un ouvrier sourd et muet, dont la sœur est en attente d’une opération chirurgicale. Son patron, Dong-jin, est divorcé et père d’une petite fille. Young-mi, la petite amie de Ryu, est une activiste gauchiste. Lorsque Ryu perd son emploi et voit diminuer les chances d’opération de sa sœur, elle lui propose de kidnapper la fille de Dong-jin. La rançon obtenue servirait à pouvoir soigner la sœur de Ryu. Mais le plan parfait tourne à la catastrophe…

Premier volet du « triptyque de la vengeance » composé de l’excellent Old Boy et du non moins percutant Lady Vengeance du génie Coréen Park Chan-wook, Sympathy For Mr. Vengeance est une œuvre fondamentalement sombre et pessimiste qui narre avec un réalisme implacable le destin tragique de deux personnages antagonistes liés par un drame qui bouleversera leurs vies à jamais. Violent, cynique, puissant, formellement très abouti et sublimé par les jeux époustouflants de ses deux acteurs principaux, Sympathy For Mr. Vengeance est un film absolument incontournable dans le paysage cinématographique du Pays du Matin Calme.

Ce qui frappe le spectateur dès les premières minutes de visionnage, c’est cette ambiance lourde, lente, oppressante et surtout silencieuse qui caractérise l’intégralité du film… Ryu (Shin Ha-kyun, JSA ; Thirst), le personnage que l’on suit dans la première partie de l’histoire, étant sourd et muet, le film se propose régulièrement de nous faire partager sa subjectivité insonorisée faite de sensations troubles et diffuses avec beaucoup de subtilité et un traitement particulier des éléments audiovisuels pour une immersion quasi-instantanée dans la « bulle » de ce personnage sur qui le destin s’acharne sans concession. Ainsi Sympathy For Mr. Vengeance est-il ponctué de longs plans à la photographie très soignée au sein desquels la tension a tout loisir de se déployer jusqu’à littéralement exploser lors du climax radicalement nihiliste et dérangeant au possible qui achève d’ériger ce « conte cruel de la jeunesse » en véritable œuvre d’auteur.

Ce climat de tension permanente est entretenu par de nombreuses scènes-chocs filmées avec un réalisme acéré rendant compte du désespoir extrême contenu entre les lignes du scénario auquel Park Chan-wook aura consacré plus de cinq années de sa vie. Toute aussi haineuse que dramatique, la trame de Sympathy For Mr. Vengeance en appelle d’elle-même, presque par essence, à une représentation radicale et intense des faits tous plus abominables les uns que les autres qu’elle rapporte sans jamais verser dans la facilité du pathos. La crudité de ces images ultra-réalistes et d’une beauté esthétique remarquable demeure en réalité le principal corollaire de la dimension résolument satirique souhaitée par le film, et constitue pour le réalisateur un moyen très persuasif de mettre en scène à la fois la précarité de la vie quotidienne dans une Corée du Sud à l’époque en plein essor industriel mais aussi de manière plus générale la vacuité d’une telle existence essentiellement vouée à la souffrance et aux désillusions perpétuelles.

Il demeure par ailleurs assez facile de déterminer, pour peu que l’on soit familier avec l’univers de Park Chan-wook,  les passages-clés où celui-ci exprime sans détours sa vision personnelle de la vie en société, qu’il semble considérer comme ni plus ni moins qu’un gigantesque non-sens, un simulacre grotesque et cruel à la fois réceptacle et pourvoyeur de ce qui caractérise ce « Mal du siècle ». Et pour cause : Sympathy For Mr. Vengeance contient en son sein une telle puissance dramatique, grâce à la force des ses images et à l’accumulation excessive de drames et de « coups du sort » toujours plus horribles et destructeurs, que le message de fond du film n’éprouve aucune difficulté à nous parvenir directement et frapper précisément là où ça fait mal. Sympathy peut d’ailleurs s’apparenter à une tragédie, dans le sens où la notion de fatalité, inhérente au genre littéraire en question, semble imprégner l’intégralité de son histoire.

En effet, quoi qu’ils tentent, les personnages ne peuvent réchapper à leur destin, vécu comme immuable ; d’autant plus que le film s’acharne à vouloir annihiler le moindre espoir de dénouement heureux en ne cessant d’empiler les cadavres. Ainsi chaque élément qui constitue le métrage semble-t-il inéluctablement voué à périr dans les pires circonstances qui soient, comme si rien ne pouvait survivre à cette douloureuse existence marquée par la déchéance et l’omniprésence du vice. Cet avilissement physique et moral se trouve parfaitement retranscrit par le jeu de ses deux acteurs principaux, Shin Ha-kyun et Song Kang-ho (Memories Of Murder ; The Host ; Thirst), carrément bluffants dans leurs rôles respectifs d’écorchés vifs en quête insatiable de vengeance. Si Shin Ha-kyun parvient à nous émouvoir quasiment à chacune de ses apparitions, son regard candide et sa sensibilité à fleur de peau lui conférant un aspect à la fois juvénile et fragile particulièrement bouleversant ; Song Kang-ho, quant à lui, impressionne de par sa froideur ataraxique à la limite de l’inhumanité. Le plus grand tour de force du film est sans nul doute d’avoir réussi à rendre ces deux personnages antithétiques  réellement attachants : malgré la violence archaïque de leurs actes, nous ne pouvons nous empêcher d’éprouver de la compassion pour eux (le titre du film est ainsi particulièrement bien choisi).

On pourra toutefois adresser un petit reproche à Sympathy For Mr. Vengeance : sa gestion des ellipses parfois maladroite qui atteint quelque peu la cohérence globale de l’intrigue. En effet, dans sa seconde partie, le film fait l’impasse sur certains détails du déroulement de l’enquête policière ; de ce fait, l’on ne comprend pas toujours comment les personnages en arrivent à leurs déductions compte tenu du peu d’éléments qui nous est fourni. Si ces trouées scénaristiques ne poseront pas de problème majeur à la bonne compréhension de l’histoire, elles pourront néanmoins irriter les plus pragmatiques d’entre nous… Cependant, on peut légitimer ce parti pris par l’idée que l’intérêt du film se trouve dans le contenu formel, dans l’intensité des émotions suscitées par la mise en scène, les interprétations des acteurs et la violence graphique des images qui constituent la conséquence directe du canevas diégétique de départ – la trame principale et non les détails –, soit un langage bien plus instinctuel et sensoriel qu’intellectuel.

Sympathy For Mr. Vengeance est donc ce qu’il convient d’appeler une œuvre forte, viscérale et passionnante qui, loin de chercher à ménager son spectateur – l’interdiction aux moins de 16 ans est totalement justifiée, et ce même en dépit de l’absence de scènes vraiment gore ; la noirceur du propos tenu par le film s’y substituant sans problème –, imprimera en lui son empreinte sanglante de manière durable et surtout irrévocable. Un film culte sur le thème de la vengeance, et sans doute le plus marquant et le plus abouti, après Old Boy, de la filmographie de Park Chan-wook.

Tokyo Gore Police (Yoshihiro Nishimuro, 2008)

Titre original :Tôkyô zankoku keisatsu
Réalisateur : Yoshihiro Nishimura
Origine : Japon, Etats-Unis
Année de production : 2008
Durée : 1h50
Distributeur : Aventi
Interdiction : Aucune
Interprètes : Eihi Shiina, Keisuke Horibe, Itsuji Itao, Yukihide Benny

Dans un futur proche, Tokyo est mise à feu et à sang par une horde de criminels mutants appelé les « Engineers ». Sadiques et ultra-violents, ces assassins ont la capacité de se greffer des armes à la place de leurs membres. A la tête de l’unité spéciale de la police chargée d’exterminer cette race, Ruka a juré vengeance depuis qu’ils ont assassiné son père. En proie au chaos et à la violence, Tokyo est une nouvelle fois submergée par des torrents de haine et des flots de vengeance pure !

Wow ! Voilà un film qui résiste à toute tentative de catégorisation et de notation objective !

Réalisé par le pas trop tranquille Yoshihiro Nishimuro, à qui l’on doit quelques autres films bien tordus du genre Vampire Girl Vs Frankenstein Girl et Mutant Girls Squad (!), Tokyo Gore Police se présente comme un gigantesque délire ultra-gore bien décidé à repousser toutes les limites possibles et imaginables. Sadisme bien craspec, surenchère grand-guignolesque, humour au cent millième degré et très, très mauvais goût s’entremêlent anarchiquement dans cette orgie sanglante sur fond de vengeance et d’invasion mutante complètement déjantée. Malheureusement, ce qui peut passer en manga (à la limite) ne fonctionne pas nécessairement sur un film (surtout d’une durée d’1h50), et l’on a vite fait de se lasser des grotesques effusions de sang à répétition et divers charcutages dégueulasses qui se succèdent sur un rythme épileptique façon « cartoon ».

Ainsi le ton est-il donné d’entrée de jeu, avec une séquence d’introduction cynique à souhait où une petite fille énumère les nombreuses qualités de son papa chéri-adoré juste avant que celui-ci ne voie sa tête exploser et s’ouvrir littéralement comme une fleur au soleil… Ce style de petites saynètes comico-dramatiques imprégnées d’humour noir bien sadique sont récurrentes dans le métrage, et constituent d’ailleurs l’un de ses seuls atouts. L’on ne peut que s’incliner devant la délicieuse impertinence du film lorsqu’il nous présente de fausses pubs où de jeunes lycéennes tout aussi délurées qu’écervelées nous font l’apologie de « coupe-poignets » trop « kawaiii » en se tranchant les veines en direct live, sourire aux lèvres ; ou encore celle vantant les mérites d’un nouveau jeu sur Wii permettant d’exécuter à distance l’enfoiré de tueur qui a assassiné un membre de votre famille, un jus d’orange à la main, la Wiimote faisant office de sabre dans l’autre, pour que vos défunts puissent enfin reposer en paix ; ou, enfin, la propagande militariste expliquant à quel point la privatisation de la Police Japonaise aidera ses habitants à mieux vivre, par exemple en retransmettant les images d’exécutions barbares de meurtriers, fusillés en pleine rue, quasiment à poil, dans des sortes d’émissions de téléréalité morbides comme ils savent si bien les faire au Japon (« le tueur vient d’être exécuté ! Yataaa !!! ») ; etc. Le film est donc ponctuellement entrecoupé de ce style de petites scènes vraiment drôles mais aussi quelque peu effrayantes (l’impression que ce n’est pas si éloigné que ça de la réalité aidant) pour un résultat complètement absurde nous sortant légèrement la tête du marasme sanguinolent dans lequel Tokyo Gore Police a pris le parti de s’enfermer.

J’ai parlé un peu plus tôt de mauvais goût et de surenchère grand-guignolesque : en effet, difficile de faire pire que Tokyo Gore Police à ce niveau-là. De la scène de début introduisant l’héroïne à la beauté glaciale, Ruka la femme-flic (sublime Eihi Shiina, vue dans Audition de Takashi Miike), qui pourfend au katana un ersatz de Leatherface (le boggeyman de Massacre à la Tronçonneuse) après que celui-ci ait fait montre de toute l’étendue de son talent de transformiste mutant et se change en geyser de sang humain ; jusqu’à la scène finale où le Big Boss utilise le flot de sang giclant de ses deux jambes tranchées pour planer dans les airs et livrer des attaques dignes des pires Shônen pour ados débiles ; en passant par celle, ultra-malsaine, du concours de la mutante la plus sexy où se font concurrence, en vrac, une meuf aux jambes en gueule de crocodile et seins cousus, une autre arborant des yeux et une carapace d’escargot et, le top du top, une femme-canapé qui pisse (il faut voir le film pour comprendre…) ; bref, TOUTES les scènes de ce film s’acharnent à aller toujours plus loin dans le sale, le répugnant, l’immonde, le dégueulasse.

Et si ça pouvait être marrant au début (les effets spéciaux très moches suscitant davantage le rire que l’effroi ou même le dégoût), le concept s’essouffle vite et tend à nous faire sombrer dans un profond ennui en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. A force de vouloir trop en faire, le film nous désensibilise complètement et ce qui pouvait au départ sembler complètement fou devient alors banal et ultra-redondant. Sans compter que le fait de vouloir à tout prix saturer l’écran de monstres toujours plus malsains et répugnants, comme la femme-chienne qui marche sur ses quatre moignons ou le flic au sexe-bazooka, atteint vite des sommets de ridicule…

Pourtant, le film contient quelques jolis plans bénéficiant d’une photographie parfois élégante et soignée (surtout le travail d’étalonnage, qui joue sur des tons multicolores pour rappeler l’omniprésence des néons à Tokyo), qui viennent faire contraste avec les effets spéciaux vraiment cheap et la manière de filmer très « amateur » dont certaines scènes sont marquées. Mais, dans l’ensemble, et malgré la volonté de donner à voir des mises à mort aussi diverses que variées et toujours plus tarées (éviscérations, décapitations, écartèlement, amputations, et autres joyeux découpages charnels), les scènes de combat ou de meurtre ont beaucoup de mal à ne pas sombrer dans le ridicule… Même si la surenchère est bien évidemment volontaire est assumée, cela ne rend pas vraiment le film beaucoup plus intéressant ou divertissant à voir.

La musique constitue en revanche l’autre point fort de Tokyo Gore Police : ses riffs endiablés sur fond de musique electro parviennent à conférer à quelques-unes des nombreuses scènes gore une ambiance particulièrement glauque tout en restant très esthétique, comme en témoigne cette scène complètement barrée où une tenancière de bordel (Madame Claude version Nippone, dont le très mauvais goût vestimentaire colle parfaitement à l’image du film) se fait sauvagement vider de son sang à grands coups de pieux immenses et creux au bout desquels le mutant fou furieux va placer de grands bocaux de verre pour recueillir les litres de sang qui giclent des entailles béantes, faisant ressembler le tout à une prise de sang géante version trash. Nous ne pouvons que saluer ces initiatives originales et bien réalisées, mais elles sont malheureusement trop peu nombreuses pour relever le niveau du film qui se contente la plupart du temps de nous servir en réchauffé des scènes le plus gore possible dénuées de style et, au final, de tout semblant d’intérêt.

Tokyo Gore Police est donc un film à ne pas prendre au sérieux et surtout à ne pas mettre entre toutes les mains, un chef-d’œuvre inoubliable pour les fans du genre, un navet infâme pour ceux qui, tout comme moi, ne seront pas du tout réceptifs à cet absurde déballage de bidoche saignante qui semble avant tout vouloir faire concurrence aux 300 litres de sang versés dans le Braindead de Peter Jackson… Si flâner au rayon boucherie-charcuterie fait partie de vos activités inavouables, ne vous cachez plus et courez voir ce film sans plus attendre !

Paranormal Activity 2 – Tokyo Night (Toshikazu Nagae, 2010) [remake]

Titre original : Paranômaru akutibiti: Dai-2-shô – Tokyo Night
Réalisateur : Toshikazu Nagae
Origine : Japon
Année de production : 2010
Durée : 1h30
Distributeur : Seven 7
Interdiction : Aucune
Interprètes : Aoi Nakamura, Noriko Aoyama, Kazuyoshi Tsumura

A Tokyo, un frère et une sœur sont confrontés à d’étranges phénomènes, centrés autour de la jeune femme. Ils décident de filmer les événements…

Tiens donc ?! Un remake Japonais d’un film Américain ? Quelle drôle d’idée !

D’accord, c’est vrai, on pourrait se dire que ça change un peu, des Japonais qui reprennent à leur compte un blockbuster made in U.S – qui, soit dit en passant, tient davantage du gros foutage de gueule que du génie comme Le Projet Blair Witch en son temps –, mais pas tant que ça en fait… Évidemment, on est en droit de se demander quelle foutue bonne raison ils ont bien pu trouver pour décider de reprendre quasiment à l’identique le film d’Oren Peli – à la qualité plus que discutable –, premier d’une très probable nouvelle franchise ultra-rentable à la Saw depuis que celle-ci s’est officiellement éteinte… Ben on n’a pas encore trouvé, c’est moi qui vous l’dis !

Avant la séquence d’introduction, le film indique sobrement, comme pour se dédouaner de ce qui va suivre : « inspiré du film d’Oren Peli ». Si vous voulez mon avis, l’inspiration n’était pas vraiment au rendez-vous ce jour-là… En effet, très vite, dès les cinq premières minutes du film environ, on se rend compte que ce Paranormal Activity – Tokyo Night n’apportera à peu près RIEN de nouveau comparé à l’original dont il dit « s’inspirer » … La trame scénaristique est donc tout logiquement calquée sur celle de son prédécesseur, si ce n’est que les deux acteurs principaux sont frère et sœur et non un couple et que la sœur en questio, revient tout juste d’un super voyage aux States où, comble de malchance, elle s’est faite péter les deux jambes dans un accident de voiture. Hormis ces deux détails, c’est la même, mais avec des Japonais. Donc si vous escomptiez trouver des réponses aux interrogations volontairement laissées en suspens dans Paranormal Activity, je suis navrée de vous apprendre que vous vous êtes gourés…

Premier coup dur, l’intrigue de ce Tokyo Night met une éternité à démarrer… C’est avec un ennui proche du désespoir que l’on assiste à d’interminables scènes ultra-gnangnan dont la seule utilité consiste en fait à faire gagner un peu de temps au film, du style : « (la sœur) – J’en ai trop marre, tu promets de plus filmer ma chambre, d’accord ? (le frère) – Ok, je promets. – Tu promets quoi ? – Je promets d’encore filmer ta chambre. – Non ! J’ai dit que je ne voulais plus que tu filmes ma chambre, ok ?! – D’accord, d’accord, je ne filmerai plus ta chambre… Mais je peux encore filmer cette nuit, s’il te plait ? – Non ! Je t’ai dit…», et blablabla et blablabla, et vas-y que je tergiverse, que je tourne en rond pendant trois plombes pour que dalle avec mon super jeu d’acteur « inspiré » de Bozo le Clown… Je déconne pas, c’est véridique, et en plus, cette formidable scène nous fait l’immense honneur de revenir en tout  deux ou trois fois dans le film ; pour vous dire comme c’est l’éclate totale pendant bien trois quarts d’heure avant que l’intrigue daigne enfin pointer le bout de son nez ! Et là, fort heureusement pour nous, il y a encore deux-trois petites choses à sauver…

En effet, le seul semblant d’intérêt que l’on peut trouver à Tokyo Night, c’est le remaniement effectif des codes du cinéma d’horreur Américain à la sauce Ring (Hideo Nakata, 1997). De fait, le concept de malédiction par le Sheitan en personne se voit (grossièrement) intégré à l’histoire, et les scènes de « possession » (au sens « Paranormal Activitien » du terme) prennent alors des allures de yurei eiga (films de fantômes Japonais) avec, en prime, les longs cheveux noirs filasses et les torsions improbables du corps initiés par Sadako Yamamura. C’est cette tentative de créer une ambiance malsaine et oppressante typique des films d’horreur Japonais qui parvient à rehausser quelque peu notre intérêt pour le film en donnant lieu à une séquence légèrement flippante – le plus impressionnant restant sans nul doute la performance physique de l’actrice qui tient le rôle – car plutôt bien réalisée. Malheureusement, cela est bien loin de suffire pour faire de Tokyo Night un film digne d’intérêt. Pour une seule séquence correcte, combien d’autres nous auront fait profondément chier ! En outre, le concept de malédiction en spirale, qui se poursuit à l’infini comme la cassette de Ring, s’il n’est au départ pas pour nous déplaire, car il donne la brève illusion que le film se détache un peu de son modèle, s’avère au final tout aussi désastreux ; suffit de voir le dénouement final, absolument pathétique car d’une banalité à en crever frisant de (trop) près le ridicule, pour s’en convaincre définitivement.

Alors oui, bien évidemment, à l’instar de son « illustre » aîné, Tokyo Night est intégralement tourné en caméra subjective, mais là où l’original parvenait à peu près à justifier la pertinence de ce parti pris filmique, le remake de Toshikazu Nagae peine vraiment à nous convaincre. Tout est atrocement mal foutu et tombe comme un cheveu sur la soupe par manque d’explications cruciales ; par exemple, on se demande bien pourquoi Koichi, le frère, éprouve le besoin irrépressible de filmer un repas de famille ennuyeux au possible alors même qu’aucun phénomène surnaturel n’a encore commencé ! L’excitation puérile du mec qui emmerde tout le monde avec sa nouvelle caméra dans Paranormal Activity étant complètement éludée, on ne comprend pas vraiment les raisons qui poussent Koichi à filmer nuit et jour les moindres faits et gestes de la maisonnée… Ou, encore pire, on va se creuser les méninges pendant toute la première partie du film pour comprendre par quel obscur tour de magie celui-ci peut bien filmer sa propre caméra en train de filmer sa chambre alors qu’il est censé n’y en avoir qu’une seule (on ne comprendra que plus tard qu’en réalité il en possède tout simplement deux et même trois, mais bon, à ce stade du film, c’est loin de couler de source…) ; etc. Ajoutez à cela tous les cafouillages habituels liés à ce type de procédé dans les films bâclés (pertinence des plans, logique de découpage) et vous aurez une petite idée de la qualité technique de Tokyo Night.

Un dernier mot sur le jeu des acteurs, digne quant à lui d’un drama bas-de-gamme pour adolescentes pré-pubères où sévit la désagréable habitude de surjouer la moindre émotion, même quand il s’agit de remplir une tasse de thé. Alors, Koichi, lui, il a tout le temps l’air méga-surpris (tiens, une chaise, ça alors, comme c’est étrange… Il y a sûrement un esprit frappeur dans cette maison !) et s’exprime en permanence sur un ton horriblement monocorde, même quand sa « one-chan » adorée est en train de hurler à la mort, baladée en fauteuil roulant dans toute la maison par un esprit farceur. Et Haruka, la sœur, donc, bimbo mono-expressive issue de la génération d’« idoles » Japonaises, passe quant à elle le plus clair de son temps à faire chier tout le monde parce qu’elle est handicapée et qu’elle croit pouvoir tout se permettre sous prétexte qu’elle est bonne. Ah oui, et il y a le père aussi, sans doute la plus piètre performance de tout le film, pas foutu d’être impliqué dans son rôle durant les trois pauvres minutes où il apparait à l’écran (pour balancer trois phrases de merde, en plus). Bref, là aussi, Tokyo Night ne vole pas haut. Il ne décolle même pas, en fait.

En définitive, Tokyo Night s’avère être tout aussi utile et excitant que la série des Paranormal Activity Américains, un pauvre remake bâclé et dénué d’âme, servi par des acteurs tout sauf crédibles et alignant clichés sur clichés sans discontinuer. En bref : circulez, y a rien à voir !

Essential Killing (Jerzy Zkolimowski, 2010)

Réalisateur : Jerzy Zkolimowski
Origine : Pologne, Irlande, France, Norvège, Hongrie
Année de production : 2010
Durée : 1h23
Distributeur : Surreal Distribution
Interdiction : Aucune
Interprètes : Vincent Gallo, Emmanuelle Seigner, Nicolai Cleve Broch

Capturé par les forces américaines en Afghanistan, Mohammed est envoyé dans un centre de détention tenu secret. Lors d’un transfert, il réchappe d’un accident et se retrouve en fuite dans une forêt inconnue. Traqué sans relâche par une armée sans existence officielle, Mohammed fera tout pour assurer sa survie.

Eh bien, voilà une œuvre à l’aura bien mystérieuse ! Doublement récompensé à la Mostra de Venise en 2010, le film du cinéaste Polonais Jerzy Zkolimowski (Haut Les Mains ; Deep End ; Quatre Nuits Avec Anna) a le mérite de réellement surprendre le spectateur, autant par sa forme atypique que par son contenu pour le moins controversé… Véritable ovni dans le paysage cinématographique contemporain, Essential Killing met en scène l’errance d’un homme poussé dans ses derniers retranchements qui va tenter par tous les moyens de survivre aux innombrables forces qui s’abattent sur lui, que ce soit les Forces Américaines, celles de l’impitoyable Mère Nature ou encore de ses propres besoins vitaux d’homme livré à lui-même dans un milieu hostile et inconnu.

En effet, durant 1h23, nous suivons l’errance de Mohammed, un Taliban pris en chasse et capturé en Afghanistan par l’Armée Américaine, battu et torturé dans un camp de détention secret avant qu’il ne réussisse enfin à s’évader lors d’un transfert qui tourne mal. Après un violent accident de la route dont il réchappe de justesse, celui-ci se retrouve de nouveau traqué sans relâche comme une bête sauvage au cœur d’une forêt enneigée. Dès le début du film, un déluge de questions « essentielles » fait rage dans nos esprits perplexes : qui est cet homme ? Pourquoi est-il recherché ? Quel est son but ? Et, plus largement : où le film veut-il en venir ? Jusqu’à la dernière minute, nous n’aurons jamais AUCUNE réponse à toutes ces interrogations. Autant dire que la trame narrative d’Essential Killing est quasi-nulle, et que l’intérêt du film repose bien évidemment sur tout autre chose. Concept frustrant, oui,  mais aussi et surtout très intéressant dans la mesure où le spectateur se trouve dans une position parfaitement ambivalente, à la fois très proche, voire même intime, et très distant de ce personnage qu’il ne peut aborder que sous un angle très superficiel et résolument impersonnel.

Il demeure donc extrêmement difficile de s’identifier à ce mystérieux Taliban dont nous ne savons strictement rien : ni ses motivations, ni ses pensées (mises à part quelques rares rêves et visions à caractère religieux), ni son passé et encore moins son avenir. Le fait est que nous peinons à prendre position vis-à-vis de ce personnage à la fois inquiétant (du fait de son statut présumé de terroriste) et somme toute attachant, et qui de surcroît ne décochera pas un mot de tout le métrage. On saluera ainsi la performance de l’acteur Vincent Gallo (Arizona Dream ; Buffalo ’66 ; Trouble Every Day), quasi-omniprésent à l’image durant toute la durée du film et dont il émane une bestialité primitive absolument incroyable. Il faut dire que l’on a rarement vu un personnage aussi maltraité dans un film : battu et séquestré par des militaires comme toujours emplis d’un zèle sadique, traqué par des chiens extrêmement agressifs, blessé par balle à plusieurs reprises, soumis au froid, à la faim, à la fatigue et au paysage meurtrier d’une épaisse forêt enneigée ; Mohammed tombe, se relève, retombe, se noie dans l’eau glacée, perd son sang par hectolitres, chute du haut d’une falaise, se brise quelques os, souffre dans sa chair mutilée… Et le pire, c’est qu’Essential Killing nous dévoile cette odyssée erratique de manière très froide et très formelle, sans faire preuve d’aucune empathie ni de parti pris politique ou apolitique. L’histoire est juste un état de fait, une tranche de vie de ce moujahid inconnu et bien déterminé à survivre, qui ira jusqu’à manger des écorces d’arbre et racketter le lait maternel d’une femme enceinte pour ne pas mourir de faim. Le film s’apparente en quelque sorte à un trip métaphysique et poétique narrant l’histoire d’un homme qui se fait violence pour dépasser sa condition d’être humain, dans tout ce qu’il a de plus fragile et de plus inadapté à la solitude.

Car la violence fait également partie intégrante d’Essential Killing mais, loin d’être outrancière ou esthétisée comme dans la plupart des films dits « modernes », c’est en réalité une violence froide, archaïque, inattendue, non désirée mais tout au contraire nécessaire, voire même « essentielle » à la survie de Mohammed. Les meurtres surviennent sans que l’on s’y attende forcément (voir la scène d’introduction, d’une tension incroyable) et on a toujours la sensation étrange que c’était « eux ou lui ». Il suffit d’observer le visage déformé par la douleur et le remord de Mohammed lorsque celui-ci abat froidement deux hommes innocents pour s’emparer de leur véhicule après son évasion ; ou encore le cri de bête sauvage acculée qu’il pousse tout en maintenant le corps meurtri d’un bûcheron qui l’avait auparavant repéré contre la lame de sa tronçonneuse. Mohammed n’aime pas tuer, il est obligé de tuer et n’hésite pas à le faire malgré sa profonde répulsion ; c’est son instinct de survie qui s’exprime et vient s’opposer à sa raison en lui imposant de survivre coûte que coûte pour mener à bien la cause (inconnue) qu’il défend. Cette phrase prononcée par Allah dans l’un de ses rêves mystiques retranscrit parfaitement le douloureux paradoxe de sa situation : « Parfois il arrive que tu détestes une chose qui t’est bonne et que tu aimes une chose qui t’est mauvaise ». Tout est dit.

Essential Killing comporte en outre quelques séquences qui auront de quoi mettre vos nerfs (ou votre sensibilité) à rude épreuve, précisément à cause de cette rigidité implacable, systématique, qui auréole la mise en scène. Par exemple, au début du film, la longue séquence durant laquelle on assiste au traitement cruel et dénué de toute humanité qui est réservé aux prisonniers Afghans est particulièrement frappante. Ou encore, cette scène ultra-crispante où Mohammed, à bout de forces, tente sans succès de gravir un pan de colline : il chute un nombre incalculable de fois, à mesure qu’une musique extra-diégétique oppressante accélère son rythme et s’intensifie en volume jusqu’à n’être plus que pure cacophonie, avant de baisser les bras et de s’abandonner au froid, vaincu, résigné à son triste sort. D’ailleurs, il ressort que les paysages antagonistes des plaines rocheuses et désertiques d’Afghanistan et de l’imposante forêt enneigée de Norvège constituent des personnages à part entière, fondamentalement malveillants et hostiles, et qui ne laissent entrevoir aucune échappatoire au personnage littéralement écrasé, réduit en miettes éparses par ces décors gargantuesques. L’homme n’est qu’un grain de sable face à l’Universel, semble vouloir nous rappeler le film.

Malgré ces indéniables qualités, le principal reproche que l’on peut adresser à ce film est sa lenteur parfois déroutante qui tend à ne solliciter notre attention que par à-coups. A la tension extrême du début succède assez vite une mollesse silencieuse quelque peu soporifique qui pourra en rebuter plus d’un. Certes, l’interprétation de Vincent Gallo est intense ; certes, les situations catastrophiques que traverse le personnage sont extrêmement violentes et entrent en résonance avec notre propre fragilité d’être humain que nous ressentons tous, même si les circonstances ne sont pas présentes pour nous le prouver ; et certes, la durée du film est courte ; pourtant, il n’empêche que le rythme reste pesant à certains moments… Ceci dit, ce film possède la capacité de charmer autant que de repousser, l’effet sera donc diamétralement différent selon les accroches et la sensibilité des spectateurs.

Essential Killing est donc un voyage unique, sensitif et étrangement silencieux, tout aussi froid que laborieux qui, sans jamais verser dans l’affect ou le parti pris faciles, n’a pas d’autre but que celui de vous faire partager une expérience avant tout humaine, et de pointer du doigt le caractère essentiellement éphémère et superficiel de l’existence individuelle à l’échelle de l’Univers.

Dr. Folamour (Stanley Kubrick, 1964)

Titre original : Dr Strangelove ou How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb
Réalisateur : Stanley Kubrick
Origine : Grande-Bretagne
Année de production : 1964
Durée : 1h34
Distributeur : Columbia Pictures
Interdiction : Aucune
Interprètes : Peter Sellers, George C. Scott, Sterling Hayden, Keenan Wynn

Le général Jack Ripper, convaincu que les Russes ont décidé d’empoisonner l’eau potable des États-Unis, lance sur l’URSS une offensive de bombardiers B-52 en ayant pris soin d’isoler la base aérienne de Burpelson du reste du monde. Pendant ce temps, Muffley, le Président des États-Unis, convoque l’état-major militaire dans la salle d’opérations du Pentagone et tente de rétablir la situation.

Film cultissime de Stanley Kubrick depuis le milieu des années 60, Dr Folamour reste à ce jour LA satire antimilitariste la plus drôle et la plus mordante de l’histoire du cinéma. Et pour cause : prenez une bonne dose de paranoïa anticommuniste ; un soupçon de patriotisme illuminé assaisonné de débilité gouvernementale ; ajoutez-y une arme nucléaire à la puissance extravagante – nommée à très juste titre « La Machine Infernale » – sur le point de péter à la gueule de la planète toute entière ; un professeur nazi en fauteuil roulant aux théories évolutionnistes plus que fumeuses ; des dialogues farfelus et des situations complètement absurdes ; et vous obtiendrez une bonne grosse bombe d’humour noir bien grinçant comme on l’aime, à consommer sans aucune modération !

En effet, l’intégralité de la trame narrative de Dr Folamour se trouve être encore plus carnavalesque qu’une pièce de ces deux barrés d’Ionesco et Jarry (et pourtant c’est difficile…). Voyez plutôt : le bien nommé  général Jack D. Ripper – littéralement « Jack l’Éventreur » en français –, persuadé que les « sales cocos » empoisonnent l’eau des braves patriotes Américains à grands coups de fluor (théorie pas si absurde que ça si l’on en croit certaines sources officieuses) dans le but de « souiller et putréfier leurs précieux fluides corporels », décide un beau jour d’envoyer toutes ses escouades attaquer l’U.R.S.S sans sommation. Ainsi ce canevas définitivement grotesque place-t-il le film sous le signe de l’absurdité la plus totale, et ce dès la toute première image du métrage : un gros plan sur un obusier qui ressemble à s’y méprendre à un gigantesque phallus. Le ton est lancé…

Le film met d’emblée les pieds dans le plat en commençant sur l’annonce solennelle du général Ripper de lancer le plan « R comme Robert », soit l’ordre donné à ses escouades d’obusiers B-52 d’entrer sans plus attendre en « Guerre Chaude » contre les « Rouges ». Durant une longue séquence d’introduction qui dure près d’une demi-heure, le film se plait à nous présenter la glorieuse Armée Américaine dans toute sa splendide incompétence : des militaires écervelés et feignants, des généraux complètement tarés aux discours métaphysiques inintelligibles (excellent Sterling Hayden) ainsi que des sous-fifres névrosés et serviles ; le tout s’agitant au cœur d’un joyeux bordel qui témoigne de l’affection sans bornes que Kubrick porte à ces personnages tous plus loufoques les uns que les autres. Par la suite, c’est de mieux en mieux (ou de pire en pire, c’est selon), la situation dégénère à la vitesse grand V et le réalisateur d’Orange Mécanique se fait alors un plaisir évident de nous livrer en pâture sa vision personnelle de l’élite dirigeante de la plus grande puissance du monde.

Dr Folamour fait vraiment montre de son talent toujours inégalé, dont nous n’avions eu dans la séquence d’introduction qu’un léger aperçu, à partir du moment fatidique où le président des États-Unis décide de convoquer tout son personnel politique dans la salle de commandement stratégique pour débattre de la meilleure façon d’éviter une guerre nucléaire. C’est à partir de ce moment-clé que le film explose littéralement en une cacophonie d’inepties et de jeux de mots saugrenus tout en cumulant des scènes d’anthologie absolument brillantes ! L’appel téléphonique via la célèbre ligne rouge du président des États-Unis à celui d’U.R.S.S, qui répond complètement ivre, et la conversation délicieusement caduque qui s’ensuit est sans conteste l’une des plus drôles et des plus mordantes du film. Idem pour le discours enflammé du général Turgidson répondant à la question du président de savoir si oui ou non un B-52 pourrait échapper aux tirs ennemis, une fois que l’Assemblée a pris la « sage » décision d’abattre les obusiers chargé d’attaquer l’U.R.S.S. Toutes ces scènes sont impeccablement jouées par des acteurs tous incroyablement justes et crédibles et bénéficient d’une mise en scène théâtrale qui corrobore parfaitement le ton décalé du métrage.

C’est dans cet état d’agitation extrême qu’entre en scène le mythique Dr Folamour, interprété par un Peter Sellers alors au meilleur de sa forme qui réalisa l’exploit de cumuler trois rôles principaux pour le film (le président Muffley, le colonel Mandrake et bien sûr le docteur Folamour). L’arrivée fracassante du docteur nazi à la tronche impayable est quant à elle tout simplement grandiose : en effet, non seulement celui qui donne son nom au film sait se faire attendre en ne montrant le bout de son bras articulé qu’au bout de cinquante bonnes minutes, mais il apparait en plus comme si de rien n’était, sortant brusquement de l’obscurité, précisément dans cette même salle de réunion où se déroulait l’action depuis plus de vingt minutes et dont il était soigneusement resté hors-champ jusqu’à ce que son nom soit appelé ! Cette arrivée en grande pompe, aussi brutale qu’imprévue et dans tous les cas absolument remarquable, est immédiatement suivie du choc audiovisuel que causent son apparence farfelue et son accent germanique à couper au couteau. Le sourire carnassier, l’œil vif derrière ses petites lunettes rondes de sadique, paralysé dans son fauteuil roulant des Enfers qui lui donne des allures de savant fou robotisé, le Dr Folamour nous régale avec ses théories eugénistes complètement allumée concernant la survie de l’espèce humaine après la déflagration de « La Machine Infernale », sa fâcheuse tendance à assaisonner ses fins de discours de « Ja, mein Führer ! » et son bras mécanique qui se relève en salut Hitlérien sans crier gare. Non, vraiment, le Dr Folamour demeure sans conteste le personnage de psychopathe le plus marrant de tous les temps.

Irrésistiblement drôle dans sa forme et son contenu très « second degré », carrément choquant de par les faits malheureusement authentiques qu’il dénonce avec une énergie explosive rarement atteinte au cinéma, Dr Folamour reste un pur chef-d’œuvre de comédie satirique à voir ou à revoir pour sa noirceur et sa faculté d’auto-dérision qui parvient tout autant à divertir qu’à faire pétiller les esprits. Incontournable.

Le Vieux Jardin (Im Sang-soo, 2006)

Titre original : The Orae-doen jeongwon
Réalisateur : Im Sang-soo
Origine : Corée du Sud
Année de production : 2006
Durée : 1h52
Distributeur : Pretty Pictures
Interdiction : Aucune
Interprètes : Yeom Jeong-ah, Ji Jin-hee, Youn Hee-seok, Kim Yu-li

Mai 1980, fuyant une manifestation réprimée par l’armée, Hyun-woo, jeune militant socialiste, trouve refuge dans la montagne auprès de Yoon-hee. Après avoir vécu une histoire d’amour passionnée, Hyun-woo fait le choix de retourner à ses activités politiques. Incarcéré dès son retour en ville, il sortira de prison 17 ans plus tard. Il redécouvre alors son pays et se souvient de son passé avec Yoon-hee.

Chacun des films d’Im Sang-soo est un cri de révolte. Que ce soit dans Girl’s Night Out, Une Femme Coréenne, The President’s Last Bang et plus récemment The Housemaid, l’on remarque que la société Sud-Coréenne contemporaine reste la cible favorite du réalisateur-sociologue de Séoul qui se plait à en ausculter les moindres détails avec une acuité acérée. Et Le Vieux Jardin ne fait bien évidemment pas entorse à la règle…

Adaptation cinématographique du roman éponyme de Hwang Sok-yong, Le Vieux Jardin relate l’histoire d’amour impossible entre deux êtres que tout sépare avec en toile de fond le soulèvement étudiant et syndical de Kwangju qui débuta le 18 mai1980 après l’assassinat du dictateur Park Chung-hee. Cette étape vers la démocratisation de la Corée du Sud fait partie des principales obsessions d’Im Sang-soo (tout comme les autres réalisateurs de sa génération Park Chan-wook, Lee Chang-dong et Bong Joon-ho), qui semble avoir été particulièrement marqué par cette sombre période de répression policière.

Ainsi certaines séquences du Vieux Jardin témoignent-elles de l’extrême violence de ces manifestations populaires avec une froideur quasi-documentaire qui porte à réfléchir sur l’Histoire de ce petit pays aujourd’hui en pleine expansion économique. Je pense notamment à cette scène très impressionnante durant laquelle l’une des étudiantes socialistes, armée d’un briquet et d’un bidon d’essence, s’immole sans sommation face aux forces armées avant de se jeter du haut d’un immeuble. Ou encore celle où Hyun-woo (Ji Jin-hee) rejoint en catastrophe le campement des « insurgés » et y découvre la boucherie qui a eu lieu en son absence, durant l’affrontement sans pitié entre les manifestants et leurs opposants. Lors de ces séquences au sein desquelles la tension dramatique atteint son paroxysme, Im Sang-soo fait montre d’un véritable talent pour représenter la face sombre de l’humanité avec beaucoup de simplicité, un réalisme cru et une empathie que l’on ressent des plus sincères.

Mais Le Vieux Jardin est avant tout l’histoire tragique de deux êtres dans l’incapacité de s’aimer car entièrement submergés par la violence du contexte dans lequel ils évoluent. Yoon-hee (Yeom Jeong-ah, vue dans l’excellent 2 Sœurs de Kim Jee-woon) est prête à s’offrir corps et âme à celui qu’elle aime, mais Hyun-woo, rongé par la culpabilité, ne trouve quant à lui de sens à sa vie que dans la révolte, et préfère poursuivre sa lutte insensée contre un mal qui le dépasse plutôt que s’abandonner au confort et à la stabilité d’une vie de couple épanouie. Par peur d’être considéré comme un lâche, et pour un idéal qu’il sait pertinemment inaccessible, l’homme est prêt à renier son intégrité et à se fondre dans le moule d’une communauté dans laquelle il ne se retrouve plus vraiment. Le pouvoir de persuasion du groupe, le désir impérieux d’être reconnu pour son courage et le besoin de prouver aux autres qu’il n’y a plus rien à perdre, sont autant de thématiques abordées par Im Sang-soo. Hyun-woo est prêt à mourir pour la cause qu’il défend, mais il finira emprisonné pendant quinze longues années qui l’éloigneront définitivement de Yoon-hee, qui décèdera quelques années plus tard des suites d’un cancer foudroyant.

La narration du film alterne entre flash-backs du passé (la rencontre entre Yoon-hee et Hyun-woo ; leur amour éphémère ; la vie de Yoon-hee une fois seule, quand Hyun-woo la quitte et se fait arrêter par la police) et le présent, en nous proposant de suivre la quête intérieure de Hyun-woo une fois sorti de prison, qui cherche à recouper les évènements qui se sont produits durant sa longue absence. Dans l’espoir de rattraper le temps perdu, il retourne dans la demeure qu’il a jadis habité avec Yoon-hee, retrouve les lettres et les dessins qu’elle lui a laissés avant de mourir, interroge leurs proches communs pour être à même de réellement mesurer le poids de son erreur passée. Il y apprendra que son mauvais choix de vie aura ruiné celle de sa bien-aimée, et devra assumer en tant qu’homme la répercussion de chacun de ses actes sur son entourage. Cette quête d’authenticité et de redécouverte d’une intériorité jusqu’alors laissée en berne est représentée avec beaucoup de poésie et de tendresse, et témoigne du grand attachement d’Im Sang-soo pour ses personnages qu’il n’hésite pourtant pas à maltraiter.

On peut reprocher au Vieux Jardin sa lenteur parfois exaspérante, ainsi que ses trop nombreuses longueurs que le réalisateur aurait facilement pu éviter, et qui tendent malheureusement à parfois nous faire « décrocher » d’une intrigue qui ne tient pas vraiment en haleine. Cependant, l’on peut remarquer que ce défaut de rythme fait partie intégrante du cinéma d’Im Sang-soo et se retrouve dans quasiment toutes ses œuvres, faisant office de marque de fabrique personnelle, en quelque sorte. On retiendra néanmoins les excellentes interprétations des acteurs, tous très justes et touchants, qui parviennent à insuffler au film une authenticité et une sincérité parfois bouleversante.

En définitive, Le Vieux Jardin est un film à portée multiple qui peut être considéré à la fois comme la représentation dramatique de deux vies déchues par un contexte politique dévastateur, une réflexion philosophique sur le sens véritable de l’existence humaine et une critique acerbe d’une société gangrenée par la soif de pouvoir et l’asservissement des plus faibles. Im Sang-soo livre une œuvre pas toujours accessible qui requiert une implication émotionnelle et intellectuelle totale de la part du spectateur pour l’amener à mieux cerner le long chemin qu’a parcouru la Corée du Sud avant de pouvoir arborer ce visage en apparence prospère qu’on lui connait aujourd’hui.