The Chaser (Na Hong-jin, 2007)

Titre original : Chugyeogja
Réalisateur : Na Hong-jin
Origine : Corée du Sud
Année de production : 2007
Durée : 2h03
Distributeur : Haut et Court
Interdiction : – 12 ans
Interprètes : Kim Yoon-suk, Ha Jung-woo, Seo Young-hee, Jung In-gi

Joong-ho, ancien flic devenu proxénète, reprend du service lorsqu’il se rend compte que ses filles disparaissent les unes après les autres. Très vite, il réalise qu’elles avaient toutes rencontré le même client, identifié par les derniers chiffres de son numéro de portable. Joong-ho se lance alors dans une chasse à l’homme, persuadé qu’il peut encore sauver Mi-jin, la dernière victime du tueur.

Décidément, la nouvelle vague montante du thriller sud-coréen, avec Park Chan-wook (Sympathy For Mr Vengeance, Old Boy, Lady Vengeance) et Bong Joon-ho (Memories Of Murder, The Host, Mother) en tête, n’a pas fini de nous surprendre… Na Hong-jin, jeune cinéaste prometteur de trente-six ans, réalise avec The Chaser son tout premier long-métrage qui s’avère être d’une redoutable efficacité. Faisant preuve d’une étonnante maîtrise aussi bien stylistique que narrative, Na Hong-jin s’impose comme l’une des meilleures révélations de la décennie avec ce polar d’une noirceur sans égale, violent, nerveux et magistralement interprété.

Et, en effet, ce qui caractérise le plus The Chaser est indubitablement sa violence inouïe qui crève l’écran du début à la fin de l’intrigue. C’est en réalité une violence abrupte, sèche, cruelle et barbare que le film met en avant par l’intermédiaire de plans sublimes qui nous donnent à voir sans concession aucune toute la brutalité dont peut être capable l’être humain. Mais le film de Na Hong-jin se complait également à nous pousser dans nos derniers retranchements en se livrant à un véritable déballage exutoire de violence fondamentalement ambiguë, à l’instar de ses deux protagonistes principaux : Young-min, dont le visage angélique et la timidité presque attendrissante cachent en vérité un dangereux détraqué sexuel ; et Joong-ho, son exact opposé, proxo endurci dont la gueule cassée et les méthodes brutales protègent en réalité un cœur gros comme ça. Pas manichéen pour un sou, The Chaser se plait à jouer sur les contraires pour progressivement en effacer les frontières, de telle sorte que le Bien et le Mal soient non plus distincts mais intimement entremêlés, amalgamés. Chaque personnage est ainsi profondément ambivalent, imprévisible, en un mot humain, et surtout capable de faire surgir des tréfonds de ses entrailles une violence bestiale qui ne demande qu’à exploser à la face du premier coupable désigné. C’est donc en grande partie grâce au réalisme saisissant dont il est empreint  que ce thriller tire sa puissante force de frappe pour infliger un maximum de dommages collatéraux à son public.

La tension entretenue tout au long de The Chaser atteint ainsi son paroxysme lors de scènes de course-poursuites haletantes (deux en tout, absolument grandioses et qui font plus qu’honneur au titre de l’œuvre) superbement filmées et dont on ressort presque aussi éprouvé que le « chaser » lui-même (en réalité Joong-ho). En effet, Na Hong-jin n’a pas son pareil pour nous faire suivre de très près et avec beaucoup d’intensité cette chasse à l’homme sans répit doublée d’une impitoyable course contre la montre. Et c’est avec un véritable soulagement (et même une sorte de plaisir sadique) que le spectateur, presque en sueur et le souffle court, assiste enfin à l’arrestation effective (après cinq bonnes minutes de course effrénée) de cet enfant de salaud de Young-min sur lequel Joong-ho défoule toute sa colère et sa tristesse sans ménagement. Car c’est un fait qui en deviendrait presque drôle s’il n’était pas aussi pathétique : même si quelque part il le mérite bien, le pauvre Young-min s’en prend plein la gueule du début à la fin du film, Joong-ho n’y allant pas de main morte et semblant avoir bon nombre de chimères à exorciser par ce geste… C’est par là même toute la brutalité d’une société coréenne moderne en chute libre (et surtout de son système judiciaire) qui est ici visée par le jeune réalisateur, un système malade qui s’efforce de masquer son incompétence à faire éclater la vérité sous des méthodes abusives et une tendance avouée à lécher les bottes des plus grands (la priorité étant donnée au « lanceur de merde » qui a humilié le maire plutôt qu’au meurtrier avéré de douze femmes). Ce petit côté pamphlétaire peut faire penser à Memories Of Murder de Bong Joon-ho (et même à The Host), en bien moins percutant toutefois puisque le film s’attarde beaucoup moins sur l’enquête policière que sur les interactions pures et (surtout) dures entre les personnages.

D’ailleurs parlons-en des personnages, car ils valent le détour et même bien plus que cela… L’acteur Ha Jung-woo, connu surtout pour ses rôles dans les dramas coréens, fait ici preuve d’un charisme incroyable et n’hésite pas à saboter son image BCBG pour ce rôle extrêmement sombre et même carrément flippant. Dans The Chaser, il est la bête noire, le mal incarné tapi derrière une façade maladroite et souriante, une bombe à retardement susceptible de péter au visage de quiconque aurait le malheur de lui plaire ou de le contrarier. A la fois attachant et repoussant, il est ce personnage que l’on adore détester mais pour qui l’on déteste ressentir de l’empathie ou de la compassion. Troublant au possible, doté d’une prestance naturelle ahurissante et d’un jeu atypique irréprochable, Ha Jung-woo opère un véritable coup de maître avec ce rôle qui lui va comme un gant… Quant à Kim Yoon-suk (L’Ile, Running Wild), il a ce petit quelque chose en plus qui fait que l’on s’y attache progressivement malgré ses airs de bad ass sans cœur et sans reproches pour qui ne compte que sa petite personne ; mais lorsque celle qu’il a aimée disparait, le spectateur comprend pourquoi il était autrefois un bon flic. Déterminé, instinctif, avec un fort sens de la loyauté (et aussi des affaires) et à l’énergie inépuisable, Joong-ho est un personnage complexe que l’acteur Kim Yoon-suk a su parfaitement cerner pour conférer à son interprétation une crédibilité tout simplement bouleversante. Il crie comme il respire, frappe tout ce qui bouge comme un forcené, mais est aussi capable d’humour et de dévotion sans bornes notamment envers les plus faibles et les enfants. A eux deux, ces personnages forment la pierre angulaire de The Chaser, le noyau dur de tout un gigantesque réseau d’émotions fluctuantes et contradictoires qui rendent le visionnage du film inoubliable

Esthétiquement, le film est vraiment très beau et bénéficie là encore d’un réalisme époustouflant. Les décors sont tous admirablement glauques et poisseux et nous montrent l’autre visage de Séoul, beaucoup moins reluisant : une capitale du crime qui baigne dans la débauche et la crasse les plus sordides. De têtes patibulaires en sourires charmeurs de prostituées squelettiques, Na Hong-jin nous fait pénétrer au cœur d’une mécanique du sexe bien huilée qui se propose à la population oppressée comme le meilleur remède au mal du siècle. De la même manière, certaines scènes sont tout aussi choquantes que magnifiquement esthétisées (par le jeu des ralentis, notamment) et resteront très longtemps gravées dans la rétine du spectateur tant leur impact s’avère colossal. Avec The Chaser, le jeune réalisateur coréen nous prouve par son immense talent qu’il détient même le pouvoir de nous faire adorer la répulsion…

Touchant, puissant, angoissant et diablement grisant, The Chaser est une véritable bombe made in Korea, réussie sur toute la ligne et atteignant des sommets de pessimisme et de cruauté. Un incontournable de plus à l’actif de Pays du Matin Calme…

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Les Frissons de l’Angoisse (Dario Argento, 1975)

Titre Original : Profondo Rosso
Réalisateur : Dario Argento

Origine : Italie
Année de production : 1975
Durée : 1h40
Distributeur : Howard Mahler Films, Anchor Bay Entertainment
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : David Hemmings, Daria Nicolodi, Gabriele Lavia

Marcus Daly, pianiste de son état, est un soir témoin du meurtre d’Helga Ulmann, conférencière télépathe reconnue. Présent sur le lieu du crime, il est rapidement suspecté par la police italienne d’avoir un lien avec cette sordide affaire. Accompagné de la jeune et jolie journaliste Gianna Brezzi, il décide alors de mener sa propre enquête pour faire éclater la vérité.

Les Frissons de l’Angoisse, cinquième long-métrage de l’ange de la mort italien Dario Argento (Suspiria, Le Syndrome de Stendhal, Le Sang Des Innocents), est  considéré de manière quasi-unanime comme le meilleur giallo jamais réalisé. Détenteur du prix du meilleur réalisateur lors du Festival international du film de Catalogne en 1976, le film a connu un tel succès à l’international depuis sa sortie en 1975 qu’aujourd’hui encore, un éminent maître de l’horreur tel que George A. Romero (La Nuit des Morts-Vivants, Martin, Diary Of The Dead) prévoirait d’en faire un remake version 3-D ! Mais quel est donc le secret des Frissons de l’Angoisse ?

Tout d’abord, une ambiance énigmatique typique du giallo, ici sublimée par le jeu des acteurs David Hemmings et Daria Nicolodi, la mère de l’actrice Asia Argento (xXx, Land Of The Dead, Le Livre de Jérémie). L’opacité de l’intrigue réussit à manipuler complètement le spectateur en lui faisant considérer successivement chacun des protagonistes comme des suspects potentiels. Du début du film jusqu’au twist final (difficilement prévisible), l’on n’a de cesse de remettre en cause chacun des éléments diégétiques qui nous sont donnés à voir pour espérer devancer Marcus Daly quant à la résolution de cette vague de meurtres tous plus mystérieux les uns que les autres.

En effet, le film se livre à un véritable jeu de pistes où chaque spectateur a son rôle de détective à tenir et doit faire preuve d’un sens de l’observation à toute épreuve. Car la narration, pointilleuse à souhait (tout comme Dario Argento, parait-il), témoigne que rien n’a été laissé au hasard : beaucoup d’éléments fondamentaux nous sont volontairement cachés car hors-champ (le nom du coupable présumé écrit sur les carreaux d’une salle de bain embuée ou sur un dessin d’enfant) et le peu de personnages qui en ont connaissance se font tous massacrer avant d’avoir pu divulguer leur découverte. Le réalisateur nous balade donc d’investigations ponctuées d’humour (les incessantes chamailleries entre Marcus et Gianna sont souvent drôles et touchantes) en déductions bancales compte tenu du peu d’indices qui nous sont fournis. Tous sont susceptibles d’être le meurtrier car tous bénéficient d’une personnalité particulièrement complexe propice à la suspicion : Carlo, l’ami pianiste de Marcus, est un homosexuel alcoolique aux tendances suicidaires et son partenaire un androgyne troublant d’ambiguïté sexuelle ; quant à Gianna, elle semble tirer sa détermination à être considérée comme l’égale d’un homme de quelque blessure secrète et refoulée…  Car c’est aussi cette profondeur scénaristique qui donne toute son ampleur aux Frissons de l’Angoisse : les personnages sont crédibles et réalistes parce que le réalisateur leur laisse le temps de se déployer au travers de dialogues secondaires qui sont néanmoins d’une importance capitale pour mener à bien l’identification spectatorielle.

Le film comporte aussi des scènes esthétiquement très belles, notamment le célèbre plan-séquence constitué d’inserts d’objets appartenant au tueur sur un fond sonore hypnotique signé les Goblin (Zombie, Suspiria, Phenomena), qui démontre une fois de plus l’immense talent de metteur en scène de Dario Argento. D’autres plans tout aussi magnifiques témoignent de l’exigence du réalisateur ; par exemple, le plan de demi-ensemble ou Marcus et Carlo, de chaque côté d’une statue gigantesque, discutent à distance du meurtre d’Helga Ulmann est absolument remarquable tant elle est soigneusement élaborée, quasiment au millimètre près, semble t-il.  En outre, le spectateur partage de manière récurrente la subjectivité de l’assassin dont on n’aperçoit qu’une ombre menaçante ou une main gantée de noir (celles d’Argento, confesse t-il dans une interview), concept apparemment cher au réalisateur que l’on retrouve également dans Le Sang des Innocents, réalisé en 2001.

Les scènes de meurtres sont quant à elles assez gores et à la limite du soutenable, Argento connaissant bien les « points sensibles » (dents cassées, œil énuclée, gorge tranchée) qui ont le don de crisper le spectateur réceptif à ce genre de détail. Désireux de tout montrer à l’écran, comme à son habitude, le réalisateur a du une fois de plus faire preuve de prouesses plastiques pour ses effets spéciaux, ce qui donne au final un résultat honnête pour un film de cette trempe. N’ayant pas peur de faire gicler le sang à outrance (d’où le titre original de l’œuvre, Profondo Rosso), Argento innove en mettant en scène des manières surprenantes (et dégueulasses) de donner la mort qui n’ont rien à envier à un Destination Finale (le meurtre dans la salle de bain, pour n’en citer qu’un).

Par ailleurs, la musique des Goblin demeure toujours efficace et s’accorde à merveille à l’ambiance du giallo version Argento. Les accords particuliers du groupe, un brin discordants voire même expérimentaux, renforcent cette atmosphère emplie de mystères inextricables déjà mise en avant par le biais du montage des images. Le réalisateur dit avoir voulu considérer la bande-son des Frissons de l’Angoisse « comme un personnage à part entière de l’histoire » en lui conférant le pouvoir de créer « un véritable impact sur l’image », ce qui explique les changements parfois brutaux, sans transition aucune, des différents thèmes du film.

Ainsi, Les Frissons de l’Angoisse réussit le pari de distiller un brouillard épais et lourd d’interrogations dans l’esprit du spectateur complètement pris dans la toile de l’intrigue tout en lui mettant plein la vue grâce à sa réalisation soignée et audacieuse. Le suspense est habilement maintenu jusqu’aux dernières minutes du film où révélations et rebondissements ont l’avantage d’agréablement surprendre. Un film que je conseille à tout amateur de giallo et même à quiconque souhaiterait découvrir le cinéma de Dario Argento.

Red Eye – Sous Haute Pression (Wes Craven, 2004)

red_eye_sous_haute_pression,1Red Eye – Sous Haute Pression
Réalisateur : Wes Craven
Origine : États-Unis
Année de production : 2004
Durée : 1h30
Distributeur : United International Pictures
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Rachel McAdams, Cillian Murphy, Brian Cox

Lisa Reisert a une peur bleue de l’avion, mais l’horreur qui l’attend sur ce vol de nuit pour Miami n’a rien à voir avec sa phobie. Alors qu’elle prend place dans l’engin, elle est agréablement surprise de retrouver Jack Reventer, le charmant jeune homme avec qui elle a pris un verre avant l’embarquement. Cependant, quelques instants après le décollage, ce dernier tombe le masque et révèle la vraie raison de sa présence à bord : il participe à un complot visant à tuer le secrétaire adjoint à la sécurité nationale…et Lisa est la clef de son succès. Si elle refuse de coopérer, son propre père sera éliminé par un tueur qui n’attend qu’un appel de Reventer.

Wes Craven, maître incontesté « rape-and-revenge » depuis ses excellents La Dernière Maison sur la Gauche et La Colline a des Yeux dans les années 70, mais aussi inventeur génial du personnage mythique, sadique et griffu de Freddy Krueger, s’essaye au thriller en 2004 avec Red Eye – Sous Haute Pression. Bien que ce film ne fasse pas vraiment preuve d’une formidable originalité, force est de reconnaitre cependant que le réalisateur tant plébiscité s’en sort plus que bien pour une « première fois » et témoigne d’une certaine habileté dans le maniement des codes inhérents au genre qui a piqué sa curiosité.

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En effet, le principal moteur de Red Eye consiste en l’élaboration progressive d’un suspense haletant au sein d’une situation-catastrophe plutôt ordinaire dans ce genre de films, l’avion servant de décor principal à la confrontation entre Lisa Reisert (Rachel McAdams ; Jeux de Pouvoir ; Sherlock Holmes), jeune femme sage et consciencieuse pour qui le travail passe avant tout, et son inquiétant voisin de siège Jack Reventer (Cillian Murphy ; 28 Jours Plus Tard ; Sunshine ; Inception), qui n’hésitera pas à employer « les grands moyens » pour parvenir à ses fins. Dès l’instant où ils se rencontrent à l’aéroport, le spectateur sent qu’un grand soin a été apporté aux dialogues, souvent incisifs, entre ces deux personnages hautement charismatiques. Mention spéciale à Cillian Murphy, qui comme toujours excelle dans ce genre de rôle d’homme à la beauté glaciale, sophistiqué, charmeur et raffiné mais dont le regard hypnotique semble cacher une folie latente aussi terrifiante qu’envoûtante. Son jeu peut d’ailleurs faire penser à celui qu’il adoptera quatre ans plus tard dans Batman : The Dark Knight, de Christopher Nolan, dans lequel il interprète le Dr Jonathan Crane / L’Épouvantail.

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La première partie de Red Eye nous propose donc de suivre l’insidieux processus de rapprochement opéré par Reventer pour peu à peu gagner la confiance de sa « proie », jusqu’à ce que celui-ci dévoile brusquement son vrai visage et occasionne par là même un retournement de situation particulièrement bien amené.  La suite du film est ainsi rythmée par les efforts désespérés que déploie Lisa pour se dépêtrer du terrible piège qui s’est refermé sur elle au moment où elle s’y attendait le moins et qui va complètement bouleverser sa vie ainsi que celle de ceux qui lui sont chers. La tension qui émane de ce face-à-face impitoyable fonctionne à merveille et parvient sans problème à nous immerger au cœur d’une ambiance hostile et angoissante, entre tentatives d’intimidation, usages répétés de la force et moyens de pression toujours plus fallacieux. Enfin, l’ingéniosité dont fait preuve Lisa pour tromper l’attention de son ravisseur contribue également à alimenter le suspense de ce huis-clos réellement prenant et sublimé par les interprétations sans faille de ses deux acteurs principaux décidément fort talentueux et parfaitement à l’aise dans leurs rôles respectifs.

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Niveau esthétique, le film est loin d’être inoubliable et se contente du minimum syndical : la réalisation se montre soignée sans pour autant casser des briques, la musique est assez satisfaisante pour créer une atmosphère lourde et oppressante mais reste cependant plus qu’anecdotique, la photographie demeure des plus banales ; bref, on peut dire sans trop craindre de s’avancer que Red Eye ne se singularise pas vraiment par le traitement formel qui lui est consacré. Non, l’intérêt du film est tout autre, en réalité centré sur les émotions vives qui circulent au sein de cet échange musclé autour duquel se construit l’intégralité de l’intrigue.

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La dernière partie du film s’apparente d’ailleurs à une véritable explosion de haine contenue tout au long du vol qui aurait enfin la possibilité de s’extérioriser sans demi-mesure. La brutale métamorphose de Cillian Murphy est par ailleurs assez impressionnante, le jeune homme calme et réfléchi qui jusqu’à présent gardait tout contrôle de la situation se muant tout à coup en bête sauvage au visage révulsé qu’un seul et unique affront aura achevé de faire basculer dans la folie la plus primale. L’aspect soudainement très « boggeyman » de son personnage névrotique et assoiffé de vengeance marque bien évidemment la signature du réalisateur sacré « maître de l’horreur » qui parvint à redorer le blason du slasher durant les années 90 avec son superbe Scream. Cette dimension purement horrifique (bien qu’à très petite dose) clôt le film en beauté en nous assenant non pas une grosse claque dans la gueule mais plutôt de petites pichenettes bien senties à l’arrière du crâne… Juste ce qu’il fallait pour nous laisser une bonne impression, en somme.

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Pas exceptionnel pour un sou mais redoutablement efficace, Red Eye est un petit thriller honnête, abouti et divertissant, qui vaut certes le détour pour la maîtrise scénaristique indéniable dont il fait preuve, mais aussi pour le plaisir tout simple de voir Cillian Murphy sortir de ses gonds… A bon entendeur !

Bruiser (George A. Romero, 2000)

Réalisateur : George A. Romero
Origine : Etats-Unis, Canada, France
Année de production : 2000
Durée : 1h38
Distributeur : Mars Distribution
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Jason Flemyng, Peter Stormare, Leslie Hope, Nina Garbiras,

Henry Creedlow a toujours respecté les règles et fait ce qu’on lui demandait de faire sans poser de questions. Mais un matin, il découvre que son visage a disparu. Tous ses efforts d’intégration et son désir de reconnaissance ont fini par lui coûter la seule chose qu’il ne peut remplacer : son identité. Il se lance dans une expédition punitive contre tous ceux qui l’ont humilié jusqu’alors.

Depuis La Part des Ténèbres en 1992 jusqu’à Land Of The Dead en 2005, George A. Romero n’a fait qu’un seul film : Bruiser. Revenge-flick fantastico-horrifique atteignant des sommets de cynisme corrosif, Bruiser dénote dans la filmographie du maître des zombies autant par son histoire grinçante que par le traitement formel qui lui est associé. Brutal, caustique, nerveux et attachant, le film s’apparente à un fantasme universel de vengeance salée envers ceux qui s’acharnent à pourrir la vie des autres, une véritable explosion de rage trop longtemps contenue qui se métamorphose un beau matin en soif de revanche inassouvissable, si ce n’est dans le sang et les larmes…

Après Martin et la saga Of The Dead,on ne s’étonne plus de voir les films de Romero prendre des allures d’allégories profondément réflexives sur des thématiques intrinsèquement liées aux différentes facettes d’une humanité en déclin. Ici, c’est la perte d’identité d’un individu englué corps et âme dans le conformisme qu’impose la société occidentale en échange du rêve illusoire d’une potentielle ascension sociale qui est traitée via le personnage pathétique de Henry Creedlow. Outre ce que suggère la construction sans équivoque de son nom (« Creedlow » signifie littéralement « principes faibles », qui n’est pas sans évoquer la faiblesse de caractère certaine dont souffre celui qui le porte), Henry représente cette couche de population salariée, déconsidérée et opprimée par l’ascendance tyrannique de leur hiérarchie, qui envisage chaque matin le suicide mais qui continue néanmoins à se saigner aux quatre veines dans l’espoir vain de concrétiser un jour leurs idéaux. Pour combler les désirs extravagants de sa femme trop ambitieuse et infidèle ; pour répondre aux attentes toujours plus exigeantes de son patron qui le méprise et l’humilie sans cesse ; pour avoir l’impression d’exister et d’enfin trouver sa place dans un monde hostile qu’il ne comprend pas malgré tous ses efforts et sa bonne volonté ; Henry a littéralement renié son individualité propre, se laissant écraser jour après jour sans jamais se plaindre… Désormais, il n’est plus que l’ombre de lui-même, il est « l’homme invisible » que personne ne remarque ni n’entend, allant jusqu’à complètement ignorer qui il est réellement et quelles sont ses aspirations véritables indépendamment de toute contrainte extérieure. Et Romero de pousser la symbolique jusqu’à le faire se réveiller un beau matin avec un masque blanc, parfaitement vierge, en guise de visage…

Ainsi, c’est donc le brusque et sanglant réveil d’un homme jusqu’à présent résigné à sa misérable condition de faire-valoir qui sert de base à l’histoire de Bruiser (« Cogneur » en français). Le spectateur va alors assister à la métamorphose complète d’un homme qui n’a plus rien à perdre et que la prise de conscience de son statut peu enviable a transformé en Ange de la Mort assoiffé de vengeance. De ce côté-là, le film est absolument jouissif tant il cristallise un désir intime que nous pouvons tous éprouver à un moment de notre vie, celui de tout envoyer valser sans penser aux conséquences et de se faire justice soi-même pour rétablir un ordre personnel jusqu’alors laissé en berne, cause d’une souffrance morale aussi insidieuse que destructrice. Du début à la fin du film, on ne peut qu’être fasciné par le talent d’observateur incroyablement perspicace de Romero qui est ici parvenu à saisir l’essence du vice humain avec une subtilité tout simplement éblouissante. A l’instar du poète solitaire qui du haut de sa tour d’ivoire esquisse des croquis d’une lucidité implacable des diverses personnalités qu’il distingue parmi la foule mouvante, le cinéaste de Pittsburgh a réussi à capter ces petits détails éthérés qui constituent l’être humain dans toute sa complexité et son ignominie.

Il est évident que le film accuse volontairement un certain manichéisme dans sa perception du monde : les « mauvais » sont vraiment pourris jusqu’à l’os tandis que les « bons » (et ils sont rares) affichent des comportements irréprochables jusqu’à la fin du film. Seul le personnage d’Henry, que nous avons déjà décrit précédemment, illustre explicitement la dualité relative à tout être humain en étant capable du meilleur comme du pire. Pour relever un tel challenge, Romero s’est entouré d’un casting de choix : on retrouve l’excellent Peter Stormare (The Big Lebowski ; 2001 Maniacs ; L’Imaginarium du Docteur Parnassus) qui se démène comme un beau diable comme être le plus insupportable possible (et il y arrive de manière très convaincante), la candide Leslie Hope (la femme de Jack Bauer dans la saison 1 de 24 Heures Chrono) dont le rôle de Rosie semble avoir été fait sur-mesure, et bien sûr Jason Flemyng (Arnaques, crimes et botanique ; Mirrors ; Kick-Ass) dont l’indéniable talent d’acteur se retrouve ici sublimé par un charisme inénarrable et une adaptation parfaite à son personnage de looser désabusé poussé par une hargne redoutable jusqu’alors insoupçonnée. La présence du vétéran de l’horreur Tom Atkins (Fog ; New York 1997 ; Maniac Cop), qui avait déjà collaboré avec Romero sur Creepshow et Deux Yeux Maléfiques, reste fort réjouissante pour les fans des films d’horreur old school des années 80.

Outre ses performances d’acteurs remarquables et son scénario comme toujours admirablement bien élaboré, Bruiser se singularise par l’utilisation de nombreux codes appartenant essentiellement au genre horrifique, et plus précisément au film de zombies. Ce sera donc le sourire aux lèvres (ou dans un sursaut, au choix) que l’on assistera aux apparitions fantomatiques d’un Henry qui a tout du parfait mort-vivant (l’analogie est vite faite entre l’homme sans visage et le cadavre ambulant), surgissant de derrière une porte ou une fenêtre (avec les effets sonores qui vont bien), attaquant souvent dans le dos, agrippant brusquement l’épaule de sa future victime, etc. Le film se montre par ailleurs doté d’une esthétique très poussée, autant dans l’élaboration de plans absolument brillants que dans le travail effectué sur la photographie. Les dialogues, souvent très incisifs, tranchent dans le vif avec une virtuosité typiquement Romerienne qui force le respect et l’admiration autant qu’elle pousse à la réflexion. Bien évidemment, le révérend de l’horreur a pris soin d’agrémenter son œuvre de quelques effets gore bien sentis qui retranscrivent parfaitement la pression constante que subit Henry et qui le pousse à commettre l’Irréparable. Néanmoins, on peut relever quelques longueurs à partir de la seconde moitié du film, le rythme tend à s’essouffler quelque peu avant de repartir sur un final aussi spectaculaire que réjouissant. La justice est faite, l’ordre rétabli, la bombe « H »peut alors se désamorcer jusqu’au prochain cas de force majeure…

Malgré ses quelques imperfections toutes relatives, Bruiser reste une œuvre extrêmement forte, à l’énergie détonante qui éclate dans tous les sens pour nous mettre une grosse claque sans ménagement. Vecteur d’une catharsis incontestablement libératrice, Bruiser nous offre le plaisir régressif de savourer l’ironie mordante et pessimiste de George A. Romero tout en expurgeant nos propres frustrations par l’intermédiaire de ce joyeux défouloir marqué par le goût du sang.

Fenêtre Secrète (David Koepp, 2003)

Titre original : Secret Window
Réalisateur : David Koepp
Origine : États-Unis
Année de production : 2003
Durée : 1h36
Distributeur : Columbia Tristar Films
Interdiction : Aucune
Interprètes : Johnny Depp, John Turturro, Maria Bello, Timothy Hutton

Mort Rainey devrait être devant son ordinateur, à écrire un autre de ses romans à succès. Mais son divorce le détruit et le prive de toute inspiration. Tout ce qui touche à la rupture devient un véritable cauchemar et sa page reste blanche. Un jour, un inconnu nommé John Shooter se présente à sa porte et l’accuse d’avoir plagié son histoire. L’homme demande réparation. Malgré les efforts de Rainey pour le calmer, l’individu devient de plus en plus vindicatif. Sa notion particulière de la justice pourrait bien le conduire jusqu’au meurtre…

David Koepp n’est pas n’importe qui… Ce scénariste de renommée mondiale qui a travaillé avec les plus grands (entre autres Steven Spielberg sur Jurassic Park, Brian de Palma sur Snake Eyes et David Fincher sur Panic Room) mais aussi réalisateur émérite, à qui l’on doit notamment le brillant Hypnose, décide en 2004 de s’attaquer à l’adaptation cinématographique de la célèbre nouvelle de l’écrivain Stephen King Secret Window, Secret Garden (Vue Imprenable Sur Jardin Secret, en français), publiée en 1990 dans le recueil Four Past Midnight (Minuit 2). Pour ce faire, Koepp ne se refuse rien et fait appel à Johnny Depp (Edward Aux Mains d’Argent, Sleepy Hollow, Sweeney Todd), l’acteur fétiche de Tim Burton dont le talent n’est plus à démontrer, ainsi qu’à l’ami des frères Coen, John Turturro (Barton Fink, The Big Lebowski, O’Brother). Avec tout ce beau petit monde, l’on était en droit de s’attendre à quelque chose de grandiose même si ambigu et peut-être même dérangeant ; quelque chose de fort dans tous les cas, le cinéaste n’ayant pas son pareil pour créer des atmosphères tendues comme des cordes de guitare… Et le résultat se montre, disons-le en toute franchise, plus qu’à la hauteur de nos espérances.

Fenêtre Secrète bénéficie d’une ambiance unique, étouffante, obscure et cloisonnée, d’une part grâce aux prouesses de la mise en scène, qui retranscrit à merveille l’enfermement spatial et psychologique de l’écrivain Mort Rainey ; mais aussi de par l’interprétation magistrale des acteurs. Johnny Depp est, une fois de plus, éblouissant dans le rôle de cet homme détruit par l’amour, consumé par sa rancune et désespérément seul. Ses mimiques d’enfant capricieux, sa gestuelle anxieuse et son phrasé marmonnant confèrent à son personnage une telle profondeur que ne pas s’y attacher dès les premières minutes du film relève quasiment de la mission-impossible. Intelligent, drôle, renfrogné et d’une sensibilité touchante, Mort Rainey a tout du parfait antihéros solitaire sur qui le sort s’acharne sans répit. Ainsi la mise en scène fait-elle corps avec ce personnage mystérieux, notamment par le jeu des miroirs, très présents et porteurs d’une puissante symbolique (surtout à la fin du générique de début, où l’on pénètre carrément à l’intérieur du miroir pour assister à l’histoire qui va suivre) et fourmille de détails plus ou moins perceptibles qui ne seront vraiment accessibles au spectateur qu’après un second visionnage du film. A l’arrivée de l’énigmatique John Shooter (John Turturro),  le jeu irréprochable de Johnny Depp se retrouve littéralement transcendé par la prestance peu commune de ce personnage pour le moins inquiétant : froid comme la glace, dur comme le roc, imprévisible et déterminé, Shooter semble contenir en lui une violence sourde, bestiale, prête à exploser. Cette véritable bombe à retardement constituera la seule et unique menace de tout le film et se fera de plus en plus intrusive et oppressante au fil de l’intrigue. Cette omniprésence du danger est habilement rendue par la mise en scène qui fournit au spectateur l’impression déconcertante que Shooter voit tout et entend tout, peut être partout et nulle part à la fois et connait tout de la vie de Rainey jusque dans les détails les plus intimes… Ce choix stylistique, loin d’être anodin, s’ajuste au scénario retors de King revu par Koepp pour produire un équilibre fragile qui demeurera en suspension jusqu’à la fin du film où il finira par littéralement s’effondrer pour révéler la vérité au grand jour.

Pour aller dans le sens de cette ambigüité scénaristique et esthétique, la narration de Fenêtre Secrète accuse une temporalité très relative et difficile à délimiter ; l’on ne sait jamais vraiment combien de temps a passé entre deux évènements, ni à quel moment de la journée l’on se trouve précisément. Toute notion de temps est ici floue et opaque, comme si, à l’instar de Mort Rainey, le spectateur se tenait lui aussi au cœur d’un épais brouillard qu’il ne parviendrait pas à dissiper. Nous nous contentons donc de suivre le train-train quotidien de cet écrivain en pleine crise d’inspiration ; le voyons manger des chips, dormir sur le canapé, tenter d’écrire, parler à son chien et ruminer dans sa barbe, n’importe où et n’importe quand, car aucun cadre ne vient soutenir la vie de ce personnage en pleine déchéance, libéré de toute contrainte sauf de lui-même. De la même manière, un voile de mystère entoure chacun des protagonistes dont les secrets ne nous seront dévoilés (ou pas) qu’au fur et à mesure que l’histoire avance, par petites touches subtilement disséminées.

Comme toujours, l’on retrouve le large panel d’obsessions de l’auteur de Carrie : les rapports conflictuels au sein du couple et l’amour comme source de destruction totale de l’individu ; l’angoisse de la page blanche et les thèmes du vide et du plein en général ; l’isolement à la campagne comme ultime tentative de réunification du Moi ; le recouvrement miraculeux de l’inspiration par l’apparition d’un phénomène fantastique ou le passage à l’acte ; etc. Ce personnage d’auteur sans cesse tourmenté par des démons intérieurs qui cherchent par tous les moyens à le faire se confronter à un fragment de réalité refoulé dans l’inconscient car jugé intolérable peut bien évidemment faire penser à celui de Thad Beaumont (La Part Des Ténèbres), qui mène une lutte sans merci contre son double maléfique George Stark ; mais aussi à Jack Torrance (Shining), l’écrivain alcoolique submergé par une folie meurtrière ;ou encore à Mike Noonan (Sac d’Os) l’auteur à succès dévasté par la perte prématurée de sa femme ; et la liste est encore longue… Ces critères récurrents sont au cœur de l’intégralité de l’œuvre de Stephen King et, bien qu’il soit agréable et intéressant de pouvoir établir des connexions entre ses différents romans et nouvelles, il n’est cependant pas nécessaire d’avoir une connaissance préalable de son univers pour apprécier Fenêtre Secrète.

Abordons maintenant le sujet qui fâche : la fin. En effet, le film a été décrié par les critiques pour son final jugé facile, bancal et trop invraisemblable. Pour ma part, je dirais simplement que la fin n’est certes pas des plus originales qui soient ni même d’ailleurs des mieux amenées, et ne réussit pas vraiment à s’élever au niveau qualitatif de l’œuvre toute entière, mais qu’elle comporte néanmoins un élément primordial vecteur d’une jouissance primitive particulièrement intense qui vient réveiller ce qu’il y a de plus profondément enfoui en soi. Dans la mesure où elle parvient à produire un impact puissant sur le spectateur en le manipulant et en se jouant de ses attentes, je la conçois comme une bonne fin, efficace et attrayante. Mais il demeure difficile d’en parler librement sans spoiler ni au contraire donner dans le flou artistique, c’est pourquoi je passe sur le sujet. Pour finir, précisons que pour les fins connaisseurs de l’univers de Stephen King, la fin peut être largement pressentie dès la toute première apparition de John Shooter à l’écran et acceptée comme viable et pertinente ; pour les autres, elle peut surprendre, enchanter même, comme elle peut profondément déplaire…

Fenêtre Secrète est donc un très bon thriller se présentant avant tout comme un huis-clos psychologique éprouvant, dans lequel les objets et leurs reflets se confondent et où les personnages font figure de pauvres pantins désarticulés qui errent sans but dans l’angoisse que leurs masques tombent. Acteurs parfaits, photographie superbe, mise en scène d’une subtilité à toute épreuve, le film de David Koepp ne laissera personne indifférent. Maintenant, n’hésitez plus, et pénétrez au cœur du miroir les yeux fermés…