Sympathy For Mr. Vengeance (Park Chan-wook, 2002)

Titre original : Boksuneun naui geot
Réalisateur : Park Chan-wook
Origine : Corée du Sud, États-Unis
Année de production : 2002
Durée : 2h00
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Interdiction : Interdit aux – 16 ans
Interprètes : Song Kang-ho, Shin Ha-kyun, Bae Doo-na, Lim Ji-eun

Ryu est un ouvrier sourd et muet, dont la sœur est en attente d’une opération chirurgicale. Son patron, Dong-jin, est divorcé et père d’une petite fille. Young-mi, la petite amie de Ryu, est une activiste gauchiste. Lorsque Ryu perd son emploi et voit diminuer les chances d’opération de sa sœur, elle lui propose de kidnapper la fille de Dong-jin. La rançon obtenue servirait à pouvoir soigner la sœur de Ryu. Mais le plan parfait tourne à la catastrophe…

Premier volet du « triptyque de la vengeance » composé de l’excellent Old Boy et du non moins percutant Lady Vengeance du génie Coréen Park Chan-wook, Sympathy For Mr. Vengeance est une œuvre fondamentalement sombre et pessimiste qui narre avec un réalisme implacable le destin tragique de deux personnages antagonistes liés par un drame qui bouleversera leurs vies à jamais. Violent, cynique, puissant, formellement très abouti et sublimé par les jeux époustouflants de ses deux acteurs principaux, Sympathy For Mr. Vengeance est un film absolument incontournable dans le paysage cinématographique du Pays du Matin Calme.

Ce qui frappe le spectateur dès les premières minutes de visionnage, c’est cette ambiance lourde, lente, oppressante et surtout silencieuse qui caractérise l’intégralité du film… Ryu (Shin Ha-kyun, JSA ; Thirst), le personnage que l’on suit dans la première partie de l’histoire, étant sourd et muet, le film se propose régulièrement de nous faire partager sa subjectivité insonorisée faite de sensations troubles et diffuses avec beaucoup de subtilité et un traitement particulier des éléments audiovisuels pour une immersion quasi-instantanée dans la « bulle » de ce personnage sur qui le destin s’acharne sans concession. Ainsi Sympathy For Mr. Vengeance est-il ponctué de longs plans à la photographie très soignée au sein desquels la tension a tout loisir de se déployer jusqu’à littéralement exploser lors du climax radicalement nihiliste et dérangeant au possible qui achève d’ériger ce « conte cruel de la jeunesse » en véritable œuvre d’auteur.

Ce climat de tension permanente est entretenu par de nombreuses scènes-chocs filmées avec un réalisme acéré rendant compte du désespoir extrême contenu entre les lignes du scénario auquel Park Chan-wook aura consacré plus de cinq années de sa vie. Toute aussi haineuse que dramatique, la trame de Sympathy For Mr. Vengeance en appelle d’elle-même, presque par essence, à une représentation radicale et intense des faits tous plus abominables les uns que les autres qu’elle rapporte sans jamais verser dans la facilité du pathos. La crudité de ces images ultra-réalistes et d’une beauté esthétique remarquable demeure en réalité le principal corollaire de la dimension résolument satirique souhaitée par le film, et constitue pour le réalisateur un moyen très persuasif de mettre en scène à la fois la précarité de la vie quotidienne dans une Corée du Sud à l’époque en plein essor industriel mais aussi de manière plus générale la vacuité d’une telle existence essentiellement vouée à la souffrance et aux désillusions perpétuelles.

Il demeure par ailleurs assez facile de déterminer, pour peu que l’on soit familier avec l’univers de Park Chan-wook,  les passages-clés où celui-ci exprime sans détours sa vision personnelle de la vie en société, qu’il semble considérer comme ni plus ni moins qu’un gigantesque non-sens, un simulacre grotesque et cruel à la fois réceptacle et pourvoyeur de ce qui caractérise ce « Mal du siècle ». Et pour cause : Sympathy For Mr. Vengeance contient en son sein une telle puissance dramatique, grâce à la force des ses images et à l’accumulation excessive de drames et de « coups du sort » toujours plus horribles et destructeurs, que le message de fond du film n’éprouve aucune difficulté à nous parvenir directement et frapper précisément là où ça fait mal. Sympathy peut d’ailleurs s’apparenter à une tragédie, dans le sens où la notion de fatalité, inhérente au genre littéraire en question, semble imprégner l’intégralité de son histoire.

En effet, quoi qu’ils tentent, les personnages ne peuvent réchapper à leur destin, vécu comme immuable ; d’autant plus que le film s’acharne à vouloir annihiler le moindre espoir de dénouement heureux en ne cessant d’empiler les cadavres. Ainsi chaque élément qui constitue le métrage semble-t-il inéluctablement voué à périr dans les pires circonstances qui soient, comme si rien ne pouvait survivre à cette douloureuse existence marquée par la déchéance et l’omniprésence du vice. Cet avilissement physique et moral se trouve parfaitement retranscrit par le jeu de ses deux acteurs principaux, Shin Ha-kyun et Song Kang-ho (Memories Of Murder ; The Host ; Thirst), carrément bluffants dans leurs rôles respectifs d’écorchés vifs en quête insatiable de vengeance. Si Shin Ha-kyun parvient à nous émouvoir quasiment à chacune de ses apparitions, son regard candide et sa sensibilité à fleur de peau lui conférant un aspect à la fois juvénile et fragile particulièrement bouleversant ; Song Kang-ho, quant à lui, impressionne de par sa froideur ataraxique à la limite de l’inhumanité. Le plus grand tour de force du film est sans nul doute d’avoir réussi à rendre ces deux personnages antithétiques  réellement attachants : malgré la violence archaïque de leurs actes, nous ne pouvons nous empêcher d’éprouver de la compassion pour eux (le titre du film est ainsi particulièrement bien choisi).

On pourra toutefois adresser un petit reproche à Sympathy For Mr. Vengeance : sa gestion des ellipses parfois maladroite qui atteint quelque peu la cohérence globale de l’intrigue. En effet, dans sa seconde partie, le film fait l’impasse sur certains détails du déroulement de l’enquête policière ; de ce fait, l’on ne comprend pas toujours comment les personnages en arrivent à leurs déductions compte tenu du peu d’éléments qui nous est fourni. Si ces trouées scénaristiques ne poseront pas de problème majeur à la bonne compréhension de l’histoire, elles pourront néanmoins irriter les plus pragmatiques d’entre nous… Cependant, on peut légitimer ce parti pris par l’idée que l’intérêt du film se trouve dans le contenu formel, dans l’intensité des émotions suscitées par la mise en scène, les interprétations des acteurs et la violence graphique des images qui constituent la conséquence directe du canevas diégétique de départ – la trame principale et non les détails –, soit un langage bien plus instinctuel et sensoriel qu’intellectuel.

Sympathy For Mr. Vengeance est donc ce qu’il convient d’appeler une œuvre forte, viscérale et passionnante qui, loin de chercher à ménager son spectateur – l’interdiction aux moins de 16 ans est totalement justifiée, et ce même en dépit de l’absence de scènes vraiment gore ; la noirceur du propos tenu par le film s’y substituant sans problème –, imprimera en lui son empreinte sanglante de manière durable et surtout irrévocable. Un film culte sur le thème de la vengeance, et sans doute le plus marquant et le plus abouti, après Old Boy, de la filmographie de Park Chan-wook.

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The Chaser (Na Hong-jin, 2007)

Titre original : Chugyeogja
Réalisateur : Na Hong-jin
Origine : Corée du Sud
Année de production : 2007
Durée : 2h03
Distributeur : Haut et Court
Interdiction : – 12 ans
Interprètes : Kim Yoon-suk, Ha Jung-woo, Seo Young-hee, Jung In-gi

Joong-ho, ancien flic devenu proxénète, reprend du service lorsqu’il se rend compte que ses filles disparaissent les unes après les autres. Très vite, il réalise qu’elles avaient toutes rencontré le même client, identifié par les derniers chiffres de son numéro de portable. Joong-ho se lance alors dans une chasse à l’homme, persuadé qu’il peut encore sauver Mi-jin, la dernière victime du tueur.

Décidément, la nouvelle vague montante du thriller sud-coréen, avec Park Chan-wook (Sympathy For Mr Vengeance, Old Boy, Lady Vengeance) et Bong Joon-ho (Memories Of Murder, The Host, Mother) en tête, n’a pas fini de nous surprendre… Na Hong-jin, jeune cinéaste prometteur de trente-six ans, réalise avec The Chaser son tout premier long-métrage qui s’avère être d’une redoutable efficacité. Faisant preuve d’une étonnante maîtrise aussi bien stylistique que narrative, Na Hong-jin s’impose comme l’une des meilleures révélations de la décennie avec ce polar d’une noirceur sans égale, violent, nerveux et magistralement interprété.

Et, en effet, ce qui caractérise le plus The Chaser est indubitablement sa violence inouïe qui crève l’écran du début à la fin de l’intrigue. C’est en réalité une violence abrupte, sèche, cruelle et barbare que le film met en avant par l’intermédiaire de plans sublimes qui nous donnent à voir sans concession aucune toute la brutalité dont peut être capable l’être humain. Mais le film de Na Hong-jin se complait également à nous pousser dans nos derniers retranchements en se livrant à un véritable déballage exutoire de violence fondamentalement ambiguë, à l’instar de ses deux protagonistes principaux : Young-min, dont le visage angélique et la timidité presque attendrissante cachent en vérité un dangereux détraqué sexuel ; et Joong-ho, son exact opposé, proxo endurci dont la gueule cassée et les méthodes brutales protègent en réalité un cœur gros comme ça. Pas manichéen pour un sou, The Chaser se plait à jouer sur les contraires pour progressivement en effacer les frontières, de telle sorte que le Bien et le Mal soient non plus distincts mais intimement entremêlés, amalgamés. Chaque personnage est ainsi profondément ambivalent, imprévisible, en un mot humain, et surtout capable de faire surgir des tréfonds de ses entrailles une violence bestiale qui ne demande qu’à exploser à la face du premier coupable désigné. C’est donc en grande partie grâce au réalisme saisissant dont il est empreint  que ce thriller tire sa puissante force de frappe pour infliger un maximum de dommages collatéraux à son public.

La tension entretenue tout au long de The Chaser atteint ainsi son paroxysme lors de scènes de course-poursuites haletantes (deux en tout, absolument grandioses et qui font plus qu’honneur au titre de l’œuvre) superbement filmées et dont on ressort presque aussi éprouvé que le « chaser » lui-même (en réalité Joong-ho). En effet, Na Hong-jin n’a pas son pareil pour nous faire suivre de très près et avec beaucoup d’intensité cette chasse à l’homme sans répit doublée d’une impitoyable course contre la montre. Et c’est avec un véritable soulagement (et même une sorte de plaisir sadique) que le spectateur, presque en sueur et le souffle court, assiste enfin à l’arrestation effective (après cinq bonnes minutes de course effrénée) de cet enfant de salaud de Young-min sur lequel Joong-ho défoule toute sa colère et sa tristesse sans ménagement. Car c’est un fait qui en deviendrait presque drôle s’il n’était pas aussi pathétique : même si quelque part il le mérite bien, le pauvre Young-min s’en prend plein la gueule du début à la fin du film, Joong-ho n’y allant pas de main morte et semblant avoir bon nombre de chimères à exorciser par ce geste… C’est par là même toute la brutalité d’une société coréenne moderne en chute libre (et surtout de son système judiciaire) qui est ici visée par le jeune réalisateur, un système malade qui s’efforce de masquer son incompétence à faire éclater la vérité sous des méthodes abusives et une tendance avouée à lécher les bottes des plus grands (la priorité étant donnée au « lanceur de merde » qui a humilié le maire plutôt qu’au meurtrier avéré de douze femmes). Ce petit côté pamphlétaire peut faire penser à Memories Of Murder de Bong Joon-ho (et même à The Host), en bien moins percutant toutefois puisque le film s’attarde beaucoup moins sur l’enquête policière que sur les interactions pures et (surtout) dures entre les personnages.

D’ailleurs parlons-en des personnages, car ils valent le détour et même bien plus que cela… L’acteur Ha Jung-woo, connu surtout pour ses rôles dans les dramas coréens, fait ici preuve d’un charisme incroyable et n’hésite pas à saboter son image BCBG pour ce rôle extrêmement sombre et même carrément flippant. Dans The Chaser, il est la bête noire, le mal incarné tapi derrière une façade maladroite et souriante, une bombe à retardement susceptible de péter au visage de quiconque aurait le malheur de lui plaire ou de le contrarier. A la fois attachant et repoussant, il est ce personnage que l’on adore détester mais pour qui l’on déteste ressentir de l’empathie ou de la compassion. Troublant au possible, doté d’une prestance naturelle ahurissante et d’un jeu atypique irréprochable, Ha Jung-woo opère un véritable coup de maître avec ce rôle qui lui va comme un gant… Quant à Kim Yoon-suk (L’Ile, Running Wild), il a ce petit quelque chose en plus qui fait que l’on s’y attache progressivement malgré ses airs de bad ass sans cœur et sans reproches pour qui ne compte que sa petite personne ; mais lorsque celle qu’il a aimée disparait, le spectateur comprend pourquoi il était autrefois un bon flic. Déterminé, instinctif, avec un fort sens de la loyauté (et aussi des affaires) et à l’énergie inépuisable, Joong-ho est un personnage complexe que l’acteur Kim Yoon-suk a su parfaitement cerner pour conférer à son interprétation une crédibilité tout simplement bouleversante. Il crie comme il respire, frappe tout ce qui bouge comme un forcené, mais est aussi capable d’humour et de dévotion sans bornes notamment envers les plus faibles et les enfants. A eux deux, ces personnages forment la pierre angulaire de The Chaser, le noyau dur de tout un gigantesque réseau d’émotions fluctuantes et contradictoires qui rendent le visionnage du film inoubliable

Esthétiquement, le film est vraiment très beau et bénéficie là encore d’un réalisme époustouflant. Les décors sont tous admirablement glauques et poisseux et nous montrent l’autre visage de Séoul, beaucoup moins reluisant : une capitale du crime qui baigne dans la débauche et la crasse les plus sordides. De têtes patibulaires en sourires charmeurs de prostituées squelettiques, Na Hong-jin nous fait pénétrer au cœur d’une mécanique du sexe bien huilée qui se propose à la population oppressée comme le meilleur remède au mal du siècle. De la même manière, certaines scènes sont tout aussi choquantes que magnifiquement esthétisées (par le jeu des ralentis, notamment) et resteront très longtemps gravées dans la rétine du spectateur tant leur impact s’avère colossal. Avec The Chaser, le jeune réalisateur coréen nous prouve par son immense talent qu’il détient même le pouvoir de nous faire adorer la répulsion…

Touchant, puissant, angoissant et diablement grisant, The Chaser est une véritable bombe made in Korea, réussie sur toute la ligne et atteignant des sommets de pessimisme et de cruauté. Un incontournable de plus à l’actif de Pays du Matin Calme…

Les Frissons de l’Angoisse (Dario Argento, 1975)

Titre Original : Profondo Rosso
Réalisateur : Dario Argento

Origine : Italie
Année de production : 1975
Durée : 1h40
Distributeur : Howard Mahler Films, Anchor Bay Entertainment
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : David Hemmings, Daria Nicolodi, Gabriele Lavia

Marcus Daly, pianiste de son état, est un soir témoin du meurtre d’Helga Ulmann, conférencière télépathe reconnue. Présent sur le lieu du crime, il est rapidement suspecté par la police italienne d’avoir un lien avec cette sordide affaire. Accompagné de la jeune et jolie journaliste Gianna Brezzi, il décide alors de mener sa propre enquête pour faire éclater la vérité.

Les Frissons de l’Angoisse, cinquième long-métrage de l’ange de la mort italien Dario Argento (Suspiria, Le Syndrome de Stendhal, Le Sang Des Innocents), est  considéré de manière quasi-unanime comme le meilleur giallo jamais réalisé. Détenteur du prix du meilleur réalisateur lors du Festival international du film de Catalogne en 1976, le film a connu un tel succès à l’international depuis sa sortie en 1975 qu’aujourd’hui encore, un éminent maître de l’horreur tel que George A. Romero (La Nuit des Morts-Vivants, Martin, Diary Of The Dead) prévoirait d’en faire un remake version 3-D ! Mais quel est donc le secret des Frissons de l’Angoisse ?

Tout d’abord, une ambiance énigmatique typique du giallo, ici sublimée par le jeu des acteurs David Hemmings et Daria Nicolodi, la mère de l’actrice Asia Argento (xXx, Land Of The Dead, Le Livre de Jérémie). L’opacité de l’intrigue réussit à manipuler complètement le spectateur en lui faisant considérer successivement chacun des protagonistes comme des suspects potentiels. Du début du film jusqu’au twist final (difficilement prévisible), l’on n’a de cesse de remettre en cause chacun des éléments diégétiques qui nous sont donnés à voir pour espérer devancer Marcus Daly quant à la résolution de cette vague de meurtres tous plus mystérieux les uns que les autres.

En effet, le film se livre à un véritable jeu de pistes où chaque spectateur a son rôle de détective à tenir et doit faire preuve d’un sens de l’observation à toute épreuve. Car la narration, pointilleuse à souhait (tout comme Dario Argento, parait-il), témoigne que rien n’a été laissé au hasard : beaucoup d’éléments fondamentaux nous sont volontairement cachés car hors-champ (le nom du coupable présumé écrit sur les carreaux d’une salle de bain embuée ou sur un dessin d’enfant) et le peu de personnages qui en ont connaissance se font tous massacrer avant d’avoir pu divulguer leur découverte. Le réalisateur nous balade donc d’investigations ponctuées d’humour (les incessantes chamailleries entre Marcus et Gianna sont souvent drôles et touchantes) en déductions bancales compte tenu du peu d’indices qui nous sont fournis. Tous sont susceptibles d’être le meurtrier car tous bénéficient d’une personnalité particulièrement complexe propice à la suspicion : Carlo, l’ami pianiste de Marcus, est un homosexuel alcoolique aux tendances suicidaires et son partenaire un androgyne troublant d’ambiguïté sexuelle ; quant à Gianna, elle semble tirer sa détermination à être considérée comme l’égale d’un homme de quelque blessure secrète et refoulée…  Car c’est aussi cette profondeur scénaristique qui donne toute son ampleur aux Frissons de l’Angoisse : les personnages sont crédibles et réalistes parce que le réalisateur leur laisse le temps de se déployer au travers de dialogues secondaires qui sont néanmoins d’une importance capitale pour mener à bien l’identification spectatorielle.

Le film comporte aussi des scènes esthétiquement très belles, notamment le célèbre plan-séquence constitué d’inserts d’objets appartenant au tueur sur un fond sonore hypnotique signé les Goblin (Zombie, Suspiria, Phenomena), qui démontre une fois de plus l’immense talent de metteur en scène de Dario Argento. D’autres plans tout aussi magnifiques témoignent de l’exigence du réalisateur ; par exemple, le plan de demi-ensemble ou Marcus et Carlo, de chaque côté d’une statue gigantesque, discutent à distance du meurtre d’Helga Ulmann est absolument remarquable tant elle est soigneusement élaborée, quasiment au millimètre près, semble t-il.  En outre, le spectateur partage de manière récurrente la subjectivité de l’assassin dont on n’aperçoit qu’une ombre menaçante ou une main gantée de noir (celles d’Argento, confesse t-il dans une interview), concept apparemment cher au réalisateur que l’on retrouve également dans Le Sang des Innocents, réalisé en 2001.

Les scènes de meurtres sont quant à elles assez gores et à la limite du soutenable, Argento connaissant bien les « points sensibles » (dents cassées, œil énuclée, gorge tranchée) qui ont le don de crisper le spectateur réceptif à ce genre de détail. Désireux de tout montrer à l’écran, comme à son habitude, le réalisateur a du une fois de plus faire preuve de prouesses plastiques pour ses effets spéciaux, ce qui donne au final un résultat honnête pour un film de cette trempe. N’ayant pas peur de faire gicler le sang à outrance (d’où le titre original de l’œuvre, Profondo Rosso), Argento innove en mettant en scène des manières surprenantes (et dégueulasses) de donner la mort qui n’ont rien à envier à un Destination Finale (le meurtre dans la salle de bain, pour n’en citer qu’un).

Par ailleurs, la musique des Goblin demeure toujours efficace et s’accorde à merveille à l’ambiance du giallo version Argento. Les accords particuliers du groupe, un brin discordants voire même expérimentaux, renforcent cette atmosphère emplie de mystères inextricables déjà mise en avant par le biais du montage des images. Le réalisateur dit avoir voulu considérer la bande-son des Frissons de l’Angoisse « comme un personnage à part entière de l’histoire » en lui conférant le pouvoir de créer « un véritable impact sur l’image », ce qui explique les changements parfois brutaux, sans transition aucune, des différents thèmes du film.

Ainsi, Les Frissons de l’Angoisse réussit le pari de distiller un brouillard épais et lourd d’interrogations dans l’esprit du spectateur complètement pris dans la toile de l’intrigue tout en lui mettant plein la vue grâce à sa réalisation soignée et audacieuse. Le suspense est habilement maintenu jusqu’aux dernières minutes du film où révélations et rebondissements ont l’avantage d’agréablement surprendre. Un film que je conseille à tout amateur de giallo et même à quiconque souhaiterait découvrir le cinéma de Dario Argento.

Possession (Joel Bergvall & Simon Sandquist, 2009) [remake]

Réalisateur : Joel Bergvall, Simon Sandquist
Origine : États-Unis
Année de production : 2009
Durée : 01h25
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Interdiction : Aucune
Interprètes : Sarah Michelle Gellar, Lee Pace, Michael Landes

La vie de Jess est bouleversée après l’accident de voiture dont sont victimes son mari Ryan et son beau-frère Roman. Plongés dans un profond coma, ils semblent avoir peu de chance de s’en sortir. Lorsque Roman se réveille, il prétend être le mari de Jess…

Aucun rapport avec le film éponyme de 1981 réalisé par Andrzej Zulawski, ni avec cet état bien spécifique de bouleversements physico-émotionnels particulièrement spectaculaires nécessitant l’intervention d’urgence d’un prêtre-exorciste du Vatican, d’ailleurs. Non, Possession n’est ni plus ni moins que le remake américain d’Addicted, drame sud-coréen réalisé par Park Young-hoon avec Lee Byung-hun dans le rôle principal (A Bittersweet Life, I Saw The Devil). Mettant en scène une Sarah Michelle Gellar (The Grudge 1 et 2, Southland Tales) au top de sa forme dans le genre qui lui convient le mieux et un Lee Pace (A Single Man, The Resident) au charme aussi ambigu qu’ensorceleur, Possession peut être considéré à juste titre comme un petit thriller dramatique sans prétention dont les interprétations très justes de ses acteurs principaux parviennent à compenser les quelques faiblesses scénaristiques qui le minent.

Malgré un packaging et un titre plutôt évocateurs, l’on pourra de prime abord être surpris de constater que Possession n’est en aucun cas un film d’horreur. La première partie du film est ainsi entièrement consacrée à l’établissement du lien très fort qui unit Jess (Sarah Michelle Gellar) à son mari Ryan (Michael Landes, vu dans Harcelés) afin de pousser à son maximum l’empathie du spectateur envers ce couple apparemment au comble du bonheur. Certains pourront d’ailleurs être vite exaspérés par l’aspect lisse et « trop parfait » de ces deux avatars par excellence de la comédie romantique Hollywoodienne dans toute sa splendeur : le mari en question écrit des lettres d’amour à sa bien-aimée chaque semaine, taille les roses du jardin pour les lui glisser dans son sac en catimini, passe des heures à sculpter son portrait… Oui, c’est pire encore que « le Monde de Candy », je vous le concède. Cependant, au vu de la suite, on comprend plus ou moins les raisons qui ont poussé le film à s’attarder autant sur la relation exclusive de ces deux amoureux transis, bien qu’un tel étalage de guimauve aurait tout de même pu largement être évité. Mais bon, jusque là, cela reste plus que convenable, la candeur de la plus célèbre des chasseuses de vampires aidant plus que pas mal ; sans oublier bien sûr l’aura agréablement négative de Roman (Lee Pace), ex-taulard violent et frère de Ryan, qui parvient sans mal à modérer un peu cette idylle à la sauce « Charlotte-aux-Fraises » qui devient vite écœurante.

Possession construit donc paisiblement son château de carte rose-bonbon pour le détruire ensuite de manière bien abrupte (mais malheureusement fort prévisible), et le film prend alors une tournure fantastique plutôt intéressante bien que le traitement qui en soit fait demeure superficiel de bout en bout. En effet, on aurait aimé que certains aspects de l’étrange métamorphose de Roman à son réveil soient davantage creusés mais, vu la place énorme prise par le genre romantico-dramatique dans le film, il n’est pas surprenant qu’il ne reste que très peu de temps pour l’action ; ainsi les tenants et les aboutissants de l’intrigue principale sont-ils assez rapidement survolés et comptent à mon sens beaucoup trop sur la bonne compréhension du spectateur escompté excessivement patient et tolérant. Bref, tout cela est fort dommage, car en dépit de ce « traitement de surface » assez regrettable, Possession avançait de bonnes idées qui auraient pu changer la donne si elles avaient été un peu mieux exploitées.

Fort heureusement, et comme je le précisais en introduction, les deux protagonistes principaux s’en sortent plutôt bien : Sarah Michelle Gellar est assez convaincante en jeune veuve éplorée dont l’esprit littéralement dévasté par la perte de son époux se retrouve progressivement envahi par un doute aussi insidieux qu’intolérable ; tandis que Lee Pace demeure quant à lui tout à fait troublant dans son approche schizophrénique du personnage de Roman, dont l’attitude change brutalement du tout au tout. L’alchimie entre les deux fonctionne de fait remarquablement bien et l’on est vite charmé par l’étrangeté de cette situation somme toute assez intrigante car totalement inhabituelle. Malgré cette évidente bonne volonté de la part des acteurs, le dénouement final de Possession s’avère plutôt décevant et très vite expédié, ne restent au spectateur laissé sur sa faim que quelques légères incohérences à ronger.

En définitive, Possession est certes un film inégal au scénario un peu simpliste, dont le début croule sous les « pires » bons sentiments qui soient et qui est plus ralentissent considérablement l’amorçage de l’action mais, malgré tout, ce petit thriller comme il y en a des centaines dans la production cinématographique contemporaine contient ce petit « je-ne-sais-quoi » qui parvient à gommer une bonne partie de ses imperfections pour au final produire un honnête divertissement qui pourra vous faire passer un agréable moment comme vous rebuter au plus haut point.

L’Oiseau au Plumage de Cristal (Dario Argento, 1970)

Titre Original : L’ucello dalle piume di cristallo
Réalisateur : Dario Argento
Origine : Italie, Allemagne
Année de production : 1970
Durée : 1h32
Distributeur : Universal StudioCanal Video
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Tony Musante, Mario Adorf, Suzy Kendall

Témoin d’une tentative de meurtre dans une galerie d’art, un écrivain américain de passage à Rome s’improvise détective et recherche l’identité du mystérieux agresseur.

Premier volet de la future célèbre trilogie « Animalière » (avec Le Chat à Neuf Queues et Quatre Mouches de Velours Gris) mais aussi tout premier long-métrage du Master Of Horror italien Dario Argento ; L’Oiseau au Plumage de Cristal a largement contribué à lancer le genre du giallo au cinéma, avec La Fille Qui En Savait Trop et Six Femmes Pour l’Assassin de Mario Bava. Réalisée en 1970, cette enquête policière à la structure inédite pour l’époque comprend déjà tous les éléments chers au réalisateur de Suspiria et que l’on retrouvera dans l’ensemble de sa filmographie.

En effet, pour un premier essai, Dario Argento frappe fort. A la fois scénariste et réalisateur, ce dernier applique les codes stylistiques du giallo avec une virtuosité pour le moins surprenante de la part d’un jeune cinéaste débutant (il avait à peine trente ans en 1970). Ainsi, à l’instar des Frissons de l’Angoisse ou de Trauma, le film fait appel à de nombreux plans subjectifs au cours desquels le spectateur est amené à partager le point de vue de l’assassin dont on apercevra uniquement la silhouette inquiétante ou la main gantée de noir, et ce du début du film jusqu’au dénouement final. Comme à son habitude, le tueur Argentesque a la classe : il adore les armes blanches luxueuses et brillantes, est amateur de cigares qui font distingué et porte d’élégants imperméables en cuir qui scintillent dans l’obscurité. Toutes ces spécificités esthétiques constitueront par la suite la signature du génie de la violence graphiquement sublimée.

C’est d’ailleurs une caractéristique récurrente du giallo mais aussi de l’intégralité de la filmographie du réalisateur Romain : la violence, aussi crue soit-elle, est toujours magistralement stylisée voire même carrément théâtralisée , et L’Oiseau au Plumage de Cristal n’échappe bien évidemment pas à la règle. En revanche, contrairement au gore grand-guignolesque que tend à affectionner Argento dans la plupart de ses productions, son premier film a plutôt recours à la suggestivité par l’intermédiaire de gros plans sur des yeux exorbités, des bouches tordues de terreur ou encore des mains crispées de douleur ; ainsi que d’inserts sur des couteaux luisants qui tranchent ce que nous imaginons sans mal être une gorge ou un abdomen. Et l’effet est, disons-le franchement, tout aussi efficace.

L’Oiseau au Plumage de Cristal témoigne également d’une recherche esthétique très poussée, notamment par le biais d’un énorme travail sur les couleurs qui confère à l’atmosphère globale du film une dimension oppressante, onirique et parfois même fantastique (la scène d’extérieur dans les tons de bleu où Sam se fait attaquer pour la première fois) et d’un jeu subtil sur les ombres et la lumière qui contribue à rendre les agissements de l’assassin si mystérieux. On retrouve également des décors singuliers d’une beauté graphique à couper le souffle (la galerie d’art contemporain dans laquelle a lieu la tentative de meurtre dont est témoin Sam) ainsi que l’obsession du cinéaste pour les lieux vastes et clos sur eux-mêmes qui sont autant de pièges retors que l’agresseur tend à ses victimes (l’escalier en colimaçon, figure également présente dans Suspiria). D’une certaine manière, cette esthétisation du crime et des lieux du crime érige l’acte meurtrier au digne rang d’œuvre d’art, et c’est précisément tout ce qui fait l’immense force de frappe du cinéma d’Argento.

Côté scénario, on ne peut que s’extasier face à de telles prouesses d’écriture : l’intrigue de L’Oiseau au Plumage de Cristal se déroule sans accroc ni longueur, au fil des indices découverts par la police et des curieuses rencontres organisées par le détective en herbe Sam Delmas, interprété par un Tony Musante (The Yards ; La Nuit Nous Appartient) plutôt convainquant dans son rôle de témoin oculaire par erreur, au mauvais endroit au mauvais moment et obsédé par la découverte de la vérité. C’est par ailleurs un véritable régal que de découvrir le matériel à la pointe de la technologie (mais pour l’époque seulement) ainsi que la multitude de gadgets amusants utilisés par la police italienne pour trouver l’identité du tueur ; ceux-ci ravivant en nous un plaisir infantile jusqu’alors profondément endormi. De plus, Dario Argento a apparemment effectué beaucoup de recherches pour décrire de manière pertinente le fonctionnement d’un système judiciaire représenté ici comme plutôt compétent malgré le fait que ses limites soient rapidement atteintes. En outre, le traitement du dénouement final peut largement faire penser à celui de Psychose d’Alfred Hitchcock, avec ses explications du comportement psychotique du tueur données par un psychologue lors d’une interview télévisée autour de l’affaire. Néanmoins, le final de L’Oiseau au Plumage de Cristal reste hélas un brin prévisible et moyennement bien amené ; du  coup, le film a tendance à nous laisser un peu sur notre faim.

Les personnages du film témoignent également d’une indéniable maîtrise scénaristique : tous plus ou moins troubles, possédant leur identité, leurs tics et leur gestuelle propres tout en évitant le piège des stéréotypes, ils évoluent au gré de leurs interactions qui se font souvent sur un mode étrange et inattendu. Des personnages comme l’antiquaire aux manières efféminées (Werner Peters, excellent), le taciturne inspecteur Morosini (Enrico Maria Salerno), le proxénète bègue Garullo alias « So Long » (Gildo Di Marco) ou encore l’indic qui se contredit toutes les deux secondes Faina (Pino Patti) sont tout bonnement remarquables et parviennent à agrémenter le récit de petits détails absolument brillants qui réussissent à faire toute la différence.

Enfin, il me parait important de préciser que la musique du film a été composée par le très grand Ennio Morricone, réputé pour avoir longtemps collaboré avec le maestro du western Sergio Leone (La Trilogie du Dollar). Très présente et particulièrement envoûtante, la bande-sonore mélange subtilement des sonorités classiques et électroniques pour un rendu au final plutôt atypique et agréablement innovant. Par ailleurs, bien qu’Argento n’ait pas encore eu l’occasion de rencontrer les Goblin à cette époque, la musique comporte de nombreuses « mélodies de chuchotements » qui font irrémédiablement penser à celles de Suspiria et qui parviennent à rythmer les images de manière littéralement hypnotique.

Au final, L’Oiseau au Plumage de Cristal constitue un excellent premier essai de cinéphile passionné, interprété de manière convaincante et à l’intrigue très prenante ; une sorte de point de départ à l’œuvre de toute une vie d’un réalisateur d’exception qui cherchera sans cesse à perfectionner son style si particulier. A voir ou à revoir comme un retour aux origines, pour se faire une idée de l’évolution du cinéma de ce très cher Dario Argento mais aussi et surtout pour le plaisir, tout simplement…

Phenomena (Dario Argento, 1984)

Réalisateur : Dario Argento
Origine : Italie
Année de production : 1984
Durée : 1h45
Distributeur : Universal StudioCanal Video
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Jennifer Connelly, Donald Pleasence, Daria Nicolodi

Jennifer arrive en Suisse à l’Institut Richard Wagner pour y poursuivre ses études. Un soir, lors d’une crise de somnambulisme, la jeune fille assiste au meurtre d’une étudiante…

Aussi poétique qu’angoissant, Phenomena fait vraiment figure d’œuvre à part dans la filmographie de Dario Argento, avec cette aura particulière de mélancolie douce-amère qui émane de chacun de ses plans… A mi-chemin entre le giallo de la trilogie « Animalière » et le surréalisme onirique des « Trois Mères », Phenomena s’apparente à un conte merveilleux sur l’éclosion de jeunes filles en fleurs jusqu’alors en quête d’identité. Délaissant la sur-esthétisation hallucinée d’un Suspiria ou Inferno pour une désaturation très contrastée, le plus célèbre des réalisateurs Italiens revient ici à quelque chose de plus sobre, de plus subtil aussi, mais sans pour autant négliger son inclinaison naturelle à la théâtralisation des images. Si Phenomena demeure incontestablement une œuvre de toute beauté, quoique d’une relative simplicité graphique si l’on tient compte de qui l’a réalisée, il faut bien reconnaitre que ses quelques longueurs assassines et son final pour le moins décevant font nettement retomber l’intérêt du film et laisse la désagréable impression que le cinéaste a fini par se perdre dans ses obsessions.

Ainsi l’univers de Phenomena contient-il de multiples éléments provenant directement du genre merveilleux. Tout d’abord, l’archétype de la jeune fille livrée à elle-même, sensible et intelligente mais rejetée par ses pairs, et qui se découvre un don extraordinaire qu’elle n’apprendra à maîtriser qu’au fur et à mesure que l’histoire avance, dans une sorte de rite initiatique. Interprétée par une Jennifer Connelly (Requiem For A Dream, Un Homme d’Exception) aux traits encore enfantins et arborant une frimousse d’une fraîcheur absolument craquante, le personnage central de Jennifer est pour ainsi dire le pivot de l’histoire du film ; lequel doit beaucoup de sa consistance à l’interprétation remarquable de la jeune actrice qui débutait à peine dans le métier. Pour ce qui est des éléments merveilleux, on peut également citer le personnage à part entière des insectes, alliés inattendus de l’héroïne, omniprésents dans l’intrigue de Phenomena et se présentant comme le chemin ultime vers la vérité ; ainsi que l’énorme bâtisse que constitue l’Institut Richard Wagner, forteresse réputée imprenable au cœur de laquelle réussit pourtant à s’infiltrer le visage de la Mort personnifiée. Le vieux docteur (incarné par un Donald Pleasance sous-exploité) qui recueille la jeune fille et lui révèle sa véritable nature peut faire penser à la figure du patriarche ou du vieux magicien isolés dans leur tour d’ivoire qui peuplent les contes de notre enfance. Difficile d’en citer davantage sans spoiler, mais sachez que le film fourmille de détails de ce genre qui visent à lui conférer un caractère allégorique particulièrement bien géré.

Du coup, l’on pourrait légitimement s’attendre à une esthétique elle aussi « merveilleuse », fantasmagorique, digne d’un film-trip dont seul Argento a le secret mais, curieusement, ce n’est pas le cas avec Phenomena. Le réalisateur prend le parti de faire évoluer son intrigue dans les règles de l’art d’un genre qui a contribué à bâtir sa réputation : le giallo. Ici, point d’effets de saturation qui en jettent ou de décors à l’architecture alambiquée, l’esthétique du film reste très simple pour se concentrer au maximum sur l’histoire et les personnages ; bien que l’on retrouve comme toujours la précision extrême d’une mise en scène systématisée au possible et régie par un souci du détail à la limite de la maniaquerie. On retrouve donc à plusieurs reprises l’adoption du point de vue subjectif de l’assassin caractéristique du giallo, ainsi que la focalisation sur l’arme du crime comme artefact unique du personnage de l’assassin dont l’apparence nous sera masquée jusqu’au dénouement final, ainsi qu’un certain penchant pour le grand guignol lors de mises à mort plutôt intéressantes à défaut d’être vraiment originales.

Tiens, d’ailleurs, parlons-en du dénouement final… Malheureusement, la fin du film semble avoir été atrocement bâclée, comme si Dario Argento lui-même ne savait pas vraiment où il voulait en venir. La résolution du mystère arrive dans l’histoire comme un cheveu sur la soupe et l’on peut se demander à juste titre l’intérêt que trouvent les personnages à agir de la sorte. En bref, la fin tombe un peu de nulle part et s’enfonce même un peu plus dans la médiocrité de par l’utilisation d’effets spéciaux plus ridicules qu’effrayants et qui font davantage penser à Braindead de Peter Jackson qu’à La Malédiction de Richard Donner. Seule la scène désormais devenue culte de la chute de Jennifer dans le « magma de la mort » vaut vraiment le détour tant elle demeure mentalement éprouvante pour le spectateur et superbement retranscrite à l’écran par une mise en scène atteignant des sommets de crédibilité. Insectophobes s’abstenir…

Enfin, le point fort de Phenomena reste sa bande-sonore endiablée, véritable célébration des années 80. La musique tient une telle place dans les œuvres du cinéaste qu’elle finit par produire une sorte d’effet d’attente auprès des cinéphiles Argentesques qui savent très bien que quelle que soit la qualité du film, la musique sera mémorable. Pour Phenomena, Argento ne se prive de rien et emprunte des chansons à des artistes de heavy metal de renommée mondiale tels que Iron Maiden et Motörhead, ou encore l’ex-Rolling Stones Billy Wyman. Le film tout entier est donc rythmé par de bon gros riffs bien nerveux de guitare électrique à l’ancienne qui collent parfaitement aux images pour un effet particulièrement jouissif pour les oreilles. Sans oublier bien sûr le thème principal absolument magnifique des Goblins, savant alliage de voix lyrique et de rythmes electro-rock, que je placerais pour ma part au même niveau que celui de Suspiria.

Phenomena est donc un curieux croisement entre le giallo réaliste et le conte merveilleux, où le surnaturel surgit  des évènements du quotidien les plus banals, sur fond d’ode poétique à l’adolescence et rythmé par une bande-son exceptionnelle. Malgré un final un peu limite qui en décevra plus d’un, Phenomena reste un excellent divertissement qui, sans toutefois parvenir à s’élever au rang de chef-d’œuvre ultime, ravira les fans d’Argento ainsi que les amateurs de cinéma poético-fantastique.

Red Eye – Sous Haute Pression (Wes Craven, 2004)

red_eye_sous_haute_pression,1Red Eye – Sous Haute Pression
Réalisateur : Wes Craven
Origine : États-Unis
Année de production : 2004
Durée : 1h30
Distributeur : United International Pictures
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Rachel McAdams, Cillian Murphy, Brian Cox

Lisa Reisert a une peur bleue de l’avion, mais l’horreur qui l’attend sur ce vol de nuit pour Miami n’a rien à voir avec sa phobie. Alors qu’elle prend place dans l’engin, elle est agréablement surprise de retrouver Jack Reventer, le charmant jeune homme avec qui elle a pris un verre avant l’embarquement. Cependant, quelques instants après le décollage, ce dernier tombe le masque et révèle la vraie raison de sa présence à bord : il participe à un complot visant à tuer le secrétaire adjoint à la sécurité nationale…et Lisa est la clef de son succès. Si elle refuse de coopérer, son propre père sera éliminé par un tueur qui n’attend qu’un appel de Reventer.

Wes Craven, maître incontesté « rape-and-revenge » depuis ses excellents La Dernière Maison sur la Gauche et La Colline a des Yeux dans les années 70, mais aussi inventeur génial du personnage mythique, sadique et griffu de Freddy Krueger, s’essaye au thriller en 2004 avec Red Eye – Sous Haute Pression. Bien que ce film ne fasse pas vraiment preuve d’une formidable originalité, force est de reconnaitre cependant que le réalisateur tant plébiscité s’en sort plus que bien pour une « première fois » et témoigne d’une certaine habileté dans le maniement des codes inhérents au genre qui a piqué sa curiosité.

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En effet, le principal moteur de Red Eye consiste en l’élaboration progressive d’un suspense haletant au sein d’une situation-catastrophe plutôt ordinaire dans ce genre de films, l’avion servant de décor principal à la confrontation entre Lisa Reisert (Rachel McAdams ; Jeux de Pouvoir ; Sherlock Holmes), jeune femme sage et consciencieuse pour qui le travail passe avant tout, et son inquiétant voisin de siège Jack Reventer (Cillian Murphy ; 28 Jours Plus Tard ; Sunshine ; Inception), qui n’hésitera pas à employer « les grands moyens » pour parvenir à ses fins. Dès l’instant où ils se rencontrent à l’aéroport, le spectateur sent qu’un grand soin a été apporté aux dialogues, souvent incisifs, entre ces deux personnages hautement charismatiques. Mention spéciale à Cillian Murphy, qui comme toujours excelle dans ce genre de rôle d’homme à la beauté glaciale, sophistiqué, charmeur et raffiné mais dont le regard hypnotique semble cacher une folie latente aussi terrifiante qu’envoûtante. Son jeu peut d’ailleurs faire penser à celui qu’il adoptera quatre ans plus tard dans Batman : The Dark Knight, de Christopher Nolan, dans lequel il interprète le Dr Jonathan Crane / L’Épouvantail.

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La première partie de Red Eye nous propose donc de suivre l’insidieux processus de rapprochement opéré par Reventer pour peu à peu gagner la confiance de sa « proie », jusqu’à ce que celui-ci dévoile brusquement son vrai visage et occasionne par là même un retournement de situation particulièrement bien amené.  La suite du film est ainsi rythmée par les efforts désespérés que déploie Lisa pour se dépêtrer du terrible piège qui s’est refermé sur elle au moment où elle s’y attendait le moins et qui va complètement bouleverser sa vie ainsi que celle de ceux qui lui sont chers. La tension qui émane de ce face-à-face impitoyable fonctionne à merveille et parvient sans problème à nous immerger au cœur d’une ambiance hostile et angoissante, entre tentatives d’intimidation, usages répétés de la force et moyens de pression toujours plus fallacieux. Enfin, l’ingéniosité dont fait preuve Lisa pour tromper l’attention de son ravisseur contribue également à alimenter le suspense de ce huis-clos réellement prenant et sublimé par les interprétations sans faille de ses deux acteurs principaux décidément fort talentueux et parfaitement à l’aise dans leurs rôles respectifs.

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Niveau esthétique, le film est loin d’être inoubliable et se contente du minimum syndical : la réalisation se montre soignée sans pour autant casser des briques, la musique est assez satisfaisante pour créer une atmosphère lourde et oppressante mais reste cependant plus qu’anecdotique, la photographie demeure des plus banales ; bref, on peut dire sans trop craindre de s’avancer que Red Eye ne se singularise pas vraiment par le traitement formel qui lui est consacré. Non, l’intérêt du film est tout autre, en réalité centré sur les émotions vives qui circulent au sein de cet échange musclé autour duquel se construit l’intégralité de l’intrigue.

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La dernière partie du film s’apparente d’ailleurs à une véritable explosion de haine contenue tout au long du vol qui aurait enfin la possibilité de s’extérioriser sans demi-mesure. La brutale métamorphose de Cillian Murphy est par ailleurs assez impressionnante, le jeune homme calme et réfléchi qui jusqu’à présent gardait tout contrôle de la situation se muant tout à coup en bête sauvage au visage révulsé qu’un seul et unique affront aura achevé de faire basculer dans la folie la plus primale. L’aspect soudainement très « boggeyman » de son personnage névrotique et assoiffé de vengeance marque bien évidemment la signature du réalisateur sacré « maître de l’horreur » qui parvint à redorer le blason du slasher durant les années 90 avec son superbe Scream. Cette dimension purement horrifique (bien qu’à très petite dose) clôt le film en beauté en nous assenant non pas une grosse claque dans la gueule mais plutôt de petites pichenettes bien senties à l’arrière du crâne… Juste ce qu’il fallait pour nous laisser une bonne impression, en somme.

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Pas exceptionnel pour un sou mais redoutablement efficace, Red Eye est un petit thriller honnête, abouti et divertissant, qui vaut certes le détour pour la maîtrise scénaristique indéniable dont il fait preuve, mais aussi pour le plaisir tout simple de voir Cillian Murphy sortir de ses gonds… A bon entendeur !

Black Swan (Darren Aronofsky, 2010)

Réalisateur : Darren Aronofsky
Origine : Etats-Unis
Année de production : 2010
Durée : 1h43
Distributeur : Twentieth Century France
Interdiction : Aucune
Interprètes : Natalie Portman, Vincent Cassel, Mila Kunis, Winona Ryder,

Rivalités dans la troupe du New York City Ballet. Nina est prête à tout pour obtenir le rôle principal du Lac des cygnes que dirige l’ambigu Thomas. Mais elle se trouve bientôt confrontée à la belle et sensuelle nouvelle recrue, Lily…

Qu’on se le dise, Black Swan fait partie de ces films qui parviennent à vous retourner les tripes en deux plans-trois mouvements. Bénéficiant d’une esthétique époustouflante et d’une prodigieuse interprétation de la part de son actrice principale, la belle et talentueuse Natalie Portman (Star Wars I et II ; V Pour Vendetta ; Closer, Entre Adultes Consentants) qui affiche ici une ambiguïté plus que troublante, le film de Darren Aronofsky (Requiem For A Dream ; The Fountain ; The Wrestler) offre un traitement du thème pourtant assez ressassé de la dualité avec une virtuosité tout bonnement déconcertante. Préparez-vous à recevoir une bonne grosse claque comme on n’en reçoit plus !

Black Swan est avant tout l’histoire d’une jeune femme sensible et fragile, Nina, qui va peu à peu se laisser consumer par le seul et unique feu qui l’anime réellement dans la vie : la danse. Poussée par son entourage à découvrir sa part d’ombre pour être en mesure d’interpréter le rôle maléfique du célèbre Cygne Noir, Nina va explorer une facette de sa personnalité qu’elle n’avait jusqu’alors jamais soupçonnée ; ainsi le film tout entier retrace t-il la progressive déchéance mentale et physique de cette ballerine au cœur de verre dont le drame existentiel est de n’avoir vécu qu’au travers de sa passion démesurée, jusqu’à complètement perdre de vue toute notion identitaire constitutive de son être véritable. Alors que tout le monde autour d’elle la somme de « se perdre » (« Loose yourself ! », lui répètera maintes fois son prof de danse), le spectateur, lui, ne peut que frissonner d’angoisse à l’idée de cet inévitable cataclysme psychologique qui se profile à l’horizon et que suggèrent les nombreux indices extra-diégétiques laissés par le film.

En effet, chacun des éléments filmiques qui composent Black Swan sont mis au service d’une logique implacable de destruction imminente. Premier constat dès la séquence d’ouverture : la caméra est extrêmement mobile et semble parfaitement coller au corps de Nina, tournoyant autour d’elle avec une énergie folle qui semble être celle du désespoir. Par ailleurs, l’image se présente comme étant prise dans un processus de vacillement permanent qui tend à s’amplifier au fil du film, comme si cette dernière se voulait la représentation purement cinématographique de l’instabilité mentale et émotionnelle de Nina, prête à s’effondrer comme un château de cartes au moment opportun. La musique, magistralement composée par il maestro Clint Mansell (Requiem For A Dream, The Fountain), opère quant à elle de légères dissonances dans ses mélodies, comme pour signifier au spectateur de manière quasi « organique » que quelque chose cloche dans ce parcours a priori sans fautes que le film choisit de reconstituer avec beaucoup d’humanité et d’authenticité. Enfin, le traitement des bruitages sonores vise à appuyer certains évènements qui s’avèreront être le déclencheur de la folie de Nina, ou au contraire à représenter concrètement le glissement imperceptible mais bel et bien présent qui s’opère au sein de son esprit tourmenté par un trop-plein de pression qu’elle n’était pas à même de supporter. De cette manière, le travail consacré aux mouvements de caméra et à la bande-sonore confèrent à l’atmosphère générale de Black Swan un sentiment d’inquiétante étrangeté et agissent ainsi comme de sombres présages visant à instaurer un suspense par anticipation proprement viscéral.

C’est en effet presque avec la boule au ventre que l’on « subit » littéralement la métamorphose de Nina « sweety girl » en cet idéal inaccessible qui lui permettra enfin de s’approprier le rôle du Cygne Noir, malheureusement de manière définitive… Natalie Portman est absolument stupéfiante dans son personnage de jeune femme surprotégée par sa mère et tiraillée entre ses désirs de gloire et ses difficultés à vivre pleinement le moment présent, elle est un véritable tourbillon d’émotions vives qu’elle réussit à véhiculer avec une candeur saisissante. De manière générale, l’intégralité du film est porteur d’une pluralité de sensations très éprouvantes qui « remplissent » peu à peu le spectateur jusqu’à « l’overdose » finale où celui-ci ressentira la nécessité de se changer les idées en même temps que le besoin irrépressible de ressasser tout ce dont il vient de s’imprégner durant presque deux heures pour revivre encore et encore cette expérience d’une intensité rare. La folie latente de Nina se ressent au travers de tous les espoirs qu’elle place dans ce rôle de « Reine des Cygnes » qui semble enfin donner un sens à son existence, mais aussi et surtout dans le délire paranoïaque qui s’installe progressivement au cœur de l’intrigue et que nous, spectateurs naïfs et consentants, partageons pleinement, dupés par les jeux de doubles et de miroirs dont le film use avec beaucoup d’intelligence pour nous manipuler en beauté et nous emmener là où nous n’aurions jamais cru aller de notre plein gré.

Les scènes de danse, jouées par Natalie Portman elle-même, comportent en leur sein un magnétisme hypnotique que la mise en scène parvient à transcender de manière absolument magistrale, notamment via les mouvements extraordinaires de la caméra qui semble « danser » elle-même. Le spectateur se retrouve ainsi complètement transporté par ces démonstrations ultimes de grâce et de beauté sublimées par la symphonie de Tchaikovsky revisitée par le génie Mansell, et ce dès la séquence d’introduction qui nous plonge d’emblée dans un univers ensorcelé qui agit sur nous comme un puissant sortilège. On retrouve également le goût certain d’Aronofsky pour l’esthétique du clip qu’il avait poussée à son paroxysme dans Requiem For A Dream, notamment dans la scène hallucinante de la discothèque durant laquelle Nina décide de faire sauter toutes les barrières qu’elle s’était imposées jusqu’alors. Cette séquence réussit à nous plonger dans une sorte d’état extatique proche de celui de Nina, un état « second » dans lequel la jouissance des sens l’emporte sur tout semblant de raisonnement logique.

Certaines scènes de Black Swan utilisent par ailleurs les codes du cinéma d’horreur avec beaucoup d’ingéniosité, instaurant par là même une ambiance lugubre et angoissante digne des grands films de genre. En se servant du « prétexte » des hallucinations sensorielles de son héroïne, le film explore des mécanismes de la psyché qu’il parvient à retranscrire à l’écran de manière plus que convaincante, notamment lors des scènes de métamorphose fantasmée de Nina, vraiment impressionnantes. En plus de la portée dramatique et fantastique que cette improbable transformation physique implique, on relèvera chez Black Swan une dimension hautement poétique qui atteint son apogée lors de la représentation finale du « Lac des Cygnes ». Le film prend alors des allures de tragédie antique que le jeu sans failles de Natalie Portman achève de rendre inoubliable pour le spectateur à la fois traumatisé et émerveillé par l’explosion passionnelle de ces dernières images.

Fascinant, bouleversant et aussi sombre qu’éblouissant, Black Swan constitue indéniablement le chef-d’œuvre ultime de la carrière d’Aronofsky, et à partir de ce jour l’un de mes films préférés. Un film à aller voir de toute urgence, vraiment !

Bruiser (George A. Romero, 2000)

Réalisateur : George A. Romero
Origine : Etats-Unis, Canada, France
Année de production : 2000
Durée : 1h38
Distributeur : Mars Distribution
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Jason Flemyng, Peter Stormare, Leslie Hope, Nina Garbiras,

Henry Creedlow a toujours respecté les règles et fait ce qu’on lui demandait de faire sans poser de questions. Mais un matin, il découvre que son visage a disparu. Tous ses efforts d’intégration et son désir de reconnaissance ont fini par lui coûter la seule chose qu’il ne peut remplacer : son identité. Il se lance dans une expédition punitive contre tous ceux qui l’ont humilié jusqu’alors.

Depuis La Part des Ténèbres en 1992 jusqu’à Land Of The Dead en 2005, George A. Romero n’a fait qu’un seul film : Bruiser. Revenge-flick fantastico-horrifique atteignant des sommets de cynisme corrosif, Bruiser dénote dans la filmographie du maître des zombies autant par son histoire grinçante que par le traitement formel qui lui est associé. Brutal, caustique, nerveux et attachant, le film s’apparente à un fantasme universel de vengeance salée envers ceux qui s’acharnent à pourrir la vie des autres, une véritable explosion de rage trop longtemps contenue qui se métamorphose un beau matin en soif de revanche inassouvissable, si ce n’est dans le sang et les larmes…

Après Martin et la saga Of The Dead,on ne s’étonne plus de voir les films de Romero prendre des allures d’allégories profondément réflexives sur des thématiques intrinsèquement liées aux différentes facettes d’une humanité en déclin. Ici, c’est la perte d’identité d’un individu englué corps et âme dans le conformisme qu’impose la société occidentale en échange du rêve illusoire d’une potentielle ascension sociale qui est traitée via le personnage pathétique de Henry Creedlow. Outre ce que suggère la construction sans équivoque de son nom (« Creedlow » signifie littéralement « principes faibles », qui n’est pas sans évoquer la faiblesse de caractère certaine dont souffre celui qui le porte), Henry représente cette couche de population salariée, déconsidérée et opprimée par l’ascendance tyrannique de leur hiérarchie, qui envisage chaque matin le suicide mais qui continue néanmoins à se saigner aux quatre veines dans l’espoir vain de concrétiser un jour leurs idéaux. Pour combler les désirs extravagants de sa femme trop ambitieuse et infidèle ; pour répondre aux attentes toujours plus exigeantes de son patron qui le méprise et l’humilie sans cesse ; pour avoir l’impression d’exister et d’enfin trouver sa place dans un monde hostile qu’il ne comprend pas malgré tous ses efforts et sa bonne volonté ; Henry a littéralement renié son individualité propre, se laissant écraser jour après jour sans jamais se plaindre… Désormais, il n’est plus que l’ombre de lui-même, il est « l’homme invisible » que personne ne remarque ni n’entend, allant jusqu’à complètement ignorer qui il est réellement et quelles sont ses aspirations véritables indépendamment de toute contrainte extérieure. Et Romero de pousser la symbolique jusqu’à le faire se réveiller un beau matin avec un masque blanc, parfaitement vierge, en guise de visage…

Ainsi, c’est donc le brusque et sanglant réveil d’un homme jusqu’à présent résigné à sa misérable condition de faire-valoir qui sert de base à l’histoire de Bruiser (« Cogneur » en français). Le spectateur va alors assister à la métamorphose complète d’un homme qui n’a plus rien à perdre et que la prise de conscience de son statut peu enviable a transformé en Ange de la Mort assoiffé de vengeance. De ce côté-là, le film est absolument jouissif tant il cristallise un désir intime que nous pouvons tous éprouver à un moment de notre vie, celui de tout envoyer valser sans penser aux conséquences et de se faire justice soi-même pour rétablir un ordre personnel jusqu’alors laissé en berne, cause d’une souffrance morale aussi insidieuse que destructrice. Du début à la fin du film, on ne peut qu’être fasciné par le talent d’observateur incroyablement perspicace de Romero qui est ici parvenu à saisir l’essence du vice humain avec une subtilité tout simplement éblouissante. A l’instar du poète solitaire qui du haut de sa tour d’ivoire esquisse des croquis d’une lucidité implacable des diverses personnalités qu’il distingue parmi la foule mouvante, le cinéaste de Pittsburgh a réussi à capter ces petits détails éthérés qui constituent l’être humain dans toute sa complexité et son ignominie.

Il est évident que le film accuse volontairement un certain manichéisme dans sa perception du monde : les « mauvais » sont vraiment pourris jusqu’à l’os tandis que les « bons » (et ils sont rares) affichent des comportements irréprochables jusqu’à la fin du film. Seul le personnage d’Henry, que nous avons déjà décrit précédemment, illustre explicitement la dualité relative à tout être humain en étant capable du meilleur comme du pire. Pour relever un tel challenge, Romero s’est entouré d’un casting de choix : on retrouve l’excellent Peter Stormare (The Big Lebowski ; 2001 Maniacs ; L’Imaginarium du Docteur Parnassus) qui se démène comme un beau diable comme être le plus insupportable possible (et il y arrive de manière très convaincante), la candide Leslie Hope (la femme de Jack Bauer dans la saison 1 de 24 Heures Chrono) dont le rôle de Rosie semble avoir été fait sur-mesure, et bien sûr Jason Flemyng (Arnaques, crimes et botanique ; Mirrors ; Kick-Ass) dont l’indéniable talent d’acteur se retrouve ici sublimé par un charisme inénarrable et une adaptation parfaite à son personnage de looser désabusé poussé par une hargne redoutable jusqu’alors insoupçonnée. La présence du vétéran de l’horreur Tom Atkins (Fog ; New York 1997 ; Maniac Cop), qui avait déjà collaboré avec Romero sur Creepshow et Deux Yeux Maléfiques, reste fort réjouissante pour les fans des films d’horreur old school des années 80.

Outre ses performances d’acteurs remarquables et son scénario comme toujours admirablement bien élaboré, Bruiser se singularise par l’utilisation de nombreux codes appartenant essentiellement au genre horrifique, et plus précisément au film de zombies. Ce sera donc le sourire aux lèvres (ou dans un sursaut, au choix) que l’on assistera aux apparitions fantomatiques d’un Henry qui a tout du parfait mort-vivant (l’analogie est vite faite entre l’homme sans visage et le cadavre ambulant), surgissant de derrière une porte ou une fenêtre (avec les effets sonores qui vont bien), attaquant souvent dans le dos, agrippant brusquement l’épaule de sa future victime, etc. Le film se montre par ailleurs doté d’une esthétique très poussée, autant dans l’élaboration de plans absolument brillants que dans le travail effectué sur la photographie. Les dialogues, souvent très incisifs, tranchent dans le vif avec une virtuosité typiquement Romerienne qui force le respect et l’admiration autant qu’elle pousse à la réflexion. Bien évidemment, le révérend de l’horreur a pris soin d’agrémenter son œuvre de quelques effets gore bien sentis qui retranscrivent parfaitement la pression constante que subit Henry et qui le pousse à commettre l’Irréparable. Néanmoins, on peut relever quelques longueurs à partir de la seconde moitié du film, le rythme tend à s’essouffler quelque peu avant de repartir sur un final aussi spectaculaire que réjouissant. La justice est faite, l’ordre rétabli, la bombe « H »peut alors se désamorcer jusqu’au prochain cas de force majeure…

Malgré ses quelques imperfections toutes relatives, Bruiser reste une œuvre extrêmement forte, à l’énergie détonante qui éclate dans tous les sens pour nous mettre une grosse claque sans ménagement. Vecteur d’une catharsis incontestablement libératrice, Bruiser nous offre le plaisir régressif de savourer l’ironie mordante et pessimiste de George A. Romero tout en expurgeant nos propres frustrations par l’intermédiaire de ce joyeux défouloir marqué par le goût du sang.

Incidents de Parcours (George A. Romero, 1988)

Titre original : Monkey Shines
Réalisateur : George A. Romero
Origine : Etats-Unis
Année de production : 1988
Durée : 1h48
Distributeur : MGM Home Entertainment
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Jason Beghe, John Pankow, Kate McNeil, Joyce Van Patten

Jeune étudiant en droit, Allan Mann voit son brillant avenir brisé par un accident qui le laisse paraplégique. Aigri et empli de colère, il sombre dans la dépression… Jusqu’au jour où son ami Geoffrey lui fait don d’un singe capucin femelle répondant au nom d’Ella. Entraînée à lui obéir au doigt et à l’œil, Ella aide Allan à reprendre goût à la vie. Mais bientôt, Ella commence à anticiper les pensées d’Allan et d’étranges phénomènes se produisent. Peu à peu, Allan comprend que le singe a développé un comportement haineux envers tous ceux qui s’approchent de lui. Paralysé, incapable de faire le moindre mouvement, Allan va devoir ruser pour arrêter Ella avant que le pire ne se produise.

Basé sur la nouvelle Monkey Shines de Michael Stewart, le film Incidents de Parcours signe l’avènement d’une nouvelle période fantastique de George A. Romero (plutôt vide en fin de compte, on compte seulement quatre films en vingt ans), entre les réalisations de Day Of The Dead (1985) et Land Of The Dead (2005). Ainsi Incidents de Parcours joue t-il sur différentes cordes de la sensibilité spectatorielle qui parvient à opérer un habile mélange de registres parfaitement équilibré pour au final produire une adaptation cinématographique intéressante et très aboutie à tous les niveaux de sa conception.

A partir d’un pitch initial somme toute plutôt atypique, Romero explore les diverses tonalités narratives qui s’offrent à lui pour rendre son œuvre la plus complète et vraisemblable possible. Drame, comédie, fantastique et épouvante se succèdent ainsi avec une fluidité déconcertante qui contribue à démontrer que l’histoire d’Incidents de Parcours touche bel et bien à plusieurs aspects concrets de l’existence humaine. En effet, à partir du moment où Allan rentre chez lui en fauteuil roulant, incapable de bouger la moindre partie de son corps et réduit à vivre sous assistance permanente, tout s’effondre autour de lui. Sa fiancée l’abandonne sans même se retourner, son entourage n’a plus que des regards empreints de pitié humiliante à lui offrir, Allan se retrouve complètement désœuvré et plonge dans une profonde dépression. C’est donc avant tout un drame intrinsèquement humain qui se joue devant nos yeux, la représentation d’une vie entièrement brisée en une fraction de seconde, tout rêve d’avenir ayant été balayé d’un revers de la main au moment même où le camion a percuté ce jeune homme à qui tout semblait sourire, ne lui laissant aucun échappatoire pour envisager son futur sous le signe d’une éventuelle bonne étoile. Et c’est dans ce contexte poignant que débarque le petit singe Ella, l’élément perturbateur du récit, sous des traits qui ne laissaient pourtant rien présager du danger que celui-ci représente en réalité.

Le point fort du film reste sans aucun doute la manière dont le scénario s’attarde sur les personnages pour en faire ressortir les caractéristiques principales qui bien évidemment influeront toutes à divers degrés sur le déroulement de l’intrigue : l’obligeance excessive et névrosée de la mère d’Allan, de plus en plus envahissante et irritante au fil de l’histoire ; les obsessions scientifiques de Geoffrey, sorte de relecture intellectualisée du savant fou que l’on trouve généralement dans les séries B ; la traîtrise éhontée des personnes soi-disant dignes de confiance, comme la fiancée d’Allan et son chirurgien le docteur Wiseman ; la frustration hystérique de Maryanne, son infirmière aigrie et en mal de reconnaissance ; la bienveillance désintéressée et séduisante de la jeune et jolie Melanie ; etc. Tous les personnages bénéficient ainsi d’une richesse identitaire suffisamment élaborée pour que le spectateur puisse s’y attacher et parfois même s’y identifier sans aucune difficulté ; élément d’une importance capitale compte tenu des codes sur lesquels joue le film. L’élaboration du contexte préalable à l’arrivée d’Ella tient ainsi une place d’une importance capitale au cœur de l’histoire et agit comme une sorte de préparation indispensable de la sensibilité du spectateur afin que celui-ci demeure pleinement réceptif aux évènements tragiques qui vont suivre.

Je passerai sur le travail colossal effectué avec le singe capucin lors du tournage, qui est tout bonnement ahurissant, pour m’attarder davantage sur le climat angoissant auquel donne lieu l’étrange relation qui unit Allan à Ella. D’abord perçue comme un élément salvateur, Ella constitue de prime abord le « déclic » qui parvient à redonner goût à la vie à cet ancien sportif désormais cloué dans son fauteuil pour une durée indéterminée. La seconde partie d’Incidents de Parcours est ainsi empreinte d’un humour bon enfant assez rafraichissant : il est vrai que voir le petit singe grimaçant passer l’aspirateur dans la maison, nettoyer les vitres scrupuleusement, passer des coups de téléphone ou donner à manger à Allan est un plaisir « pétillant » qui réveille en chacun de nous cette joie enfantine de voir un animal de cirque effectuer des tours ingénieux sous nos yeux ébahis. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle la suite de l’histoire demeure aussi efficace : il s’opère à un moment donné un glissement progressif mais certain vers l’épouvante ; on passe de l’échange affectueux et amusant à une confrontation de tous les instants, une démonstration de force perpétuelle visant à ce que l’autre dévoile ses faiblesses au grand jour et finisse par flancher. Le singe devient ainsi la personnification de tous les vices qui sommeillent dans le cœur meurtri d’Allan, il est le réceptacle mais aussi le catalyseur de toutes ses émotions négatives refoulées. Les brusques changements de comportement d’Allan en présence d’Ella ainsi que l’attachement toujours plus fort et destructeur de cette dernière pour son maître sont les principaux éléments qui composent cette ambiance oppressante de menace latente qui caractérise le film. La représentation de l’amour inconditionnel d’Ella pour Allan (voir la scène où celle-ci réclame un moment d’intimité avec lui avec musique romantique et lumière tamisée, absolument craquante) semble véhiculer l’idée que tout sentiment, aussi pur et noble soit-il, peut se changer en source d’autodestruction s’il est perverti par l’excès.

L’aspect fantastique du film est quant à lui très bien géré et tout à fait crédible, le don télépathique d’Ella et les conséquences désastreuses qu’il engendre sur la vie d’Allan constituant une excellente source de danger à forte portée dramatique et tout aussi originale qu’effrayante de par son caractère inhabituel. Romero en profite d’ailleurs pour placer quelques petites piques bien senties envers les scientifiques qui utilisent les animaux comme cobayes à des expériences peu avouables. En considérant Geoffrey comme une sorte de Herbert West en plus modéré mais tout aussi obnubilé par ses recherches un brin tordues qui le poussent à dédaigner son éthique pour pouvoir aller de plus en plus loin dans son délire, Romero critique ouvertement les pratiques sadiques et sans scrupules de la science telles que la vivisection et la lobotomie. Il est à noter que l’on retrouve également les grandes interrogations existentielles du maître des zombies quant à la nature humaine, ou la déchéance morale d’une humanité poussée à agir par son inclinaison naturelle (ou pas ?) vers le vice et déchirée entre le fait d’être à la fois le fruit de plus de deux mille ans d’évolution et le jouet de ses plus bas instincts primitifs. Le regard misérabiliste de la société sur les handicapés n’est pas non plus épargné par la verve satirique de Romero, ainsi que beaucoup d’autres phénomènes que je vous laisse le soin de découvrir par vous-mêmes…

Incidents de Parcours est donc un très bon film fantastique qui vaut vraiment la peine d’être vu mais qui aurait cependant gagné à être légèrement plus court. Subtil, angoissant, quelquefois drôle et très souvent bouleversant, cette adaptation très personnelle de l’histoire de Michael Stewart par le génie du cinéma d’horreur contemporain est à découvrir les yeux fermés et se destine à un public aussi large que réceptif aux inspirations Romeriennes.