Grotesque (Kôji Shiraishi, 2009)

Titre original : Gurotesuku
Réalisateur : Kôji Shiraishi
Origine : Japon
Année de production : 2009
Durée : 1h17
Distributeur : Elephant Films
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Tsugumi Nagasawa, Hiroaki Kawatsure, Shigeo Ôsako

Par une belle soirée d’été, un jeune couple se promène main dans la main. Insouciants et désireux de se livrer l’un à l’autre, ils ignorent que sur le chemin de leur première expérience les attend, un cruel psychopathe. Brutalement kidnappés, les jeunes tourtereaux se réveillent enchaînés dans une pièce obscure jonchée d’instruments chirurgicaux. Face à la torture d’un bourreau expérimenté, la mort est leur meilleur espoir.

Après le visionnage (plutôt éprouvant) de Grotesque, une question fondamentale s’impose presque d’elle-même : le film de Kôji Shiraishi (The Curse ; Carved) serait-il LE torture-porn ultime de la décennie ? Face à la lassitude grandissante qui émane d’un énième Saw (je ne compte bien évidemment pas le tout premier de James Wan, qui à mon sens est une pure merveille) ou de la future trilogie engluée dans le politiquement correct des Hostel, il est clair que Gurotesuku (dans son titre original) a largement de quoi tenir la concurrence, et même bien plus encore… Et pour cause : du gore savamment dosé, de l’humour noir à revendre et un scénario minimaliste pour un huis-clos oppressant et foutrement efficace… Amateurs de torture-porn pur et dur, vous allez être servis !

En effet, le point fort de Grotesque est de ne s’encombrer d’aucune sorte de prétexte aux effusions de sang qu’il met en scène avec un réalisme viscéral. Pour le coup, l’histoire est simplissime : un couple en devenir est kidnappé et séquestré par une espèce de chirurgien fou aux faux airs du « master » Takeshi Kitano, qui torture les gens dans le but de ressentir pleinement leur volonté de survivre. Simple, certes, mais efficace. Après une scène d’introduction plutôt banale et expédiée à la vitesse grand V, nous voici au cœur de l’action à proprement parler, où toutes les humiliations et les souffrances possibles et imaginables sont permises… Ici, point de critique sociologique, de profil psychologique du maniaque comme dans Psychose est ses avatars, et encore moins de semblant de profondeur concernant les deux personnages torturés, lisses à en crever ; le film s’inscrit tout au contraire dans la lignée d’un A Serbian Film (Srdjan Spasojevic, 2010) et se propose de nous donner à voir de la violence graphique entièrement gratuite sans aucun autre but que de nous faire partager l’expérience d’une immersion quasi-totale dans la psyché sadique d’un serial-killer aux motivations fondamentalement incompréhensibles (parfait Shigeo Ôsako !). Du gore pour du gore, certes, mais le tout est vraiment bien maîtrisé et atteint son objectif sans souci.

Et encore, malgré son interdiction aux moins de 16 ans (et son interdiction tout court en Angleterre, ce que la promo du film a bien su exploiter pour faire parler de lui au maximum), Grotesque a su tirer parti d’un montage extrêmement intelligent, mêlant subtilement hors-champs, inserts vraiment gore et gros plans sur les visages déformés par l’horreur de ses protagonistes ou sur les échanges de regards entre le bourreau et ses deux victimes. Ce parti pris stylistique de suggestivité permet à l’imagination du spectateur de se représenter mentalement le pire, tout en agrémentant cette représentation très personnelle de détails bien craspecs, juste ce qu’il faut pour ne pas la court-circuiter et, il faut bien le dire, ne pas écoper d’une interdiction aux moins de 18 ans, aussi. Certaines séquences sont de fait quasi-insoutenables, voire carrément malsaines selon les cas ; et c’est peu dire que la mise en scène fait preuve d’une inventivité jouissive en matière de torture dégueulasse. Le film semble avoir voulu faire plus fort encore que tous les torture-porns américains réunis, et, en ce sens, on peut dire qu’il y parvient…

Hormis sa très belle photographie lorgnant vers le sépia pour un rendu 100% glauque parfaitement maîtrisé, Grotesque sa caractérise par la durée incroyablement longue de ses plans, calculée à la seconde près afin que le spectateur ait tout le temps de s’imprégner en profondeur de l’horreur qui est en train de se jouer sous ses yeux. L’image, à la fois très stylisée et dotée d’un réalisme saisissant, se trouve curieusement alliée à un thème de musique classique récurrent et tout à fais hors de propos ; ce qui va lui conférer une dimension décalée parfaitement en accord avec le titre du film. En effet, tout le métrage est empreint d’un humour noir qui rend le sens du film parfaitement… Grotesque. Ce phénomène se vérifie surtout dans la seconde partie du film, qui devient beaucoup plus grand-guignolesque après une rupture diégétique très nette qui réoriente complètement sa portée et son impact. Comportement parfaitement illogique des personnages, explications dérisoires et ridicules concernant les raisons qui poussent le tortionnaire à agir de la sorte ; tous les éléments du film semblent s’être ligués pour se moquer gentiment des codes des torture-porns et autres thrillers psychologiques contemporains tout en les appliquant à la lettre. Le film affirme ainsi haut et fort ne pas du tout se prendre au sérieux et vouloir prendre le contrepied des autres films du genre en jouant à fond la carte du cliché pour mieux s’imposer comme l’une des principales références des années 2000 en matière de torture-porn, et ainsi offrir à son public un spectacle digne de ce nom.

Autre tour de force : Grotesque compte en tout et pour tout trois acteurs inconnus (sauf Tsugumi Nagasawa, aperçue en femme-crocodile libidineuse dans le bien barré Tokyo Gore Police) et est presque entièrement tourné dans un seul décor, l’espèce de hangar désaffecté dans lequel ont lieu les infâmes tortures. Ce minimalisme esthétique et scénaristique permet encore une fois au spectateur de concentrer toute son attention sur la torture mentale et physique qui se joue à l’écran et fait en sorte qu’aucun autre élément ne vienne parasiter l’horreur pure offerte par Grotesque. Pour ce qui est de nous en mettre plein la vue en accumulant les séquences bien crasseuses et  dérangeantes, le film remplit parfaitement son contrat et ravira les amateurs du genre. Mais qu’en est-il des autres ?

Je ne m’avance pas trop en affirmant que ce film est à ne surtout pas mettre en toutes les mains, et que les réactions suscitées pendant et après le visionnage ont tout autant de chances d’être de l’ordre de l’aversion que de l’admiration. Pour ma part, s’il ne s’agit assurément pas du film du siècle, ou tout simplement d’un grand film, j’avoue m’être « amusée » devant cette petite pépite de gore décomplexé, à prendre uniquement pour ce qu’elle est : un exercice de style globalement très réussi qui joue avec les limites fort subjectives de l’Irreprésentable.

En définitive, si Grotesque n’a rien d’un chef-d’œuvre, force est d’admettre qu’il fait preuve d’une originalité des plus délectables et s’inscrit presque par évidence dans la digne lignée des films les plus violents (d’un point de vue tant bien éthique qu’esthétique) de cette nouvelle vague montante du torture-porn semblant émerger d’un peu tous les horizons (États-Unis, Serbie, etc.). Violence graphique, violence gratuite, violence tout court ; il y a fort à parier que ce film extrême ne laissera personne indifférent. Assurément à voir, mais seulement par un public averti qui sait où il met les pieds.

Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato, 1980)

Réalisateur : Ruggero Deodato
Origine : Italie, Colombie
Année de production : 1980
Durée : 1h38
Distributeur : Grindhouse Releasing
Interdiction : Interdit aux moins de 18 ans
Interprètes : Robert Kerman, Francesca Ciardi, Perry Pirkanen, Luca Barbareschi

Une équipe de journalistes composée de trois hommes et une femme se rend dans la jungle amazonienne à la recherche de vrais cannibales. Bientôt, la troupe ne donne plus aucun signe de vie. Le gouvernement américain décide alors d’envoyer une équipe de secours sur place. Celle-ci retrouve, grâce à une tribu amazonienne, les cassettes vidéo de la première équipe, qui renferme le terrible secret de leur disparition…

« Le film le plus controversé de l’histoire du cinéma… »

Rien n’est plus vrai. Interdit dans plus d’une soixantaine de pays à sa sortie en raison de l’extrême violence de ses images, Cannibal Holocaust reste connu pour avoir été le film le plus censuré de tous les temps. Filmée en caméra à l’épaule, la seconde partie du film se présente comme un documentaire sulfureux retraçant l’expédition de quatre jeunes journalistes au cœur d’une forêt amazonienne peuplée de tribus cannibales. Meurtres, tortures, viols, amputations, le résultat est, pour ainsi dire, extrêmement réaliste… Beaucoup trop réaliste au goût des autorités italiennes du début des années 80 d’ailleurs, qui accusèrent le réalisateur Ruggero Deodato d’avoir réellement tué des acteurs au cours du tournage de ce qui était alors considéré comme un authentique snuff movie. Rumeur totalement infondée bien sûr, bien qu’une demi-douzaine d’animaux aient effectivement été sacrifiés pour les besoins du film… Enfin, Cannibal Holocaust s’est vu flanqué d’un classement X, d’une interdiction aux moins de 16 ans et même aux moins de 18 ans dans la plupart des pays où il n’est autorisé que dans sa version lourdement censurée. Ici, c’est la version intégrale et inédite en France que j’analyserai, elle-même interdite aux moins de 18 ans. Préparez-vous à découvrir le film qui a traumatisé des générations entières de cinéphiles chevronnés…

Il est certain que Cannibal Holocaust ne fait pas dans la dentelle et ne se refuse aucune audace : après les vingt premières minutes d’introduction, nous voilà en compagnie du docteur Monroe, de son guide et des militaires chargés de l’accompagner dans son périple, confrontés à tous les dangers que recèle la terrible jungle amazonienne. Le film n’est de prime abord pas avare en images paradisiaques : faune et flore hautes en couleurs n’ont pas leur pareil pour nous charmer et nous amener à presque oublier que nous sommes sur le point d’assister à la représentation ultime de l’ultra violence au cinéma. Mais ces paysages idylliques sont bien vite supplantés par la terrible réalité, preuve en est l’abominable scène de punition d’adultère qui signe la toute première rencontre entre le monde civilisé et les atrocités des mœurs tribales, mais aussi la première confrontation du spectateur à l’horreur visuelle paroxysmique de Cannibal Holocaust. Cette scène, comme toutes les autres filmées de manière incroyablement réaliste, nous plonge tout à coup dans un autre monde, un monde de fureur archaïque dans lequel le corps humain n’est rien d’autre qu’un tas de barbaque destructible en un clin d’œil. L’idée est brute de décoffrage : un cannibale traine sa femme infidèle sur une plage déserete avant de la pénétrer sauvagement avec un silex de forme contondante, la laisse souffrir en paix quelques instants, avant de réitérer l’acte barbare avec une pierre agrémentée de piques mortelles. L’homme achève son sinistre rituel en fracassant le crâne de sa compagne agonisante à coup de ladite pierre customisée. Cette scène agit comme un choc sismique dans l’esprit du spectateur : à quoi diable est-il en train d’assister ? Comment un film a-t-il pu aller aussi loin en termes de violence graphique ? Mais cela n’est que le début, d’autres éléments plus sadiques et improbables encore sont sur le point de laisser une marque profonde et indélébile dans son esprit définitivement non préparé à de telles images.

Comme je l’ai annoncé précédemment, Cannibal Holocaust se compose de deux parties : la première relatant l’expédition de l’équipe du docteur Monroe pour retrouver la pellicule laissée par les journalistes portés disparus ; la seconde étant le visionnage à proprement parler de la pellicule en question. Pour renforcer le réalisme du film, Ruggero Deodato a pris soin de faire ajouter des effets vidéo visant à rendre la pellicule retrouvée crade et endommagée, afin de nous faire adhérer plus facilement encore à la véracité présumée des faits qui se déroulent sous nos yeux. C’est donc lors de la seconde partie que les choses se corsent : les situations violentes de sadisme éhonté se succèdent alors à vitesse grand V. Les scènes les plus marquantes sont sans nul doute celle où l’on nous donne à voir une femme appartenant à l’une des nombreuses tribus cannibales empalées sur un pieu vertical, lequel lui ressortant par la bouche ; ou encore celle de l’accouchement, durant laquelle un bébé est arraché de force du ventre de sa mère et immédiatement enseveli sous terre, tandis que sa mère, pieds et poings liés, est tuée à coups de pierre par une horde de femmes en furie. Ces scènes dérangent, certes, mais peut-être pas autant que celles mêlant allègrement horreur et pornographie. Deux scènes de viol collectif en particulier ont fait couler beaucoup d’encre de par la crudité extrême de leur représentation, ce qui nous permet de saisir pleinement toute l’horreur qu’implique le fait d’assister à cet acte monstrueux. La cruauté avec laquelle les auteurs du viol se livrent à leur forfait est au moins aussi choquante que l’acte en lui-même, filmé avec autant d’impartialité que possible – le côté documentaire du film annihilant par conséquence tout aspect racoleur.

Fait dépaysant s’il en est, beaucoup d’acteurs ont accepté de jouer entièrement nus durant des séquences entières, et il faut bien avouer que voir autant de sexes découverts en un seul film d’horreur, et donc à visée non pornographique, demeure assez déstabilisant. En parlant de sexe, je ne peux que me sentir obligée de mentionner la scène d’émasculation de l’un des journalistes, vraiment impressionnante de… réalisme, oui, c’est le mot. Ces scènes sont le pivot de Cannibal Holocaust, ce qui constitue toute la « légende » qui l’entoure, mais ne sont néanmoins pas dénuées d’une certaine charge satirique à l’encontre des médias : le fait que ces horreurs aient pu être filmées supposent la recherche insatiable de sensationnalisme du journalisme, qui se trouve ici être la cible principale du réalisateur ; mais aussi l’abstraction totale de toute éthique, ainsi que le voyeurisme cruel et sans complexe d’un public soumis à une dangereuse banalisation de la violence par les médias. Malheureusement, cet aspect critique du film a presque été entièrement balayé par la violence du film lui-même, ne subsistent dans les esprits que les scènes-chocs dans lequel Cannibal Holocaust semble se complaire.

Il demeure délicat de parler du jeu des acteurs, vu que la plupart d’entre eux sont des membres de tribus amazoniennes se contentant d’être naturels – sauf pour les scènes de cannibalisme, du moins l’espère-t-on… Pour ce qui est des autres, le simple fait que le film ait pu être pris pour un snuff movie suffit à prouver la justesse de leurs interprétations respectives. En revanche, il semble très difficile de concevoir que les acteurs aient pu accepter de se livrer à des actes aussi barbares sur des animaux vivants. De quels actes s’agit-il ? De la décapitation et décortication d’une tortue de rivière, entre autres, qui finira cuite au feu de bois et mangée par l’équipe de journalistes dans la seconde partie du film. Cette scène, vraiment dégueulasse, aura largement de quoi faire hurler au scandale les défenseurs de la cause animale tant tout y est montré dans les moindres détails, jusqu’aux ultimes soubresauts nerveux de la pauvre bête qui n’a pourtant déjà plus ni sa tête ni ses viscères. Sans parler du singe qui se fait trancher le haut du crâne à la machette, ou du rat d’eau égorgé en moins de deux, et avec le sourire en plus, etc. Ces sacrifices d’animaux, bien que regrettables et foncièrement inutiles en soi, contribuent néanmoins à alimenter le sentiment de malaise intense qui parcourt le film et à renforcer le réalisme extrême voulu par Ruggero Deodato. Enfin, le final de Cannibal Holocaust, que l’on ne pouvait bien évidemment pas supposer optimiste, clôt brutalement le métrage à la manière d’un Projet Blair Witch ou d’un [Rec] – la caméra qui tombe à terre, le visage du cameraman mort en gros plan face à l’objectif -, réalisant plus d’une vingtaine d’années auparavant ce qui allait devenir l’un des principaux codes des films tournés en caméra subjective.

Choquant, sadique, immoral, gratuit, cruel, dégoûtant ; les adjectifs ne manquent pas aux détracteurs de Cannibal Holocaust… Néanmoins, on ne peut reprocher à cet ovni du cinéma d’horreur, qui à lui seul franchit toutes les limites de la décence imposées par les codes de la censure, d’interroger la notion de l’Irreprésentable. Jusqu’où peut-on aller dans la représentation cinématographique ? A sa façon, Cannibal Holocaust y répond avec justesse : très, très loin… Un film culte à ne pas mettre entre toutes les mains, mais qui vaut assurément la peine d’être vu, au moins une fois dans sa vie.