Dream Home (Pang Ho-cheung, 2010)

Titre original : Wai dor lei ah yut ho
Réalisateur : Pang Ho-Cheung
Origine : HK
Année de production : 2010
Durée : 1h36
Distributeur: Wild Side Films
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Josie Ho, Eason Chan, Derek Tsang, Lawrence Chou, Juno Mak

Enfant, Cheng pouvait admirer le quartier Victoria de Hong Kong depuis les fenêtres de l’appartement familial. Elle s’est juré qu’un jour, elle s’offrirait un appartement sublime avec la même vue. Les années ont passé, et Cheng n’a pas oublié son serment. Elle assume deux jobs en même temps et va même jusqu’à voler des données pour les revendre à la concurrence. Mais elle ne va pas en rester là !

Eh bien ! Voilà fort longtemps qu’un film d’horreur ne m’avait pas autant prise aux tripes ! Cruel, sadique et incroyablement réaliste, ce slasher diabolique à la sauce Hongkongaise a su s’affranchir de toutes les limites du politiquement correct pour  nous livrer une satire acérée et sanguinolente d’une société Chinoise pourrissante qui ne se lasse apparemment jamais d’opprimer et d’asservir ses habitants soumis à un florilège de névroses atypiques toujours grandissant. Il faut dire que pour son tout premier film, la société de production 852 Films a voulu frapper très fort afin de montrer « de quoi le cinéma Hongkongais est capable »… Pari réussi, Dream Home est une véritable bombe de viscères et de sang prête à exploser à la gueule du monde entier !

Les deux premières choses qui frappent le spectateur au visionnage du film-choc de Pang Ho-Cheung sont le réalisme extrême qui anime les scènes de meurtres ainsi que son sens de l’esthétique très poussé. En effet, Dream Home s’ouvre sur une séquence véritablement éprouvante qui nous plonge d’emblée dans l’univers morbide de son héroïne Cheng sans ménagement aucun. Dans cette séquence, et ce sera le cas dans toutes les autres, la caméra s’attarde (très) longuement sur l’agonie du gardien de nuit étranglé au collier Cerflex qui n’en finit pas de se tordre de douleur, d’éructer du sang, de convulser, les yeux exorbités prêts à lui sortir de la tête, toutes veines du visage saillantes et littéralement sur le point d’exploser ; pour finir par rendre son dernier souffle étendu dans une gigantesque mare de son propre sang. Outre l’acte en lui-même, abominablement bien pensé, c’est la durée en temps quasi-réel de la mort qui demeure l’élément le plus choquant du film. Ici, pas question de mort par balle expédiée en trois secondes-chrono (« boum ! » le corps qui tombe en hors-champ et se fait immédiatement oublier) ; non, Pang Ho-Cheung ne nous épargne rien, nous force même à regarder jusqu’au bout cette mort lente et douloureuse, difficilement représentable, dont chacun cherche à faire l’expérience par procuration via le film d’horreur. Là, Pang Ho-Cheung nous ferait presque regretter cette insouciance, tant ce qu’il nous donne à voir s’avère violent à encaisser.

Les meurtres sont donc mis en scène de manière non seulement viscérale mais aussi et surtout incroyablement imaginative : de la torture à l’aspirateur au défonçage de crâne sur la cuvette des chiottes, en passant par la scène de sexe « à quatre » (un gars, une fille, Cheng et son couteau de cuisine) et une éviscération en bonne et due forme non dénuée d’une certaine touche d’humour noir pour le moins appréciable, etc. C’est bien évidemment là l’un des principaux points forts du film : des mises à mort originales et inspirées, foutrement esthétisées et vraiment peu ragoutantes… D’ailleurs, en parlant d’esthétique, Dream Home a le mérite de nous offrir de superbes plans d’ensemble visant à mettre en lumière le paysage urbain de la ville de Hongkong, avec ses immenses buildings en ruine où sont entassés des millions de Hongkongais qui n’ont pas assez d’argent pour lutter contre la hausse des prix de l’immobilier. Grâce à ce parti pris stylistique, la Ville fait office de personnage à part entière, menaçant, impitoyable, au don d’ubiquité écrasant. Le film tout entier est ainsi ponctué de ce style de plans, tous imprégnés d’une certaine amertume auréolée de mélancolie, qui lui confèrent une dimension à la fois dramatique et satirique qui suffirait presque à justifier les actes barbares de Cheng.

Le message social est quant  à lui tout à fait clair : « Pour pouvoir survivre dans cette ville folle, il faut être encore plus fou qu’elle ». En effet, le film nous indique avant la séquence d’introduction qu’à Hongkong, si les salaires des travailleurs ont pu augmenter de 1% en 2007, les prix de l’immobilier ont quant à eux explosé de plus de 15%. De quoi devenir dingue, effectivement… Alors certes, les grands moyens employés par Cheng peuvent paraitre quelque peu disproportionnés au vu des raisons concrètes qui l’y amènent (massacrer une dizaine d’innocents juste pour dévaluer le prix du bien que l’on rêve d’acheter !), mais ils sont à considérer avant tout comme une sorte d’allégorie contemporaine imageant la finalité (poussée à l’extrême) de ce que vivent chaque jour des millions de citoyens dans le monde entier ; la « crise » dont les médias nous rebattent les oreilles n’épargnant bien évidemment personne.

De sacrifices vains en déceptions cuisantes, l’héroïne s’évertue à nourrir son espoir illusoire de posséder un jour la maison de ses rêves d’enfant, seule échappatoire contre l’oppression qui la ronge au quotidien, jusqu’à ce qu’un ultime refus lui fasse perdre, pour un temps du moins, toute éthique et compassion intrinsèquement humaines. Métamorphosée en véritable serial-killersans peur ni pitié, elle ira jusqu’au bout pour servir ses propres intérêts, quelles qu’en soient les conséquences. N’est-ce pas là une métaphore de la progressive déshumanisation vers laquelle la société contemporaine, Occidentale comme Orientale, nous fait tous tendre ? Peut-être la résolution extrémiste de Cheng n’est-elle au final qu’une forme avancée de l’individualisme forcené vers lequel nous avançons peu à peu… Dans tous les cas, qu’il soit immoral ou pas, le message véhiculé par Dream Home ne peut que nous heurter de plein fouet, à défaut de nous toucher, car il entre en résonance avec le lot de frustrations accumulées au fil du temps que chacun d’entre nous porte sur ses épaules comme un lourd fardeau.

Un dernier mot sur les acteurs, qui contribuent largement au sentiment d’immersion saisissant qui prend le spectateur à la gorge tout au long du film. L’actrice Josie Ho (Dead Or Alive 3 ; Exilé ; Contagion) est troublante au possible dans le rôle principal de Cheng, cette jeune femme douce et servile mais néanmoins au bord de l’hystérie qui va littéralement faire exploser toutes les barrières conventionnelles qui la maintenaient jusqu’alors dans son état de parfaite victime « malléable et corvéable à souhait ». Il en émane une violence sourde, bestiale, provenant des profondeurs de l’inconscient saturé de ce personnage à la fois impassible et déchainé comme une furie, au corps aussi fragile et délicat que capable des pires élans de sauvagerie difficilement admissibles venant de la part d’une femme. Son ambiguïté morale (voir la scène avec son père malade) ainsi que la froideur excessive qu’elle s’efforce de masquer sous un sourire empreint de bienveillance forcée, font véritablement froid dans le dos et l’érigent au digne rang de boggey woman des Temps Modernes. Quant aux autres acteurs du film, ils sont tous très convaincants, même lorsqu’ils campent d’authentiques clichés ambulants (le dealer complètement allumé qui ramène les dernières drogues à la mode à L.A ; les vicelards un brin frustrés prêts à foutre leur morale au fond d’un tiroir pour se faire des meufs ; les bourgeoises coincées qui acceptent l’infidélité de leurs maris pour conserver leur statut privilégié ; etc.). Tout ce beau petit monde aura tôt fait de subir les représailles de la Lady Vengeance de Pang Ho-Cheung avec le moins de dignité qui soit et une conviction dans leurs interprétations respectives qui n’est pas pour nous déplaire…

Dream Home est donc un véritable petit bijou de slasher qui parvient sans mal à relancer notre enthousiasme pour un genre qui compte malheureusement plus de grosses daubes que de perles rares à son actif, tout en offrant un point de vue et une façon de faire propres au cinéma Hongkongais qui n’a décidément pas fini de nous surprendre… Une œuvre aussi sanglante qu’intelligente, à déguster sans modération mais qui donne bien du mal à se faire digérer !

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Jeepers Creepers (Victor Salva, 2000)

Réalisateur : Victor Salva
Origine : États-Unis, Allemagne
Année de production : 2000
Durée : 1h31
Distributeur : Bac Films
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Justin Long, Gina Phillips, Jonathan Breck

Pour les vacances d’été, Trish et son frère Darry prennent la route pour rendre visite à leurs parents. En chemin, ils sont poursuivis par un chauffard à bord d’un vieux camion rouillé qui s’enfuit à toute vitesse après avoir manqué de les percuter. Quelques kilomètres plus loin, Trish et Darry aperçoivent le conducteur du camion balancer ce qui semble être des corps humains dans une fosse près d’une ancienne église abandonnée. Une fois l’étrange personnage parti, Darry décide de pénétrer à l’intérieur de la fosse. Il va alors découvrir de terrifiants secrets…

Victor Salva n’est pas un débutant en matière de thrillers fantastiques-horrifiques, et ça se voit. Après The Watch, Clownhouse, Nature Of The Beast et l’excellent Powder, le réalisateur remarqué en 1986 par Francis Ford Coppola revient en force avec Jeepers Creepers, premier volet de ce qui allait devenir une trilogie quatre ans plus tard. Et c’est un véritable coup de maître pour le cinéaste californien qui renoue ici avec ses premières amours en nous offrant un pur thriller d’épouvante réalisé dans les règles de l’art de la série B. Attention, il ne s’agit nullement d’un film de cinéma bis, loin de là, cependant, la forme esthétique et narrative de Jeepers Creepers se rapproche fortement de celle des films de genre low cost des années 80-90.

Incisif, concis et diablement efficace, Jeepers Creepers va droit à l’essentiel sans s’alourdir de tergiversations inutiles. Le film nous plonge directement dans l’action tout en prenant le temps de présenter ses deux personnages principaux, Trish et Darry, deux frères et sœurs qui, derrière leurs chamailleries incessantes, se vouent l’un pour l’autre un amour intarissable. Puis, brutalement, l’élément perturbateur fait son entrée dans le récit de manière fracassante (et c’est le cas de le dire) sous la forme d’un camion sinistre qui relève plus du tas de ferraille que du truck texan habituel. Comme dans Duel de Steven Spielberg, la menace est ici sans visage, incarnée par une machine qui semblerait presque vivante et dont l’objectif, comme l’indique sa plaque d’immatriculation (« BeatNGU » = « Beating You »), est de tout démolir sur son passage. C’est à ce moment-là que tout s’accélère. Après le ton léger des joutes verbales entre Darry et Trish (par ailleurs très amusantes) l’ambiance se fait plus grave, inquiétante, mystérieuse. Mais qui est donc cet individu effrayant qui balance des cadavres dans une fosse désaffectée ?

Le suspense est ainsi établi avec brio, et c’est le souffle court que l’on suit les morbides pérégrinations d’un Darry pétrifié par la peur au cœur de la « cave de la douleur », l’antre de la bête. Certains éléments du décor sont absolument ahurissants (« la chapelle Sixtine redécorée par un psychopathe ») même s’ils ne sont visuellement pas du plus bel effet (est-ce dans le but de conserver cet aspect old school revendiqué dès le début du film ?). En effet, les effets spéciaux pêchent un peu, ce qui risque d’en rebuter certains, mais ce fait n’est pas dérangeant outre mesure… Par exemple, si le boggeyman s’avère très classe lors de sa première apparition dans la pénombre, la découverte de son visage est pour le moins décevante. L’acteur Jonathan Breck (Spiders) semble affublé d’un masque d’Halloween ridicule dont le design est pourtant assez proche de celui du djinn de Wishmaster, mais en bien plus moche. Par ailleurs, mises à part quelques scènes marquantes, Jeepers Creepers n’est pas un film gore, Victor Salva préférant aux boucheries grand-guignolesques la suggestion et la subtilité.

L’un des atouts majeurs du film est sans conteste la profondeur dont bénéficient ses personnages. Trish et Darry sont en effet très attachants et drôles, et l’on ne peut s’empêcher d’espérer qu’ils réussissent à se sortir des griffes de ce gigantesque épouvantail dépenaillé qui a décidé de les prendre en chasse. Le rythme de Jeepers Creepers ne souffre d’aucune longueur et l’intrigue reste prenante du début à la fin du film même si, objectivement, la première partie demeure meilleure que la seconde. Cela est dû en partie au fait que certains éléments auraient pu être supprimés car ils n’apportent pas grand-chose à l’histoire ; notamment le personnage de la voyante qui n’a qu’une utilité strictement extra diégétique, c’est-à-dire qu’à part informer le spectateur des origines et motivations supposées du Jeepers Creepers, elle ne sert absolument à rien. Les quelques références aux films d’horreur de Trish sont quant à elles très réjouissantes, et c’est avec un plaisir non dissimulé que nous l’entendons prévenir son aventurier de frère lorsqu’il veut descendre dans la fosse : « Arrête, dans les films d’horreur, ça se passe toujours comme ça… », etc. Cette petite attention de la part du réalisateur va dans le sens de l’hypothèse selon laquelle Jeepers Creepers serait une sorte de déclaration d’amour aux films de genre… Et c’est réussi !

Le dénouement final est quant à lui plutôt surprenant et original (même si on s’en doutait un peu quand même…) et achève de caractériser cette petite œuvre insolite qui a largement de quoi rivaliser avec les nombreuses productions horrifiques de la décennie. Pas incontournable mais en tout cas inoubliable, Jeepers Creepers demeure un excellent divertissement mais aussi un agréable retour aux sources pour tous les spectateurs fans de séries B.