Maniac (Franck Khalfoun, 2012)

affiche-Maniac-2012-1Réalisateur : Franck Khalfoun
Origine : France
Année de production : 2012
Durée : 1h29
Distributeur : Warner Bros. France
Interdiction : Interdit aux – 16 ans
Interprètes : Elijah Wood, Nora Arzeneder, America Olivo

Dans les rues qu’on croyait tranquilles, un tueur en série en quête de scalps se remet en chasse. Frank est le timide propriétaire d’une boutique de mannequins. Sa vie prend un nouveau tournant quand Anna, une jeune artiste, vient lui demander de l’aide pour sa nouvelle exposition. Alors que leurs liens se font plus forts, Frank commence à développer une véritable obsession pour la jeune fille. Au point de donner libre cours à une pulsion trop longtemps réfrénée – celle qui le pousse à traquer pour tuer.

On l’attendait de pied ferme, le Maniac nouveau est enfin arrivé ! Non content d’apporter un peu de sang neuf au film culte de 1980 réalisé par William Lustig, ce remake made in France scénarisé et produit par Alexandre Aja lui-même a su tirer partie de l’ambiance malsaine de son modèle tout en sachant s’en écarter pour proposer une relecture ludique et originale grâce à son concept de partage total de la subjectivité du tueur.

Maniac_portrait_w858

En effet, l’utilisation de la caméra subjective à la Enter The Void (le clignement d’yeux nauséeux en moins) nous donne l’opportunité unique d’incarner Franck Zito, le serial-killer le plus barré de l’histoire du cinéma, et ce de la scène d’introduction jusqu’au dénouement final. L’immersion est totale et parfaitement maitrisée : nous vivons en permanence avec lui son quotidien marqué par les pulsions meurtrières, les passages à l’acte et les réminiscences traumatiques.

L’élément sans doute le plus réussi de ce parti pris filmique reste les scènes d’hallucinations et de crises de panique de Franck, très intéressantes du point de vue esthétique : les nombreuses et savantes modifications de l’image (flous, tremblements, vacillements, distorsions, etc.) mais aussi du son, avec les larsens et déformations qui prennent peu à peu le dessus sur la réalité, nous plongent d’autant plus profondément dans l’esprit de ce tueur torturé et atypique, ce qui confère au film son ambiance malsaine unique, imprégnée de folie furieuse et de fantasmes morbides.

20295356.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Par ailleurs, le film est ponctué de jeux de miroirs savamment élaborés qui nous permettent de voir le visage d’Elijah Wood de temps à autre, et compte des moments-clés durant lesquels la caméra se décolle quelques instants du personnage, comme si celui-ci sortait littéralement de lui-même au moment de tuer, ce qui nous permet de respirer un peu et d’apprécier le jeu de l’acteur qui reprend le flambeau laissé par feu Joe Spinell avec brio. Ces quelques moments de grâce viennent sublimer la frustration d’être constamment privé de regard sur le personnage principal, dont on attend toujours d’apercevoir le visage avec une impatience qui monte crescendo.

Le suspense haletant qui découle de l’utilisation de la caméra subjective va de pair avec une impression de voyeurisme aussi inconfortable que jouissive. Les scènes de meurtres bénéficient quant à elles d’un gain de réalisme conséquent et ont toutes le mérite de provoquer chez le spectateur des réactions que je qualifierai volontiers d’épidermiques. Le film se montre vraiment généreux en effets gore et en détails sadiques sans non plus en faire des tonnes, prouvant ainsi qu’il a su trouver son équilibre entre la suggestivité et l’effusion de violence viscérale sans jamais tomber dans la surenchère grotesque. Franck dispose de tout un éventail de modi operandi, ce qui donne au spectateur l’opportunité d’expérimenter la mort par plusieurs voies différentes, toutes aussi rudes que passionnantes.

20328691.jpg_r_640_600_b_1_D6D6D6_f_jpg_q_x_xxyxx

L’autre point fort de Maniac reste son rythme soutenu qui ne faiblit à aucun moment : c’est simple, on ne s’ennuie pas une seule seconde, nous sommes plongés au cœur de l’action dès la scène d’introduction aussi brutalement que nous en sommes sortis de force au générique final. L’action est magnifiée par la bande originale, absolument géniale, du compositeur français Rob, qui a su rendre à grands coups de synthétiseurs analogiques cette ambiance oppressante typiquement rétro qui rythmait les bandes horrifiques des années 80. L’univers musical proche du Maniac original, ou même d’un Henry, Portrait d’un serial killer (John McNaughton, 1986) produit avec la technologie actuelle confère au film de Franck Khalfoun une atmosphère unique qui donne envie de se procurer la bande-originale au plus vite.

Maniac témoigne aussi d’un profond amour pour le cinéma de genre caractéristique d’une époque révolue que de jeunes cinéastes talentueux comme Aja tentent de ressusciter ; d’une part grâce à ses choix musicaux, qui rappellent sans cesse les films cultes dont il tire son inspiration, mais aussi par l’intermédiaire de nombreux clins d’œil à l’œuvre originale de Lustig, que je vous laisse le soin de découvrir par vous-mêmes. La manière dont se déroule la toute première scène de meurtre, qui se distingue des autres de par sa mise en scène très codifiée, agit comme un signe de ralliement entre amateurs de films d’horreur « à l’ancienne ».

maniac-photo-elijah-wood-3

Ce remake réussit également le pari de se distinguer des films d’horreur habituels grâce à son scénario brillant qui a sur mettre en avant la psychologie de son personnage sans tomber, encore une fois, dans l’effusion pathogène et le déjà-vu. Dès le départ, nous sommes invités à pénétrer dans son univers interne particulièrement glauque à la symbolique très marquée, où s’entremêlent anarchiquement fantasmes, pulsions et traumas infantiles. Le fait de partager aussi intimement la souffrance du personnage principal confère au film cette profondeur supplémentaire très appréciable pour un film d’horreur, ce qui était déjà le cas dans l’œuvre de Lustig mais qui se trouve ici poussé un cran plus loin grâce à l’introduction du concept de caméra subjective. De plus, l’importance donnée aux mannequins dans l’histoire par rapport au Maniac original parvient sans mal à captiver l’attention du spectateur ; l’originalité du travail de l’artiste David Law agrémente l’ambiance déjà lourde et oppressante de l’œuvre de Khalfoun d’un voile d’inquiétante étrangeté tout lui en apportant une dimension esthétique vraiment unique en son genre.

maniac3

Un dernier mot sur les acteurs, qui se montrent plus qu’à la hauteur de nos espérances, à commencer par l’excellent Elijah Wood, hypnotique dans chacune de ses brèves apparitions à l’écran. En effet, ce dernier, à la différence de Joe Spinell qui misait sur sa carrure de brute et son visage buriné pour nous faire frissonner d’horreur, Wood accuse une présence beaucoup plus énigmatique, toute en finesse, presque évanescente. Son regard pénétrant ainsi que l’aspect fragile, voire chétif de sa silhouette couplée à l’ambivalence de son comportement, entre tendresse et violence latente contenue en permanence, donne un résultat au final tout aussi efficace, bien que très différent, de l’interprétation de Spinell. Et à la question de savoir comment l’acteur qui prêta son visage à Frodon Sacquet allait bien pouvoir rompre sa « mignonitude » pour incarner ce redoutable serial-killer, la réponse est là : teint blafard, cernes démesurés, barbe de quelques jours, vêtements ringards typiques du maniaque eighties’ à la Henry Lee Lucas… Et le tour est joué ! Bravo aussi à Nora Arzeneder, beauté naturelle aussi fraîche que convaincante dans son rôle d’artiste passionnée au comportement plus qu’ambigu.

Maniac Elijah Wood

En définitive, ce remake de Maniac constitue une excellente surprise et une véritable réussite, tant dans son concept ingénieux qui réussit à apporter un nouveau souffle à l’histoire originale que dans son effet coup de poing induit par son ambiance atypique et sa violence graphique proprement viscérale et magnifiquement esthétisée. Pour finir, on peut affirmer sans exagération que ce Maniac version 2012 a su tenir ses promesses pour égaler son modèle, voire même le surpasser. Préparez-vous à un voyage purement cinématographique qui se propose ni plus ni moins de vous offrir l’opportunité unique d’entrer dans la peau et dans l’esprit d’un serial-killer…

Grotesque (Kôji Shiraishi, 2009)

Titre original : Gurotesuku
Réalisateur : Kôji Shiraishi
Origine : Japon
Année de production : 2009
Durée : 1h17
Distributeur : Elephant Films
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Tsugumi Nagasawa, Hiroaki Kawatsure, Shigeo Ôsako

Par une belle soirée d’été, un jeune couple se promène main dans la main. Insouciants et désireux de se livrer l’un à l’autre, ils ignorent que sur le chemin de leur première expérience les attend, un cruel psychopathe. Brutalement kidnappés, les jeunes tourtereaux se réveillent enchaînés dans une pièce obscure jonchée d’instruments chirurgicaux. Face à la torture d’un bourreau expérimenté, la mort est leur meilleur espoir.

Après le visionnage (plutôt éprouvant) de Grotesque, une question fondamentale s’impose presque d’elle-même : le film de Kôji Shiraishi (The Curse ; Carved) serait-il LE torture-porn ultime de la décennie ? Face à la lassitude grandissante qui émane d’un énième Saw (je ne compte bien évidemment pas le tout premier de James Wan, qui à mon sens est une pure merveille) ou de la future trilogie engluée dans le politiquement correct des Hostel, il est clair que Gurotesuku (dans son titre original) a largement de quoi tenir la concurrence, et même bien plus encore… Et pour cause : du gore savamment dosé, de l’humour noir à revendre et un scénario minimaliste pour un huis-clos oppressant et foutrement efficace… Amateurs de torture-porn pur et dur, vous allez être servis !

En effet, le point fort de Grotesque est de ne s’encombrer d’aucune sorte de prétexte aux effusions de sang qu’il met en scène avec un réalisme viscéral. Pour le coup, l’histoire est simplissime : un couple en devenir est kidnappé et séquestré par une espèce de chirurgien fou aux faux airs du « master » Takeshi Kitano, qui torture les gens dans le but de ressentir pleinement leur volonté de survivre. Simple, certes, mais efficace. Après une scène d’introduction plutôt banale et expédiée à la vitesse grand V, nous voici au cœur de l’action à proprement parler, où toutes les humiliations et les souffrances possibles et imaginables sont permises… Ici, point de critique sociologique, de profil psychologique du maniaque comme dans Psychose est ses avatars, et encore moins de semblant de profondeur concernant les deux personnages torturés, lisses à en crever ; le film s’inscrit tout au contraire dans la lignée d’un A Serbian Film (Srdjan Spasojevic, 2010) et se propose de nous donner à voir de la violence graphique entièrement gratuite sans aucun autre but que de nous faire partager l’expérience d’une immersion quasi-totale dans la psyché sadique d’un serial-killer aux motivations fondamentalement incompréhensibles (parfait Shigeo Ôsako !). Du gore pour du gore, certes, mais le tout est vraiment bien maîtrisé et atteint son objectif sans souci.

Et encore, malgré son interdiction aux moins de 16 ans (et son interdiction tout court en Angleterre, ce que la promo du film a bien su exploiter pour faire parler de lui au maximum), Grotesque a su tirer parti d’un montage extrêmement intelligent, mêlant subtilement hors-champs, inserts vraiment gore et gros plans sur les visages déformés par l’horreur de ses protagonistes ou sur les échanges de regards entre le bourreau et ses deux victimes. Ce parti pris stylistique de suggestivité permet à l’imagination du spectateur de se représenter mentalement le pire, tout en agrémentant cette représentation très personnelle de détails bien craspecs, juste ce qu’il faut pour ne pas la court-circuiter et, il faut bien le dire, ne pas écoper d’une interdiction aux moins de 18 ans, aussi. Certaines séquences sont de fait quasi-insoutenables, voire carrément malsaines selon les cas ; et c’est peu dire que la mise en scène fait preuve d’une inventivité jouissive en matière de torture dégueulasse. Le film semble avoir voulu faire plus fort encore que tous les torture-porns américains réunis, et, en ce sens, on peut dire qu’il y parvient…

Hormis sa très belle photographie lorgnant vers le sépia pour un rendu 100% glauque parfaitement maîtrisé, Grotesque sa caractérise par la durée incroyablement longue de ses plans, calculée à la seconde près afin que le spectateur ait tout le temps de s’imprégner en profondeur de l’horreur qui est en train de se jouer sous ses yeux. L’image, à la fois très stylisée et dotée d’un réalisme saisissant, se trouve curieusement alliée à un thème de musique classique récurrent et tout à fais hors de propos ; ce qui va lui conférer une dimension décalée parfaitement en accord avec le titre du film. En effet, tout le métrage est empreint d’un humour noir qui rend le sens du film parfaitement… Grotesque. Ce phénomène se vérifie surtout dans la seconde partie du film, qui devient beaucoup plus grand-guignolesque après une rupture diégétique très nette qui réoriente complètement sa portée et son impact. Comportement parfaitement illogique des personnages, explications dérisoires et ridicules concernant les raisons qui poussent le tortionnaire à agir de la sorte ; tous les éléments du film semblent s’être ligués pour se moquer gentiment des codes des torture-porns et autres thrillers psychologiques contemporains tout en les appliquant à la lettre. Le film affirme ainsi haut et fort ne pas du tout se prendre au sérieux et vouloir prendre le contrepied des autres films du genre en jouant à fond la carte du cliché pour mieux s’imposer comme l’une des principales références des années 2000 en matière de torture-porn, et ainsi offrir à son public un spectacle digne de ce nom.

Autre tour de force : Grotesque compte en tout et pour tout trois acteurs inconnus (sauf Tsugumi Nagasawa, aperçue en femme-crocodile libidineuse dans le bien barré Tokyo Gore Police) et est presque entièrement tourné dans un seul décor, l’espèce de hangar désaffecté dans lequel ont lieu les infâmes tortures. Ce minimalisme esthétique et scénaristique permet encore une fois au spectateur de concentrer toute son attention sur la torture mentale et physique qui se joue à l’écran et fait en sorte qu’aucun autre élément ne vienne parasiter l’horreur pure offerte par Grotesque. Pour ce qui est de nous en mettre plein la vue en accumulant les séquences bien crasseuses et  dérangeantes, le film remplit parfaitement son contrat et ravira les amateurs du genre. Mais qu’en est-il des autres ?

Je ne m’avance pas trop en affirmant que ce film est à ne surtout pas mettre en toutes les mains, et que les réactions suscitées pendant et après le visionnage ont tout autant de chances d’être de l’ordre de l’aversion que de l’admiration. Pour ma part, s’il ne s’agit assurément pas du film du siècle, ou tout simplement d’un grand film, j’avoue m’être « amusée » devant cette petite pépite de gore décomplexé, à prendre uniquement pour ce qu’elle est : un exercice de style globalement très réussi qui joue avec les limites fort subjectives de l’Irreprésentable.

En définitive, si Grotesque n’a rien d’un chef-d’œuvre, force est d’admettre qu’il fait preuve d’une originalité des plus délectables et s’inscrit presque par évidence dans la digne lignée des films les plus violents (d’un point de vue tant bien éthique qu’esthétique) de cette nouvelle vague montante du torture-porn semblant émerger d’un peu tous les horizons (États-Unis, Serbie, etc.). Violence graphique, violence gratuite, violence tout court ; il y a fort à parier que ce film extrême ne laissera personne indifférent. Assurément à voir, mais seulement par un public averti qui sait où il met les pieds.

Paranormal Activity 2 – Tokyo Night (Toshikazu Nagae, 2010) [remake]

Titre original : Paranômaru akutibiti: Dai-2-shô – Tokyo Night
Réalisateur : Toshikazu Nagae
Origine : Japon
Année de production : 2010
Durée : 1h30
Distributeur : Seven 7
Interdiction : Aucune
Interprètes : Aoi Nakamura, Noriko Aoyama, Kazuyoshi Tsumura

A Tokyo, un frère et une sœur sont confrontés à d’étranges phénomènes, centrés autour de la jeune femme. Ils décident de filmer les événements…

Tiens donc ?! Un remake Japonais d’un film Américain ? Quelle drôle d’idée !

D’accord, c’est vrai, on pourrait se dire que ça change un peu, des Japonais qui reprennent à leur compte un blockbuster made in U.S – qui, soit dit en passant, tient davantage du gros foutage de gueule que du génie comme Le Projet Blair Witch en son temps –, mais pas tant que ça en fait… Évidemment, on est en droit de se demander quelle foutue bonne raison ils ont bien pu trouver pour décider de reprendre quasiment à l’identique le film d’Oren Peli – à la qualité plus que discutable –, premier d’une très probable nouvelle franchise ultra-rentable à la Saw depuis que celle-ci s’est officiellement éteinte… Ben on n’a pas encore trouvé, c’est moi qui vous l’dis !

Avant la séquence d’introduction, le film indique sobrement, comme pour se dédouaner de ce qui va suivre : « inspiré du film d’Oren Peli ». Si vous voulez mon avis, l’inspiration n’était pas vraiment au rendez-vous ce jour-là… En effet, très vite, dès les cinq premières minutes du film environ, on se rend compte que ce Paranormal Activity – Tokyo Night n’apportera à peu près RIEN de nouveau comparé à l’original dont il dit « s’inspirer » … La trame scénaristique est donc tout logiquement calquée sur celle de son prédécesseur, si ce n’est que les deux acteurs principaux sont frère et sœur et non un couple et que la sœur en questio, revient tout juste d’un super voyage aux States où, comble de malchance, elle s’est faite péter les deux jambes dans un accident de voiture. Hormis ces deux détails, c’est la même, mais avec des Japonais. Donc si vous escomptiez trouver des réponses aux interrogations volontairement laissées en suspens dans Paranormal Activity, je suis navrée de vous apprendre que vous vous êtes gourés…

Premier coup dur, l’intrigue de ce Tokyo Night met une éternité à démarrer… C’est avec un ennui proche du désespoir que l’on assiste à d’interminables scènes ultra-gnangnan dont la seule utilité consiste en fait à faire gagner un peu de temps au film, du style : « (la sœur) – J’en ai trop marre, tu promets de plus filmer ma chambre, d’accord ? (le frère) – Ok, je promets. – Tu promets quoi ? – Je promets d’encore filmer ta chambre. – Non ! J’ai dit que je ne voulais plus que tu filmes ma chambre, ok ?! – D’accord, d’accord, je ne filmerai plus ta chambre… Mais je peux encore filmer cette nuit, s’il te plait ? – Non ! Je t’ai dit…», et blablabla et blablabla, et vas-y que je tergiverse, que je tourne en rond pendant trois plombes pour que dalle avec mon super jeu d’acteur « inspiré » de Bozo le Clown… Je déconne pas, c’est véridique, et en plus, cette formidable scène nous fait l’immense honneur de revenir en tout  deux ou trois fois dans le film ; pour vous dire comme c’est l’éclate totale pendant bien trois quarts d’heure avant que l’intrigue daigne enfin pointer le bout de son nez ! Et là, fort heureusement pour nous, il y a encore deux-trois petites choses à sauver…

En effet, le seul semblant d’intérêt que l’on peut trouver à Tokyo Night, c’est le remaniement effectif des codes du cinéma d’horreur Américain à la sauce Ring (Hideo Nakata, 1997). De fait, le concept de malédiction par le Sheitan en personne se voit (grossièrement) intégré à l’histoire, et les scènes de « possession » (au sens « Paranormal Activitien » du terme) prennent alors des allures de yurei eiga (films de fantômes Japonais) avec, en prime, les longs cheveux noirs filasses et les torsions improbables du corps initiés par Sadako Yamamura. C’est cette tentative de créer une ambiance malsaine et oppressante typique des films d’horreur Japonais qui parvient à rehausser quelque peu notre intérêt pour le film en donnant lieu à une séquence légèrement flippante – le plus impressionnant restant sans nul doute la performance physique de l’actrice qui tient le rôle – car plutôt bien réalisée. Malheureusement, cela est bien loin de suffire pour faire de Tokyo Night un film digne d’intérêt. Pour une seule séquence correcte, combien d’autres nous auront fait profondément chier ! En outre, le concept de malédiction en spirale, qui se poursuit à l’infini comme la cassette de Ring, s’il n’est au départ pas pour nous déplaire, car il donne la brève illusion que le film se détache un peu de son modèle, s’avère au final tout aussi désastreux ; suffit de voir le dénouement final, absolument pathétique car d’une banalité à en crever frisant de (trop) près le ridicule, pour s’en convaincre définitivement.

Alors oui, bien évidemment, à l’instar de son « illustre » aîné, Tokyo Night est intégralement tourné en caméra subjective, mais là où l’original parvenait à peu près à justifier la pertinence de ce parti pris filmique, le remake de Toshikazu Nagae peine vraiment à nous convaincre. Tout est atrocement mal foutu et tombe comme un cheveu sur la soupe par manque d’explications cruciales ; par exemple, on se demande bien pourquoi Koichi, le frère, éprouve le besoin irrépressible de filmer un repas de famille ennuyeux au possible alors même qu’aucun phénomène surnaturel n’a encore commencé ! L’excitation puérile du mec qui emmerde tout le monde avec sa nouvelle caméra dans Paranormal Activity étant complètement éludée, on ne comprend pas vraiment les raisons qui poussent Koichi à filmer nuit et jour les moindres faits et gestes de la maisonnée… Ou, encore pire, on va se creuser les méninges pendant toute la première partie du film pour comprendre par quel obscur tour de magie celui-ci peut bien filmer sa propre caméra en train de filmer sa chambre alors qu’il est censé n’y en avoir qu’une seule (on ne comprendra que plus tard qu’en réalité il en possède tout simplement deux et même trois, mais bon, à ce stade du film, c’est loin de couler de source…) ; etc. Ajoutez à cela tous les cafouillages habituels liés à ce type de procédé dans les films bâclés (pertinence des plans, logique de découpage) et vous aurez une petite idée de la qualité technique de Tokyo Night.

Un dernier mot sur le jeu des acteurs, digne quant à lui d’un drama bas-de-gamme pour adolescentes pré-pubères où sévit la désagréable habitude de surjouer la moindre émotion, même quand il s’agit de remplir une tasse de thé. Alors, Koichi, lui, il a tout le temps l’air méga-surpris (tiens, une chaise, ça alors, comme c’est étrange… Il y a sûrement un esprit frappeur dans cette maison !) et s’exprime en permanence sur un ton horriblement monocorde, même quand sa « one-chan » adorée est en train de hurler à la mort, baladée en fauteuil roulant dans toute la maison par un esprit farceur. Et Haruka, la sœur, donc, bimbo mono-expressive issue de la génération d’« idoles » Japonaises, passe quant à elle le plus clair de son temps à faire chier tout le monde parce qu’elle est handicapée et qu’elle croit pouvoir tout se permettre sous prétexte qu’elle est bonne. Ah oui, et il y a le père aussi, sans doute la plus piètre performance de tout le film, pas foutu d’être impliqué dans son rôle durant les trois pauvres minutes où il apparait à l’écran (pour balancer trois phrases de merde, en plus). Bref, là aussi, Tokyo Night ne vole pas haut. Il ne décolle même pas, en fait.

En définitive, Tokyo Night s’avère être tout aussi utile et excitant que la série des Paranormal Activity Américains, un pauvre remake bâclé et dénué d’âme, servi par des acteurs tout sauf crédibles et alignant clichés sur clichés sans discontinuer. En bref : circulez, y a rien à voir !

Dream Home (Pang Ho-cheung, 2010)

Titre original : Wai dor lei ah yut ho
Réalisateur : Pang Ho-Cheung
Origine : HK
Année de production : 2010
Durée : 1h36
Distributeur: Wild Side Films
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Josie Ho, Eason Chan, Derek Tsang, Lawrence Chou, Juno Mak

Enfant, Cheng pouvait admirer le quartier Victoria de Hong Kong depuis les fenêtres de l’appartement familial. Elle s’est juré qu’un jour, elle s’offrirait un appartement sublime avec la même vue. Les années ont passé, et Cheng n’a pas oublié son serment. Elle assume deux jobs en même temps et va même jusqu’à voler des données pour les revendre à la concurrence. Mais elle ne va pas en rester là !

Eh bien ! Voilà fort longtemps qu’un film d’horreur ne m’avait pas autant prise aux tripes ! Cruel, sadique et incroyablement réaliste, ce slasher diabolique à la sauce Hongkongaise a su s’affranchir de toutes les limites du politiquement correct pour  nous livrer une satire acérée et sanguinolente d’une société Chinoise pourrissante qui ne se lasse apparemment jamais d’opprimer et d’asservir ses habitants soumis à un florilège de névroses atypiques toujours grandissant. Il faut dire que pour son tout premier film, la société de production 852 Films a voulu frapper très fort afin de montrer « de quoi le cinéma Hongkongais est capable »… Pari réussi, Dream Home est une véritable bombe de viscères et de sang prête à exploser à la gueule du monde entier !

Les deux premières choses qui frappent le spectateur au visionnage du film-choc de Pang Ho-Cheung sont le réalisme extrême qui anime les scènes de meurtres ainsi que son sens de l’esthétique très poussé. En effet, Dream Home s’ouvre sur une séquence véritablement éprouvante qui nous plonge d’emblée dans l’univers morbide de son héroïne Cheng sans ménagement aucun. Dans cette séquence, et ce sera le cas dans toutes les autres, la caméra s’attarde (très) longuement sur l’agonie du gardien de nuit étranglé au collier Cerflex qui n’en finit pas de se tordre de douleur, d’éructer du sang, de convulser, les yeux exorbités prêts à lui sortir de la tête, toutes veines du visage saillantes et littéralement sur le point d’exploser ; pour finir par rendre son dernier souffle étendu dans une gigantesque mare de son propre sang. Outre l’acte en lui-même, abominablement bien pensé, c’est la durée en temps quasi-réel de la mort qui demeure l’élément le plus choquant du film. Ici, pas question de mort par balle expédiée en trois secondes-chrono (« boum ! » le corps qui tombe en hors-champ et se fait immédiatement oublier) ; non, Pang Ho-Cheung ne nous épargne rien, nous force même à regarder jusqu’au bout cette mort lente et douloureuse, difficilement représentable, dont chacun cherche à faire l’expérience par procuration via le film d’horreur. Là, Pang Ho-Cheung nous ferait presque regretter cette insouciance, tant ce qu’il nous donne à voir s’avère violent à encaisser.

Les meurtres sont donc mis en scène de manière non seulement viscérale mais aussi et surtout incroyablement imaginative : de la torture à l’aspirateur au défonçage de crâne sur la cuvette des chiottes, en passant par la scène de sexe « à quatre » (un gars, une fille, Cheng et son couteau de cuisine) et une éviscération en bonne et due forme non dénuée d’une certaine touche d’humour noir pour le moins appréciable, etc. C’est bien évidemment là l’un des principaux points forts du film : des mises à mort originales et inspirées, foutrement esthétisées et vraiment peu ragoutantes… D’ailleurs, en parlant d’esthétique, Dream Home a le mérite de nous offrir de superbes plans d’ensemble visant à mettre en lumière le paysage urbain de la ville de Hongkong, avec ses immenses buildings en ruine où sont entassés des millions de Hongkongais qui n’ont pas assez d’argent pour lutter contre la hausse des prix de l’immobilier. Grâce à ce parti pris stylistique, la Ville fait office de personnage à part entière, menaçant, impitoyable, au don d’ubiquité écrasant. Le film tout entier est ainsi ponctué de ce style de plans, tous imprégnés d’une certaine amertume auréolée de mélancolie, qui lui confèrent une dimension à la fois dramatique et satirique qui suffirait presque à justifier les actes barbares de Cheng.

Le message social est quant  à lui tout à fait clair : « Pour pouvoir survivre dans cette ville folle, il faut être encore plus fou qu’elle ». En effet, le film nous indique avant la séquence d’introduction qu’à Hongkong, si les salaires des travailleurs ont pu augmenter de 1% en 2007, les prix de l’immobilier ont quant à eux explosé de plus de 15%. De quoi devenir dingue, effectivement… Alors certes, les grands moyens employés par Cheng peuvent paraitre quelque peu disproportionnés au vu des raisons concrètes qui l’y amènent (massacrer une dizaine d’innocents juste pour dévaluer le prix du bien que l’on rêve d’acheter !), mais ils sont à considérer avant tout comme une sorte d’allégorie contemporaine imageant la finalité (poussée à l’extrême) de ce que vivent chaque jour des millions de citoyens dans le monde entier ; la « crise » dont les médias nous rebattent les oreilles n’épargnant bien évidemment personne.

De sacrifices vains en déceptions cuisantes, l’héroïne s’évertue à nourrir son espoir illusoire de posséder un jour la maison de ses rêves d’enfant, seule échappatoire contre l’oppression qui la ronge au quotidien, jusqu’à ce qu’un ultime refus lui fasse perdre, pour un temps du moins, toute éthique et compassion intrinsèquement humaines. Métamorphosée en véritable serial-killersans peur ni pitié, elle ira jusqu’au bout pour servir ses propres intérêts, quelles qu’en soient les conséquences. N’est-ce pas là une métaphore de la progressive déshumanisation vers laquelle la société contemporaine, Occidentale comme Orientale, nous fait tous tendre ? Peut-être la résolution extrémiste de Cheng n’est-elle au final qu’une forme avancée de l’individualisme forcené vers lequel nous avançons peu à peu… Dans tous les cas, qu’il soit immoral ou pas, le message véhiculé par Dream Home ne peut que nous heurter de plein fouet, à défaut de nous toucher, car il entre en résonance avec le lot de frustrations accumulées au fil du temps que chacun d’entre nous porte sur ses épaules comme un lourd fardeau.

Un dernier mot sur les acteurs, qui contribuent largement au sentiment d’immersion saisissant qui prend le spectateur à la gorge tout au long du film. L’actrice Josie Ho (Dead Or Alive 3 ; Exilé ; Contagion) est troublante au possible dans le rôle principal de Cheng, cette jeune femme douce et servile mais néanmoins au bord de l’hystérie qui va littéralement faire exploser toutes les barrières conventionnelles qui la maintenaient jusqu’alors dans son état de parfaite victime « malléable et corvéable à souhait ». Il en émane une violence sourde, bestiale, provenant des profondeurs de l’inconscient saturé de ce personnage à la fois impassible et déchainé comme une furie, au corps aussi fragile et délicat que capable des pires élans de sauvagerie difficilement admissibles venant de la part d’une femme. Son ambiguïté morale (voir la scène avec son père malade) ainsi que la froideur excessive qu’elle s’efforce de masquer sous un sourire empreint de bienveillance forcée, font véritablement froid dans le dos et l’érigent au digne rang de boggey woman des Temps Modernes. Quant aux autres acteurs du film, ils sont tous très convaincants, même lorsqu’ils campent d’authentiques clichés ambulants (le dealer complètement allumé qui ramène les dernières drogues à la mode à L.A ; les vicelards un brin frustrés prêts à foutre leur morale au fond d’un tiroir pour se faire des meufs ; les bourgeoises coincées qui acceptent l’infidélité de leurs maris pour conserver leur statut privilégié ; etc.). Tout ce beau petit monde aura tôt fait de subir les représailles de la Lady Vengeance de Pang Ho-Cheung avec le moins de dignité qui soit et une conviction dans leurs interprétations respectives qui n’est pas pour nous déplaire…

Dream Home est donc un véritable petit bijou de slasher qui parvient sans mal à relancer notre enthousiasme pour un genre qui compte malheureusement plus de grosses daubes que de perles rares à son actif, tout en offrant un point de vue et une façon de faire propres au cinéma Hongkongais qui n’a décidément pas fini de nous surprendre… Une œuvre aussi sanglante qu’intelligente, à déguster sans modération mais qui donne bien du mal à se faire digérer !

Mo(r)tel (Nimrod Antal, 2007)

Réalisateur : Nimrod Antal
Origine : États-Unis
Année de production : 2007
Durée : 1h25
Distributeur : Sony Pictures Releasing France
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Kate Beckinsale, Luke Wilson, Frank Whaley

En panne de voiture, un couple en instance de divorce est obligé de passer la nuit dans un hôtel miteux et éloigné de tout. Ils découvrent par hasard des cassettes vidéo mettant en scène une série de meurtres commis dans la chambre qu’ils occupent. Terrifié, le couple va tout tenter pour s’enfuir de cet hôtel de cauchemar. D’étranges tueurs masqués vont alors les prendre en chasse, bien décidés à faire d’eux les prochaines stars de leur snuff movie…

A partir d’un pitch peu original faisant inévitablement penser à Psychose d’Alfred Hitchcock, Nimrod Antal (Kontroll, Predators) nous livre ici un petit film bourré de bonnes idées et magistralement interprété par ses deux acteurs principaux : Kate Beckinsale (la saga Underworld) et Luke Wilson (3h10 Pour Yuma, Panique Aux Funérailles). Il semblait pourtant difficile de passer après le maître incontesté du suspense, pourtant, Nimrod Antal s’en sort plus que bien et renouvelle même le genre grâce à un style très personnel et une réalisation soignée ; preuve que le réalisateur a plus d’un tour dans son sac.

Loin de n’être qu’un simple plagiat de Psychose (ce que bon nombre de spectateurs lui ont reproché), Mo(r)tel s’apparente davantage à un hommage en bonne et due forme à ce bon vieux grincheux d’Hitchcock. En effet, le générique présente d’emblée le film comme tel, la police et la musique qui le composent étant produits selon les règles de l’art de la tradition Hitchcockienne. De même, l’histoire du film se déroule au cœur d’un hôtel lugubre dont le gérant est un parfait psychopathe ayant certes bien moins de classe que feu Anthony Perkins, mais le même grain de folie meurtrière. Mis à part ces quelques similitudes, Mo(r)tel n’a en réalité rien à voir avec l’œuvre dont il tire son inspiration. L’introduction du concept somme toute encore assez tabou de snuff movie lui confère une singularité propre qui l’éloigne définitivement de la pièce maîtresse d’Hitchcock.

De plus, Mo(r)tel bénéficie d’une véritable profondeur scénaristique qui le différencie agréablement de la pléiade de films de genre creux et insipides dont on pourrait, à première vue, le rapprocher. Il n’en est rien. Les dialogues à bâtons rompus du couple en crise Amy et David Fox sont énergiques et réalistes, le personnage de Luke Wilson faisant par ailleurs preuve d’un humour grinçant qui témoigne d’une recherche scénaristique pointilleuse et efficace. La personnalité des protagonistes n’est quant à elle ni transparente ni au contraire trop alambiquée mais juste ce qu’il faut pour nous permettre d’y croire sans efforts. Kate Beckinsale est absolument irritante en mégère aigrie depuis la mort de son fils et Luke Wilson plus que parfait dans son rôle de futur ex-mari fragile qui s’en prend plein la gueule. L’alchimie qui se dégage de la relation entre ces deux êtres antithétiques confère au film un véritable dynamisme, de même qu’un sentiment identificatoire authentique indispensable pour mener à bien l’entreprise d’un telle œuvre.

Dès la séquence d’introduction, la narration instaure un malaise tangible par le biais des tensions préexistantes au sein de ce couple en chute libre qui ne cessera par la suite de monter crescendo. Lentement mais sûrement, Mo(r)tel resserre son étau au gré des éléments perturbateurs qui se montreront progressivement de plus en plus fréquents et redoutables. La violence déterminée dont font preuve les bourreaux de nos deux héros pris au piège distille une angoisse quasi-claustrophobique qui peut faire penser à certains films de séquestration. Dès lors, Amy et David vont redoubler d’ingéniosité pour s’échapper de ce qui pourrait bien s’avérer être leur tombeau au fil de tentatives souvent infructueuses mais qui auront néanmoins le mérite d’être cohérentes et mûrement réfléchies. Car c’est cela le point fort de Mo(r)tel, les personnages n’agissent pas stupidement mais communiquent, font preuve de bon sens et de logique, ce qui permet l’identification du spectateur là où de nombreux films ont échoué du fait de comportements invraisemblables de leurs personnages. L’empathie étant bel et bien présente, les mécanismes de suspense mis en place par Nimrod Antal peuvent faire leur travail et produire l’effet escompté sans fausse note.

Le travail effectué sur l’esthétique du film corrobore également cette sensation d’enfermement et de menace omniprésente sur lequel se base l’intégralité du récit. Par l’intermédiaire d’un jeu subtil sur les reflets (dans les vitres des fenêtres notamment) et sur les ombres, Mo(r)tel  n’a de cesse de nous convaincre que le danger peut surgir de n’importe où et de mettre en avant la vulnérabilité de ses personnages principaux. Acculés dans leur chambre crasseuse comme des rats de laboratoire dans leur cage, Amy et David sont littéralement floués par la spatialité, propice à toutes les intrusions du fait de ses nombreuses ouvertures sur un extérieur hostile synonyme de perdition. Ainsi, le suspense consiste à deviner par quel moyen les héros vont pouvoir se sortir de ce traquenard  tout en essayant d’anticiper le moment où l’épée de Damoclès qui pèse au-dessus de leurs têtes s’abattra sur eux sans prévenir.

Mo(r)tel peut donc être considéré comme un hommage réussi à Psychose, mais pas seulement ; l’étiqueter de la sorte serait bien réducteur… En effet, il s’agit avant tout d’une petite œuvre sincère et sans grande prétention qui réussit pourtant le pari de nous embarquer dans un semi-huis-clos oppressant à la mise en scène adroitement mise en adéquation avec son intrigue très prenante car impeccablement scénarisée. Un bon petit film de genre en somme, à voir ou à revoir avec la nostalgie des films noirs d’antan…

Resident Evil (Paul W.S Anderson, 2002)

c28b574431340dfdc81dd31d599e34a420090311172527Resident Evil
Réalisateur : Paul W.S Anderson
Origine : UK, Allemagne, États-Unis
Année de production : 2002
Durée : 1h41
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Interprètes : Milla Jovovich, Eric Mabius, Michelle Rodriguez

Dans un immense laboratoire souterrain, ont lieu des recherches ultras secrètes, supervisées par des centaines de scientifiques. Lorsque l’alarme retentit, tout le monde croit à une simple simulation d’évacuation. Mais bientôt, l’horreur les rattrape. Un virus hautement mortel se propage à un rythme effréné dans les couloirs : en quelques minutes, il met fin à toute vie humaine. Au même moment, Alice se réveille dans un somptueux manoir. Ignorant comment elle a pu atterrir là, elle fait la rencontre de Matt, un policier. Avant même qu’ils n’aient pu trouver une explication logique à ces phénomènes étranges, un groupe d’intervention militaire, les S.T.A.R.S, débarque de nulle part et les oblige à les suivre. Ces derniers ont reçu l’ordre d’infiltrer le laboratoire et de neutraliser la Red Queen, le super-ordinateur devenu fou que l’on tient pour responsable du désastre.

Première adaptation cinématographique du jeu vidéo éponyme qui allait donner suite à une longue série de blockbusters tous plus mauvais les uns que les autres, Resident Evil devait au départ être écrit et réalisé par le Master Of The Dead en personne, j’ai nommé George A. Romero. Cependant, celui-ci se rétracta en 1999 pour divergences artistiques (tu m’étonnes !) et le projet échoua finalement à Paul W.S Anderson, qui avait déjà plus ou moins fait ses preuves – plutôt moins que plus – avec son adaptation niaise à souhait du célèbre et ultra-gore jeu de baston Mortal Kombat en 1995. Il y a fort à parier que Resident Evil aurait été bien meilleur sous la direction de Romero, d’autant plus qu’Anderson, désireux de toucher un large public de jeunes ados pré-pubères de 12 ans max tout en évitant le risque de la censure, ne fit rien d’autre que saccager l’ambiance glauque et oppressante si caractéristique du jeu qui connut ses heures de gloire sur Playstation dans les années 90 en nous en livrant sa version ultra-épurée. En dépit de sa promo mensongère au possible et de la prétention à en crever les yeux qui émane de quasiment chacun de ses plans, Resident Evil fait office de pétard mouillé davantage mû par une stratégie commerciale peu subtile que par un réel désir de faire plaisir aux fans du jeu vidéo en lui rendant hommage.

image-resident-evil-milla-jovovich-3

En réalité, la seule réussite du film reste sa bande-son électrique composée par l’Antichrist Superstar Marilyn Manson en collaboration avec l’italien Marco Beltrami. Alliant mélodies électroniques à la fois enfantines et angoissantes et riffs endiablés de guitare sonnant très heavy metal, la musique de Resident Evil lui confère ce petit semblant d’identité dont il manque cruellement. Que ce soit pour instaurer une atmosphère apocalyptique, comme dans la toute dernière scène du film (la seule qui en jette vraiment) durant laquelle Alice (Milla Jovovich, Le 5ème Élément ; Phénomènes Paranormaux) sort de l’hôpital désert et se retrouve seule contre tous dans une ville dévastée ; ou encore pour souligner la dimension juvénile d’Alice et de la Reine Rouge, les tonalités métalliques des thèmes aux airs de berceuses maléfiques du Pope Of Dope constituent l’un des seuls éléments du métrage qui ne soient pas bons à jeter. Dommage que le travail efficace et original de Manson se trouve allègrement massacré par la présence insipide de quelques noms de la scène metal et nu metal tels que Slipknot, Rammstein et Adema, qui quant à eux viennent pleinement confirmer la visée principalement commerciale de Resident Evil consistant à accumuler des personnalités connues pour faire vendre toujours plus autour du film.

resident-evil-movie-1

Mais qu’en est-il du principal intérêt du film, les zombies ? Eh bien, ils sont plutôt pas mal à vrai dire : lents, dégoulinants de sang, traînant la patte et crevant la dalle, ils constituent une menace massive et omniprésente, même si leurs apparitions sont très souvent bourrées de clichés et davantage vectrices de scène d’action tout sauf originales que d’horreur pure et dure. Le mutant du film, l’arme secrète de la Reine Rouge, est quant à lui atrocement décevant car modélisé en CGI minables et déjà largement dépassés en 2002. Les nombreuses scènes d’action sont certes plutôt punchy mais, là où Romero aurait très certainement choisi de montrer du gore, le courageux Anderson préfère couper pour rendre la chose plus facilement digérable… Sans parler de l’insupportable bande-son de metal agressif qui accompagne systématiquement ces scènes plates à en crever, convoquée uniquement dans l’espoir de faire imaginer au spectateur ce que le film ne montre pas en tâchant vainement de les rendre plus violentes. Quelques passages seulement osent montrer un peu de barbaque et encore, un seul en fait : celui du couloir piégé qui par ailleurs semble allègrement pompé sur la scène d’introduction du génialissime Cube de Vicenzo Natali.

resident-evil-5-Michelle-Rodriguez1

Resident Evil prend le parti d’adopter un aspect très « science-fiction » qui l’en éloigne considérablement de l’ambiance crade et glauque du manoir du premier  jeu vidéo de la saga : hologrammes, caméras et gadgets dernier cri, gros flingues ultra-sophistiqués et I.A surdéveloppée, l’univers du film est formellement assez bien abouti même s’il ne fait pas vraiment preuve d’une grande originalité. Tantôt crades et obscurs, comme la gare du Hive, tantôt lumineux et froids, épurés au maximum avec prédominance du métal, comme les salles de recherches scientifiques et l’hôpital dans lequel se réveille Alice à la fin du film ; les décors visent à instaurer une tension latente qui nous pousserait à penser que tout peut arriver au sein de ces lieux hostiles et impersonnels, marqués par la démesure et l’ambition du progrès avec un grand P. Malheureusement, cette potentielle tension se trouve tuée dans l’œuf par la superficialité du scénario et des personnages…

photo-Resident-Evil-2001-6

En effet, les protagonistes principaux sont malheureusement très creux et horriblement lisses : entre le flic Matt (Eric Mabius, Sexe Intentions ; Reeker) complètement insipide et parfaitement inutile, dont la présence s’explique uniquement par le fait qu’il serve à préparer le terrain pour l’arrivée du Némésis dans Resident Evil : Apocalypse ; la femme-soldat Rain (Michelle Rodriguez, Fast And Furious ; Machete) insupportable car stéréotypée à fond et le pseudo-méchant et pseudo-beau gosse Spencer (James Purefoy, Solomon Kane) plus inexpressif encore qu’une moule morte ; il semble évident que Paul W.S Anderson ne soit pas vraiment doué pour susciter l’empathie du spectateur envers ses personnages. Seule Milla Jovovich parvient à ressortir à l’écran, mais je soupçonne sa petite robe rouge d’y être pour quelque chose…

resident-evil-1

En définitive, Resident Evil fait figure d’adaptation complètement ratée du jeu vidéo mythique, qui déçoit de par son côté édulcoré à fond et ses effets spéciaux ridicules. Illégitimement prétentieux (comme tous les autres volets de cette saga minable que réalisera Paul W.S Anderson) et malhonnête au possible car n’honorant pas du tout son « contrat » de produire un film gore et effrayant digne du jeu vidéo (ce que sa promo n’avait aucun scrupule à suggérer), Resident Evil reste un film de pseudo-horreur destiné aux ados, qui ne respecte pas même les attentes des fans du jeu, qui par ailleurs risquent d’être fort déçus. Pour les autres, eh bien, je vous conseille de vous jeter sans plus attendre sur le scénario original de George A. Romero, disponible en magasin et sur le Net, plutôt que de perdre votre précieux temps avec cette bouse…

Return Of The Living Dead (Dan O’Bannon, 1984)

return_of_the_living_dead_poster_01Réalisateur : Dan O’Bannon
Origine : États-Unis
Année de production : 1984
Durée : 1h31
Distributeur : Orion Pictures Corporation
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : James Karen, Linnea Quigley, Clu Gulager

Frank et Freddy, deux employés d’une société de fournitures médicales, libèrent sans le vouloir un gaz hautement toxique contenus dans d’étranges barils que l’armée avait déposés par erreur il y a quelques années. Instantanément, un cadavre entreposé dans le bâtiment revient à la vie et attaque les deux hommes pour dévorer leurs cerveaux. Ceux-ci réussissent à le maîtriser de justesse et décident de le faire brûler au crématorium d’à côté, tenu par leur vieil ami Ernie, afin de ne pas ébruiter l’histoire. Malheureusement pour eux, la fumée qui s’échappe du crématorium va alors se répandre aux alentours et ranimer les morts du cimetière voisin. Au même moment, un groupe de punks cherche un endroit pour faire la fête. Ils choisissent de se rendre au cimetière…

La présence au scénario de John A. Russo ainsi que les multiples références explicites au film Night Of The Living Dead de 1968 présentent Return Of The Living Dead comme une suite pseudo-officielle du chef-d’œuvre de George A. Romero.  Dans un genre complètement décalé et bien plus drôle qu’effrayant, Return Of The Living Dead initie sa propre saga des morts-vivants, constituée de cinq films tous plus barrés les uns que les autres et dont les deux premiers contribuèrent à insuffler au film de zombie une dimension comique jusqu’alors inexplorée.

the_return_of_the_living_dead_16

L’humour fait ainsi partie intégrante du film de Dan O’Bannon, célèbre scénariste d’Alien et de Total Recall, entre autres, qui s’essaie ici pour la première et dernière fois à la réalisation. C’est un fait avéré, Return Of The Living Dead ne se prend pas du tout au sérieux et multiplie les scènes cocasses dans lesquelles les zombies ont le premier rôle. Loin d’être gênés par la rigidité cadavérique, ceux-ci parlent comme vous et moi, gambadent comme des cabris, tendent des embuscades (si, si, je vous assure !) et, surtout, sont friands de cerveaux humains (et vivants, tant qu’à faire). La chair fraîche et les tripes goulues importent peu à ces zombies-là, non, tout ce qu’ils veulent, c’est la matière grise… C’est donc sans grande surprise que nous les entendons tout au long du film beugler d’une seule et même voix mortifère  « Cerveaux ! Ceeeerveauuuux… » avant de planter leurs quenottes pourries dans la boîte crânienne de leurs pauvres victimes. Cette nouvelle caractéristique zombiesque, si elle ne fait pas preuve d’une grande originalité (le scénariste a simplement « déplacé » le concept initial de Romero) s’inscrit néanmoins de manière efficace dans la tradition parodique revendiquée par le film. En effet, quoi de plus absurde que des morts qui cavalent partout en hurlant qu’ils veulent des cerveaux ?!

the-return-of-the-living-dead_231927

Quant aux personnages, eh bien, ils sont à la hauteur de leurs ennemis : gueulards, froussards et à deux mille de tension, ils se débattent énergiquement pour se sortir du marasme qu’ils ont eux-mêmes provoqués. Les acteurs Clu Gulager (Burt) et James Karen (Frank) s’en sortent plus que bien en quinquagénaires morbides complètement dépassés par les évènements mais, pour ce qui est de Thom Mathews (Freddy), il n’est pas très difficile de deviner qu’il ne fera pas carrière dans le cinéma grâce à son talent d’acteur, ni à son charisme exceptionnellement absent, d’ailleurs. Les punks sont tous délicieusement ridicules et stéréotypés (Spider, Trash, Suicide… rien que leurs noms en disent long sur les personnages !), tant dans leurs comportements que dans leurs dégaines extravagantes, et évoluent tous dans un joyeux bordel qui s’écoule au gré des crises d’hystérie et des pièges subtilement tendus par les zombies. Il est à noter que Return Of The Living Dead révèlera au grand public la future scream queen Linnea Quigley (Flic ou Zombie ; Le Cauchemar de Freddy ; Night Of The Demons), petite icône du cinéma bis qui connut ses heures de gloire dans le milieu des années 80. Tous ces personnages se charclent donc sans commune mesure pour sauver leur peau au rythme d’actions délirantes et souvent très fun, quoiqu’un peu longues à démarrer.

Return-of-the-living-dead

Mais si Return Of The Living Dead peut bel et bien être considéré comme une parodie du film de zombie, il n’en néglige pas moins les aspects glauques et cradingues caractéristiques du genre. Et cela s’opère via les maquillages des zombies, assez moches pour l’époque mais qui collent parfaitement à l’univers déjanté du film. De même, si les effets spéciaux des scènes gore sont plutôt mal réalisés (on n’y croit pas une seconde, mais ce n’est pas vraiment gênant), celles-ci sont néanmoins présentes en petit nombre, enfin, juste ce qu’il faut pour produire un bon petit film de zombie. En revanche, le gros souci de Return Of The Living Dead reste son manque de cohérence dans le design de ses morts-vivants. Par exemple, l’on peut aussi bien voir des squelettes décharnés qui ouvrent les yeux (euh…), que des morts-vivants verdâtres ou blanchâtres (les frais) ou encore recouverts de boue (ben ouais, ils viennent tout juste de sortir de leurs tombes…), qu’une espèce de pantin rouge sanguinolent en haillons et aux orbites saillantes qui se meut comme un pervers équilibriste (le zombie du bâtiment de la société où travaillent Frank, Burt et Freddy, le seul vraiment réussi de tout le film). Vous me direz, c’est normal qu’ils n’aient pas tous la même tronche, les morts ne sont pas tous décédés en même temps ; ok, mais bon, n’empêche que le résultat est assez vilain et qu’au final on se dit qu’on est bien loin de la virtuosité plastique d’un Tom Savini ou d’un Greg Nicotero par la suite. Cette absence de logique esthétique se retrouve également au niveau sonore, et il convient de se demander pourquoi les zombies adoptent des voix bioniques d’extraterrestres quand ils peuvent parler tout à fait normalement…

retourmortsvivants03

Outre ces faits légèrement décevants, le principal point faible du film réside dans ses doublages français carrément nuls à chier (mais vraiment…) qui, en plus de ne même pas coller aux lèvres (insupportable !) sont parfois complètement à côté de la plaque niveaux ton et traduction, ce qui donne des dialogues creux et inutiles au possible. Cet inconvénient est d’autant plus fâcheux qu’il gêne réellement l’adhérence du spectateur à l’histoire, celui-ci est sans cesse « sorti » du film  à cause du manque de crédibilité des doublages qui n’ont pas fini de le faire fulminer. En revanche, la musique rock qui rythme Return Of The Living Dead est absolument géniale et soutient l’atmosphère eighties qui se dégage du film de manière très efficace et véritablement plaisante.

The-Return-of-the-Living-Dead-24

Comme je l’ai signalé dans l’introduction, Return Of The Living Dead multiplie les références à Night Of The Living Dead ; en déclarant par exemple que ce dernier est basé sur des faits réels, ou en montrant les personnages s’efforcer de suivre les conseils de Romero en détruisant le cerveau du premier zombie auquel ils sont confrontés… Ces quelques détails pourraient être fort réjouissants pour les fans si le scénario n’en profitait pas pour lancer quelques petites piques au Père des morts-vivants… En effet, après le litige qui l’opposa à George A. Romero, John A. Russo décida de prendre le large et de mener sa propre carrière zombiesque. Désireux de revendiquer sa paternité du chef-d’œuvre de 1968 et par la même occasion de se le réapproprier, il écrivit le scénario de Return Of The Living Dead qu’il présenta comme la suite directe du premier film. Bref, tout cela pour dire que la rancœur qui émane de ces basses attaques gâche quelque peu l’effet escompté, et qu’au final les références à Night Of The Living Dead ont un arrière-goût faisandé dont le film aurait largement pu se passer. D’ailleurs, si on va par là, la scène durant laquelle les personnages se barricadent dans le crématorium d’Ernie relève plus du plagiat raté que de la caricature de Night Of The Living Dead : le film s’attarde de la même façon sur les moyens mis en œuvre par Spider et ses comparses pour bloquer les portes, les fenêtres, etc. John A. Russo, ou l’art de cracher dans la soupe qu’on est justement en train de bouffer…

up-return_of_the_living_dead_l

Return Of The Living Dead est donc un film divertissant, avec de bonnes idées et une mise en scène joyeusement fun, qui parvient malgré ses faiblesses à tirer parti d’un humour décalé qui érige les zombies au digne rang de clowns grotesques uniquement là pour nous faire marrer. Le reste de la saga ne sera malheureusement pas aussi réussi (n’est pas Romero qui veut, n’est-ce pas…) mais le film de Dan O’Bannon a néanmoins le mérite d’avoir offert un traitement différent et original à cette figure monumentale du cinéma d’horreur qu’est le zombie, là où d’autres se contentaient d’user de codes tombés en désuétude. A voir ou à revoir en fin de soirées conviviales où la bière coule à flot !

L’Armée des Morts (Zack Snyder, 2003) [remake]

Titre Original : Dawn Of The Dead
Réalisateur : Zack Snyder
Origine : États-Unis
Année de production : 2003
Durée : 1h45
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Sarah Polley, Ving Rhames, Jake Weber, Mekhi Phifer

Ana se réveille un beau matin et se retrouve en plein cauchemar : les morts sont mystérieusement sortis de leur sommeil éternel et attaquent les vivants. Après avoir miraculeusement échappé au carnage qui sévissait dans son quartier, Ana rencontre d’autres rescapés : André et sa femme Luda qui est enceinte, Kenneth, un officier de police, et Michael, vendeur de télés de son état. Ils décident de s’unir et de rejoindre le centre commercial le plus proche pour s’y réfugier quelques temps. Ils vont alors devoir faire face à une horde de zombies assoiffés de sang et de plus en plus nombreux tout en s’efforçant de cohabiter…

En 2003, le célèbre publicitaire américain Zack Snyder (300 ; Watchmen ; Le Royaume de Ga’Hoole) s’essaye au cinéma pour la toute première fois et livre un remake des plus réussis du chef-d’œuvre Dawn Of The Dead (Zombie) réalisé en 1978 par George A. Romero. Avec ce film, Snyder contribue à relancer la popularité jusqu’à présent en berne du créateur du zombie mangeur de chair, qui d’ailleurs en profitera pour sortir un an plus tard le quatrième volet de sa saga des morts-vivants, Land Of The Dead. Tout en conservant la trame principale de l’œuvre originale dont il s’inspire, ce remake réussit à se réapproprier le script original de Dawn Of The Dead de manière très personnelle, pour produire un film qui au final n’a plus grand-chose à voir avec son prédécesseur. En plus du fait d’avoir totalement rejeté le folklore zombiesque établi plus de trente ans auparavant par Night Of The Living Dead, l’on peut également observer que la dimension pamphlétaire qui faisait toute la puissance de frappe de l’œuvre de Romero est ici complètement éclipsée, Snyder préférant l’action pure et dure à la critique sociopolitique. Je précise que cet article traite de la version director’s cut, plus longue mais aussi légèrement plus gore que la version cinéma, et dont le principal atout consiste à avoir fourni davantage de détails sur les personnages et leurs vécus respectifs.

Tout commence avec une séquence d’introduction hallucinante qui frappe très fort, l’accent étant mis sur l’état de panique qui secoue un petit quartier américain soudainement mis à feu et à sang et qu’Ana (Sarah Polley, Mister Nobody ; Splice), qui a vu son mari mourir et ressusciter sous ses yeux, tente de fuir malgré les obstacles qui se dressent sur sa route. Fourmillant de détails d’une indéniable efficacité, cette séquence apocalyptique annonce que le film tout entier s’efforcera de véhiculer une terreur brute et instinctuelle qui, en prenant ses racines dans un quotidien admis comme étant sécurisé et contrôlé par notre inconscient collectif, explosera l’ensemble de nos défenses psychiques pour produire un choc audiovisuel dont même les plus blindés d’entre nous ne pourront réchapper. Suivant cette même idée directrice, le générique du début bénéficie d’un montage particulièrement nerveux qui accumule les scènes d’informations télévisées sur un fond de musique country qui agissent comme une sorte d’ellipse visant à faire comprendre au spectateur que la situation a déjà dégénéré et que, tout comme dans le Dawn Of The Dead original, les autorités américaines demeurent impuissantes pour enrayer ce phénomène de contamination collective qui prend de plus en plus d’ampleur. Le contraste généré par cette curieuse association d’images violentes à une musique cool et décontractée, ainsi que les plans semi-subliminaux de visages de zombies sanguinolents et toutes dents sorties, en plus de produire une atmosphère ironique et légèrement mélancolique, opère un processus de distanciation qui nous maintient confortablement dans notre position spectatorielle. En effet, nous sommes sur le point d’assister à l’élaboration d’une histoire, celle de cinq rescapés qui vont tenter le tout pour le tout pour survivre à cet Enfer…

Anoblis d’une superbe photographie qui privilégie les tons froids (bleu, vert, etc.) pour retranscrire l’ambiance désertique et impersonnelle du centre commercial infesté de zombies accros au shopping, les décors de Dawn Of The Dead s’avèreront être le théâtre de scènes glauques et malsaines somme toute assez dérangeantes et sublimées par un montage très esthétisant. Par exemple, la scène du monstrueux accouchement de Luda dans un magasin pour bébé rempli de peluches et de jouets assure un impact considérable sur nos convictions de ce que sont la famille et l’acte de donner la vie… Le film comporte ainsi de nombreuses scènes purement horrifiques (la vieille femme dégueulasse qui décède de ses blessures puis se relève, plus vorace que jamais ; le père contaminé et voué à attendre la mort ; le tragique épisode du voisin armurier Andy ; etc.) qui maintiennent la cohésion de l’ambiance oppressante et la sensation de menace imminente instaurées dès la séquence d’introduction. Mais Dawn Of The Dead sait aussi faire preuve d’humour pour nous permettre de relâcher un peu la pression, notamment en mettant en scène les personnages principaux qui s’amusent à tirer sur des zombies choisis parmi la foule agglutinée devant les portes du centre commercial en fonction de leur ressemblance toute relative avec des personnalités connues.

Les scènes d’action sont quant à elles très bien réalisées en dépit du fait que le film ait maintenant quelques années ; les effets spéciaux restent tout à fait corrects pour l’époque et sont loin de lésiner sur le gore, sans pour autant atteindre le niveau extrême de l’original… Giclées de cervelles, gorges arrachées, crânes transpercés, yeux perforés, le film ne nous épargne rien et fait fi de la suggestion au profit d’un véritable déballage de scènes trash toutes visuellement très bien rendues. Le maquillage des morts-vivants est lui aussi très convainquant et esthétiquement très réussi ; certains d’entre eux sont vraiment impressionnants (le manchot asiatique du début, ou encore le décharné qui fait face à André derrière l’une des vitres blindées du centre commercial, etc.). On regrettera néanmoins qu’ils soient capables de courir (et la rigor mortis alors ?!), caractéristique légèrement incohérente compte tenu de leur état de cadavres ambulants mais qui ne dessert cependant en rien le récit et l’action du film. Les hurlements de bêtes sauvages qu’émettent les zombies lorsqu’ils attaquent sont eux aussi quelque peu ridicules et illogiques (pourquoi diable les humains changeraient-ils de voix une fois morts ?!), mais bon, tout ceci fait partie des choix stylistiques du réalisateur, tout comme le processus de contamination quasi-instantanée par morsure, d’ailleurs (les morts-vivants de Romero ne le devenaient qu’une fois décédés de leurs blessures, ici ce phénomène s’opère dès lors qu’ils sont mordus). En revanche, les yeux blancs et la gestuelle saccadée des morts-vivants de Snyder constituent une très bonne initiative au mythe zombiesque, surtout lorsqu’il nous en est donné à voir des « ratés », dont le cerveau ne se serait pas complètement réactivé, et qui se contentent d’être secoués de spasmes incontrôlables (dans la VO, ils sont d’ailleurs appelés des « spasmo »).

Côté narration, le rythme reste très soutenu, en grosse partie grâce à la vigueur extrême du montage ; de ce fait, le film ne souffre d’aucune longueur et bénéficie d’une excellente mise en scène renforcée par une interprétation crédible de la part des acteurs. On notera également les caméos fort réjouissants de Tom Savini, qui n’est désormais plus à présenter, dans le rôle d’un flic à lunettes noires et grosses moustaches qui déclare le plus sérieusement du monde qu’« il faut leur tirer dans la tête… » ; et de Ken Foree en télévangéliste qui donne son opinion légèrement intégriste sur l’apparition des morts-vivants et qui en profite d’ailleurs pour ressortir sa phrase-culte du Dawn Of The Dead original: « Quand il n’y a plus de place en Enfer, les morts reviennent sur la Terre… ». Cette petite attention de Snyder pour faire plaisir aux fans a de fait pour conséquence de nous rendre un peu plus tolérants vis-à-vis de lui pour ses zombies coureurs de fond…

Dawn Of The Dead est donc un excellent film de zombie qui, en plus de remettre sur le devant de la scène le chef-d’œuvre de 1978, nous offre une relecture personnelle et divertissante du mythe légendaire instauré par Romero avec sa saga des morts-vivants. Grâce à l’originalité de son scénario et à l’efficacité de sa mise en scène produite dans les règles de l’art du cinéma horrifique, Dawn Of The Dead s’érige comme l’un des meilleurs films de zombie des années 2000.

Dawn Of The Dead (George A. Romero, 1978)

Réalisateur : George A. Romero
Origine : États-Unis, Italie
Année de production : 1978
Durée : 1h55
Distributeur : Anchor Bay Entertainment
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Ken Foree, Scott H. Reiniger, David Emge, Gaylen Ross

Dans le monde entier, les morts sont revenus à la vie et se repaissent des vivants. L’Amérique est à feu et à sang, les autorités s’efforcent d’endiguer l’épidémie et de vives polémiques déchirent la population. Un groupe de survivants décide de s’enfuir et de se réfugier dans un centre commercial. Alors que la vie s’organise à l’intérieur, la situation empire à l’extérieur…

Réalisé dix ans après Night Of The Living Dead, Dawn Of The Dead (titre original de notre Zombie européen) signe le retour en force de George A. Romero, désormais détenteur d’un certain prestige et bien décidé à aller jusqu’au bout de son propos. La version dont je vous parlerai dans cet article est celle de Dario Argento, qui s’est vu confier la postproduction du film pour une version européenne.  Le grand maître du giallo a ainsi assuré le montage, plus court mais aussi et surtout beaucoup plus percutant et rythmé que celui de Romero, ainsi que la composition de la musique du film, interprétée par le fameux groupe italien Goblin (Suspiria ; Les Frissons De l’Angoisse).

D’emblée, le film frappe très fort avec sa séquence d’introduction complètement déchaînée rendant compte de la situation apocalyptique à laquelle la population américaine tente vainement de faire face. La frénésie du montage cut, l’anarchie des échanges verbaux entre les différents protagonistes ainsi que la cacophonie sonore produisent un effet de pure panique qui scotche d’emblée le spectateur à son siège. Le réalisateur en profite par ailleurs pour poursuivre la mise en image du dilemme éthique déjà présent dans Night Of The Living Deadet qu’il filera tout au long de sa saga : comment considérer les morts-vivants ? Faut-il les tuer froidement d’une balle dans la tête, même s’il s’agit de nos amis ou de notre famille ? Cette séquence survoltée présente ainsi deux camps opposés (l’un pour « tuer » les morts et l’autre qui s’y refuse) qui s’acharnent tous deux à défendre leur position respective avec verve alors que la majorité rejette de toute évidence l’idée d’un traitement impitoyable de leurs pairs revenus d’entre les morts. En quelques minutes seulement, Romero nous fait part de ses considérations bien pessimistes sur notre condition et nous invite à les partager en nous moquant de cette faiblesse sentimentale intrinsèquement humaine. Cette séquence éprouvante a pour but de plonger le spectateur dans une ambiance dramatique qui n’aura de cesse de monter crescendo tout au long du film et qui laisse décidément bien peu d’espoir quant à la survivance de cette espèce définitivement esclave de son inclinaison aux sentiments les plus futiles, même en temps de crise comme celui-ci.

Par la suite, le film se dévoile extrêmement gore, ce qui lui valut d’être considéré par certains comme « le film le plus effrayant de tous les temps ». Les effets spéciaux et maquillages sont réalisés par le génial Tom Savini, qui tient d’ailleurs le rôle d’un biker casse-cou armé d’une machette dans le film (personnage que l’on retrouvera par la suite dans Land Of The Dead). Ce dernier qui n’avait malheureusement pas pu collaborer au tournage de Night Of The Living Dead, car il était à cette époque mobilisé pour la guerre du Vietnam en tant que reporter d’images, se rattrape ici en réalisant de véritables prouesses esthétiques. Le spécialiste avoue par ailleurs s’être directement inspiré des horreurs qu’il a côtoyées durant la guerre, ce qui donne un rendu d’un réalisme impressionnant pour l’époque. Ainsi, certaines scènes du centre commercial (l’éviscération de l’un des bikers en tête) sont absolument sublimes et sidérantes de vraisemblance, tandis que d’autres, comme le « repas » des morts-vivants qui se nourrissent des membres et d’organes humains, sont répugnantes à souhait. Les gros plans qui s’attardent longuement sur les yeux affamés ou la bouche ensanglantée des zombies, de même que les inserts sur les morceaux de chair fraîche et les os rongés, constituent quant à eux un véritable choc visuel qui s’imprime de force dans la rétine et restera à jamais gravé dans les mémoires. Par ailleurs, l’un des moments cultes du film est celui où les bikers s’éclatent à jeter des tartes à la crème à la face hagarde des zombies. Absolument jouissive, cette séquence bénéficie d’une bonne dose d’humour qui confère un peu de fraîcheur à cet univers glauque où le sang et les tripes coulent à flot. Ces scènes d’anthologie signent la gloire de Romero, qui a réussi grâce à son audace et à son génie à bouleverser du tout au tout notre perception du cinéma d’horreur.

Pour ce qui est de l’aspect général des zombies, il est en fait plutôt inégal, et l’on peut dire que seuls les personnages principaux (Roger et Stephen une fois transformés) sont vraiment réussis car très détaillés. Quant aux autres, même s’ils demeurent bien évidemment plus que corrects et parfaitement crédibles, ils connaissent encore quelques petits cafouillages niveau maquillage ; il faudra donc attendre son prochain film, Day Of The Dead, pour enfin voir des zombies arrivés au summum de la perfection. Néanmoins, l’oncle George reste toujours aussi fort dans l’art de diriger ses figurants ; l’on retrouve ainsi la gestuelle caractéristique de l’œuvre Romérienne et il faut bien avouer que c’est un véritable plaisir que de voir les zombies déambuler sans but dans le centre commercial, chuter dans les escalators ou barboter dans les fontaines. De plus, Romero, regrettant probablement d’en avoir trop dit quant aux origines de l’apparition du phénomène dans Night Of The Living Dead (même si c’était déjà plutôt vague), décide de brouiller les pistes en lâchant une théorie issue du vaudou comme éventuelle explication (« Quand il n’y a plus de place en Enfer, les morts reviennent sur la Terre… »). Du coup, même dix ans après, le mystère reste total et, tout au long de la saga, le public n’aura jamais connaissance des véritables raisons qui auront poussé les morts à se relever.

Le jeu des acteurs est lui aussi sans faille, et l’on a tôt fait de s’attacher à ce petit groupe de survivants qui tente le tout pour le tout pour s’échapper de cet enfer sur terre. Les conséquences de l’isolement de longue durée qu’ils subissent sont très bien rendues, le film parvenant à représenter la lente déchéance mentale de chacun des protagonistes de manière très efficace (Roger qui pète les plombs et devient de plus en plus imprudent ; la journaliste qui joue les pin-up en se maquillant comme Bozo le clown, etc.). L’organisation que met en place le groupe pour survivre reste elle aussi très plausible de par sa simplicité ainsi que la spontanéité des différentes réactions et décisions des personnages.

En effet, les héros de Zombie sont avant tout humains, c’est donc sans grande surprise que nous les observons s’efforcer de vaincre leur angoisse par le biais de la consommation. Une fois le centre commercial accessible après l’extermination des zombies environnants, la joie explose : une jouissance semblable à celle d’un enfant en extase devant le rayon des jouets et qui présage leur lente mais sûre ascension vers une folie certaine. Les personnages se saisissent alors de tout ce qui leur tombe sous la main (montres, bijoux, manteaux, chapeaux, etc. ; des futilités en somme) tout en essayant de se convaincre qu’il existe bel et bien quelque avantage au tragique de leur situation inextricable. En choisissant la consommation d’objets pure et simple comme dernier sursaut de joie de l’humanité avant son extinction, Romero affirme le côté pamphlétaire de son œuvre (qu’ont dédaigné les critiques de l’époque) et livre une satire féroce de la superficialité des préoccupations principales de la population américaine (et même mondiale). « Ils viennent ici par habitude. Ce lieu devait tenir une grande place dans leur vie… » Cette phrase culte appuie la mise en évidence de cet engrenage pathétique mis en place par une société consumériste et égoïste que Romero rejette de toutes ses forces. A cet instant, c’est bel et bien la voix du réalisateur qui résonne à travers les paroles de Peter, interprété par Ken Foree (Massacre A La Tronçonneuse 3 ; L’Armée Des Morts), acteur de séries Z qui signera son retour zombiesque trente ans plus tard avec Zone Of The Dead, film serbe raté qui relève davantage d’une volonté de « recyclage » que d’innovation.

Avec Zombie, George A. Romero parvient à produire un véritable film d’auteur devenu par la suite  au moins aussi culte que Night Of The Living Dead, beaucoup plus violent et dérangeant que son prédécesseur. Une œuvre digne de figurer au panthéon des films d’horreur les plus marquants de l’histoire du cinéma de genre, et qui témoigne de par ses moyens extrêmes de l’immense force de frappe du maître incontesté des morts-vivants.

Night Of The Living Dead (George A. Romero, 1968)

Réalisateur : George A. Romero
Origine : États-Unis
Année de production : 1968
Durée : 1h36
Distributeur : Films Sans Frontières
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Duane Jones, Judith O’Dea, Karl Hardman

Comme toutes les années, Barbara et son frère Johnny parcourent un long trajet en voiture pour venir fleurir la tombe de leur père. Alors que Johnny s’amuse à effrayer sa sœur, un homme étrange surgit du cimetière et attaque Barbara. Johnny court au secours de sa sœur mais, dans la bagarre, il tombe et se fracasse le crâne contre une pierre tombale. Désormais seule et affolée, Barbara court se réfugier dans une maison de campagne isolée où elle rencontre d’autres survivants. Ils essaient tant bien que mal de se barricader, mais les assaillants sont de plus en plus nombreux et semblent vouloir à tout prix pénétrer dans la maison. La radio leur annonce alors une terrible nouvelle : les morts se relèvent pour attaquer les vivants…

Night Of The Living Dead restera à jamais gravé dans les mémoires pour avoir plongé la population soixante-huitarde dans l’horreur la plus primaire et dévasté par la même les idéaux « flower power » de l’époque avec une virulence exacerbée que George A. Romero n’aura de cesse d’envoyer à la face de la société américaine dans l’ensemble de sa saga des morts-vivants. Tombé dans le domaine public pour avoir négligé ses droits d’auteur, ce chef-d’œuvre inégalable entraîna un engouement sans pareil chez les cinéastes et donna naissance sans le vouloir à bon nombre de films plus ou moins réussis s’autoproclamant suites de l’œuvre de Romero. Revenons donc sur cette pièce maîtresse du cinéma de genre qui contribua à lancer la nouvelle vague du cinéma américain des années 70 et qui, en dépit d’un budget extrêmement réduit, réussit le pari fou de produire ce qui allait par la suite être considéré de manière unanime comme l’un des plus grands films du siècle passé.

Mises à part quelques cafouillages techniques liés au montage et le choix du noir et blanc (plus dicté par des impératifs budgétaires que par une quelconque volonté esthétique), Night Of The Living Dead reste une œuvre véritablement  intemporelle tant les sujets qu’elle met en avant sont encore d’actualité. Les zombies ne sont au final qu’une sorte de prétexte pour dénoncer les aberrations du comportement humain, concept que Romero utilisera dans tous ses films sur les morts-vivants. En effet, plus que de l’envahissement imminent d’une nouvelle espèce déviante, ni vraiment morte, ni vraiment en vie, le film nous parle davantage d’un confinement, aussi bien spatial que moral, dans lequel tente bon gré mal gré de cohabiter un petit groupe de personnes. Chacun étant enfermé dans ses propres convictions, trouver un terrain d’entente s’avère être quasiment une mission impossible, ce qui causera la perte de chacun des protagonistes du film. Alors que tout autour de lui, la mode consiste à prôner la paix et l’amour, George A. Romero, lui, s’évertue à prouver que nos différences, si elles ne peuvent être dépassées en moment de crise, auront irrémédiablement raison de nous.

Outre tenir un discours à contre-courant de son époque par des moyens plus que frontaux, le créateur du « zombie mangeur de chair » s’affaire à mettre en place tous les codes que l’on retrouvera par la suite dans sa saga des morts-vivants. La lenteur cadavérique du zombie, son besoin irrépressible de dévorer de la viande humaine, la contamination quasi-instantanée par morsure, la destruction du cerveau comme seul moyen d’en venir à bout, etc. ; toutes ces caractéristiques propres au zombie Romérien sont établies avec une cohérence stylistique pour le moins surprenante chez un jeune réalisateur qui dirige ici son tout premier film, dont il est également le scénariste (avec  John A. Russo) mais aussi le monteur, directeur de la photographie et même figurant. D’ailleurs, l’excellente direction de ses acteurs principaux a également contribué au succès de Night Of The Living Dead, même si la séparation des deux camps que forment les personnages a quelque chose de manichéen (Ben incarne le Bien, les vraies valeurs et le bon sens, tandis que Harry incarne le Mal, la sournoiserie et la lâcheté). Mais, fort heureusement, les autres personnages secondaires (Tom et Judy Rose, Helen et sa fille Karen) sont assez présents et suffisamment élaborés pour efficacement rééquilibrer la balance et donner à la situation une puissance de frappe ahurissante qui convainc autant par l’aspect très réaliste dont bénéficie le scénario que par la superbe interprétation des acteurs. Dans ce petit groupe hétérogène, Barbara (Judith O’Dea) fait office de figure à part, tant du point de vue de son comportement que du traitement scénaristique de son personnage. De personnage principal, elle glisse progressivement vers le statut de personnage secondaire tandis que Ben fait exactement le cheminement contraire et, du coup, les rôles s’inversent avec subtilité sans que le spectateur ne s’en rende vraiment compte. L’inertie de Barbara et l’instinct de survie de Ben contribuent à les faire s’échanger leur rôle comme par un accord implicite passé sous la pression de la loi du plus fort qui par ailleurs imprègne tout le film. Ce sont donc les interactions conflictuelles entre les personnages et l’inextricabilité de la situation principale qui ont en grande partie produit l’impact social du film, mais pas seulement…

Car les zombies constituent eux aussi un véritable choc visuel qui vient forcer la garde du spectateur moyen précisément là où il ne s’y attend pas… Presque avec un sadisme consommé, George Romero met en scène des êtres comme vous et moi, des enfants, des vieillards, des jeunes filles en fleurs et des adultes respectables, à la différence près qu’ils avancent en beuglant et se livrent à des orgies cannibales. Non seulement ce bon vieux George a eu l’audace de choisir un acteur Noir (Duane Jones) pour interpréter le personnage principal de son histoire (ce qui n’était pas une mince affaire à l’époque), mais en plus il s’est permis de donner à voir des femmes nues et des hommes en pyjama qui dévorent leur prochain, et même des petites filles qui assassinent leurs parents à la truelle ! Il est difficile de ne pas tomber en admiration face à une telle prise de position jusqu’au-boutiste qui ne recule devant rien pour faire passer son message. En tout cas, ça a le mérite d’être clair : Romero déclare la guerre au système américain en pulvérisant ses pseudo-valeurs éthiques les unes après les autres par le biais d’images coups de poing qui viennent buter contre la morale bien-pensante de l’époque.

Les scènes gore sont quant à elles d’une violence abrupte, sèche, vectrice d’un effroi pur  et annonciatrice d’un genre spécifique dans lequel Romero va exceller tout au long de sa carrière. Les inoubliables scènes de « repas », durant lesquelles les zombies se repaissent gloutonnement de viscères gluantes, de foie ou de membres fraîchement arrachés des corps calcinés quelques minutes plus tôt, offrent un véritable aperçu de ce qu’allait être le cinéma de genre quelques années plus tard : un art en pleine révolte,  devenu presque marginal et désireux de transgresser tous les interdits et de représenter l’irreprésentable. Les scènes de « repas » des morts-vivants ou d’éviscérations constitueront par la suite la sanglante « signature » du maître dans ses autres films de la saga Of The Dead. Mais il est également à noter que dans certains cas, le film fait appel à la suggestion (pour des défoncements de crânes et autres joyeusetés), concept d’autant plus efficace qu’il permet au spectateur de s’en donner à cœur joie pour imaginer ce que les bruitages sous-entendent…

Chef-d’œuvre avant-gardiste du cinéma d’horreur, pamphlet sociétal sans précédent d’une Amérique en chute libre, initiateur de la figure fantastique du zombie, Night Of The Living Dead ne compte plus les domaines qu’il a révolutionnés en cette année de 1968…  Le premier film du cinéaste de Pittsburgh reste  incontestablement le témoin indétrônable des bouleversements éthiques et esthétiques de son temps, de même qu’une œuvre d’auteur indéniablement réussie qui procurera à tout amateur de films de genre une exquise décharge d’adrénaline horrifique.

Remarque à part, il me semble important de signaler que faute de droits d’exploitation, une kyrielle de (mauvaises) versions du film viennent sans aucun scrupule envahir le marché. Les bacs à dvd sont ainsi remplis de versions hideusement colorisées et remasterisées, comportant le plus souvent des scènes supplémentaires ou des scènes coupées retournées de manière différente (avec des marionnettes, par exemple…), des séquences d’animation, ou encore une bande-sonore différente… Et j’en passe. Prenons le cas de John A. Russo (coproducteur et coscénariste de Night Of The Living Dead), très représentatif de l’envergure que peuvent prendre ces abus honteux : après avoir tourné le dos à George A. Romero à la suite de nombreux différends, John A. Russo décide de revendiquer sa paternité du premier volet de la saga des morts-vivants en sortant pour le trentième anniversaire du film un director’s cut (le Survivor’s Cut)soi-disant remasterisé et comportant des pseudo-scènes inédites (tournées sans l’accord de son ancien meilleur ami) qui ne comportent strictement aucun intérêt si ce n’est définitivement entacher l’œuvre originale du Maître des zombies. Triste affaire que celle-ci, qui n’est pourtant qu’un exemple parmi tant d’autres…