Paranormal Activity 2 – Tokyo Night (Toshikazu Nagae, 2010) [remake]

Titre original : Paranômaru akutibiti: Dai-2-shô – Tokyo Night
Réalisateur : Toshikazu Nagae
Origine : Japon
Année de production : 2010
Durée : 1h30
Distributeur : Seven 7
Interdiction : Aucune
Interprètes : Aoi Nakamura, Noriko Aoyama, Kazuyoshi Tsumura

A Tokyo, un frère et une sœur sont confrontés à d’étranges phénomènes, centrés autour de la jeune femme. Ils décident de filmer les événements…

Tiens donc ?! Un remake Japonais d’un film Américain ? Quelle drôle d’idée !

D’accord, c’est vrai, on pourrait se dire que ça change un peu, des Japonais qui reprennent à leur compte un blockbuster made in U.S – qui, soit dit en passant, tient davantage du gros foutage de gueule que du génie comme Le Projet Blair Witch en son temps –, mais pas tant que ça en fait… Évidemment, on est en droit de se demander quelle foutue bonne raison ils ont bien pu trouver pour décider de reprendre quasiment à l’identique le film d’Oren Peli – à la qualité plus que discutable –, premier d’une très probable nouvelle franchise ultra-rentable à la Saw depuis que celle-ci s’est officiellement éteinte… Ben on n’a pas encore trouvé, c’est moi qui vous l’dis !

Avant la séquence d’introduction, le film indique sobrement, comme pour se dédouaner de ce qui va suivre : « inspiré du film d’Oren Peli ». Si vous voulez mon avis, l’inspiration n’était pas vraiment au rendez-vous ce jour-là… En effet, très vite, dès les cinq premières minutes du film environ, on se rend compte que ce Paranormal Activity – Tokyo Night n’apportera à peu près RIEN de nouveau comparé à l’original dont il dit « s’inspirer » … La trame scénaristique est donc tout logiquement calquée sur celle de son prédécesseur, si ce n’est que les deux acteurs principaux sont frère et sœur et non un couple et que la sœur en questio, revient tout juste d’un super voyage aux States où, comble de malchance, elle s’est faite péter les deux jambes dans un accident de voiture. Hormis ces deux détails, c’est la même, mais avec des Japonais. Donc si vous escomptiez trouver des réponses aux interrogations volontairement laissées en suspens dans Paranormal Activity, je suis navrée de vous apprendre que vous vous êtes gourés…

Premier coup dur, l’intrigue de ce Tokyo Night met une éternité à démarrer… C’est avec un ennui proche du désespoir que l’on assiste à d’interminables scènes ultra-gnangnan dont la seule utilité consiste en fait à faire gagner un peu de temps au film, du style : « (la sœur) – J’en ai trop marre, tu promets de plus filmer ma chambre, d’accord ? (le frère) – Ok, je promets. – Tu promets quoi ? – Je promets d’encore filmer ta chambre. – Non ! J’ai dit que je ne voulais plus que tu filmes ma chambre, ok ?! – D’accord, d’accord, je ne filmerai plus ta chambre… Mais je peux encore filmer cette nuit, s’il te plait ? – Non ! Je t’ai dit…», et blablabla et blablabla, et vas-y que je tergiverse, que je tourne en rond pendant trois plombes pour que dalle avec mon super jeu d’acteur « inspiré » de Bozo le Clown… Je déconne pas, c’est véridique, et en plus, cette formidable scène nous fait l’immense honneur de revenir en tout  deux ou trois fois dans le film ; pour vous dire comme c’est l’éclate totale pendant bien trois quarts d’heure avant que l’intrigue daigne enfin pointer le bout de son nez ! Et là, fort heureusement pour nous, il y a encore deux-trois petites choses à sauver…

En effet, le seul semblant d’intérêt que l’on peut trouver à Tokyo Night, c’est le remaniement effectif des codes du cinéma d’horreur Américain à la sauce Ring (Hideo Nakata, 1997). De fait, le concept de malédiction par le Sheitan en personne se voit (grossièrement) intégré à l’histoire, et les scènes de « possession » (au sens « Paranormal Activitien » du terme) prennent alors des allures de yurei eiga (films de fantômes Japonais) avec, en prime, les longs cheveux noirs filasses et les torsions improbables du corps initiés par Sadako Yamamura. C’est cette tentative de créer une ambiance malsaine et oppressante typique des films d’horreur Japonais qui parvient à rehausser quelque peu notre intérêt pour le film en donnant lieu à une séquence légèrement flippante – le plus impressionnant restant sans nul doute la performance physique de l’actrice qui tient le rôle – car plutôt bien réalisée. Malheureusement, cela est bien loin de suffire pour faire de Tokyo Night un film digne d’intérêt. Pour une seule séquence correcte, combien d’autres nous auront fait profondément chier ! En outre, le concept de malédiction en spirale, qui se poursuit à l’infini comme la cassette de Ring, s’il n’est au départ pas pour nous déplaire, car il donne la brève illusion que le film se détache un peu de son modèle, s’avère au final tout aussi désastreux ; suffit de voir le dénouement final, absolument pathétique car d’une banalité à en crever frisant de (trop) près le ridicule, pour s’en convaincre définitivement.

Alors oui, bien évidemment, à l’instar de son « illustre » aîné, Tokyo Night est intégralement tourné en caméra subjective, mais là où l’original parvenait à peu près à justifier la pertinence de ce parti pris filmique, le remake de Toshikazu Nagae peine vraiment à nous convaincre. Tout est atrocement mal foutu et tombe comme un cheveu sur la soupe par manque d’explications cruciales ; par exemple, on se demande bien pourquoi Koichi, le frère, éprouve le besoin irrépressible de filmer un repas de famille ennuyeux au possible alors même qu’aucun phénomène surnaturel n’a encore commencé ! L’excitation puérile du mec qui emmerde tout le monde avec sa nouvelle caméra dans Paranormal Activity étant complètement éludée, on ne comprend pas vraiment les raisons qui poussent Koichi à filmer nuit et jour les moindres faits et gestes de la maisonnée… Ou, encore pire, on va se creuser les méninges pendant toute la première partie du film pour comprendre par quel obscur tour de magie celui-ci peut bien filmer sa propre caméra en train de filmer sa chambre alors qu’il est censé n’y en avoir qu’une seule (on ne comprendra que plus tard qu’en réalité il en possède tout simplement deux et même trois, mais bon, à ce stade du film, c’est loin de couler de source…) ; etc. Ajoutez à cela tous les cafouillages habituels liés à ce type de procédé dans les films bâclés (pertinence des plans, logique de découpage) et vous aurez une petite idée de la qualité technique de Tokyo Night.

Un dernier mot sur le jeu des acteurs, digne quant à lui d’un drama bas-de-gamme pour adolescentes pré-pubères où sévit la désagréable habitude de surjouer la moindre émotion, même quand il s’agit de remplir une tasse de thé. Alors, Koichi, lui, il a tout le temps l’air méga-surpris (tiens, une chaise, ça alors, comme c’est étrange… Il y a sûrement un esprit frappeur dans cette maison !) et s’exprime en permanence sur un ton horriblement monocorde, même quand sa « one-chan » adorée est en train de hurler à la mort, baladée en fauteuil roulant dans toute la maison par un esprit farceur. Et Haruka, la sœur, donc, bimbo mono-expressive issue de la génération d’« idoles » Japonaises, passe quant à elle le plus clair de son temps à faire chier tout le monde parce qu’elle est handicapée et qu’elle croit pouvoir tout se permettre sous prétexte qu’elle est bonne. Ah oui, et il y a le père aussi, sans doute la plus piètre performance de tout le film, pas foutu d’être impliqué dans son rôle durant les trois pauvres minutes où il apparait à l’écran (pour balancer trois phrases de merde, en plus). Bref, là aussi, Tokyo Night ne vole pas haut. Il ne décolle même pas, en fait.

En définitive, Tokyo Night s’avère être tout aussi utile et excitant que la série des Paranormal Activity Américains, un pauvre remake bâclé et dénué d’âme, servi par des acteurs tout sauf crédibles et alignant clichés sur clichés sans discontinuer. En bref : circulez, y a rien à voir !

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L’Ile du Docteur Moreau (Don Taylor, 1977)

Titre Original : The Island Of Dr. Moreau
Réalisateur : Don Taylor
Origine :ÉEtats-Unis, Allemagne
Année de production : 1977
Durée : 1h44
Distributeur : UGC/CFDC
Interdiction : Aucune
Interprètes : Burt Lancaster, Michael York, Nigel Davenport

Rescapé du naufrage de son navire, Andrew Braddock échoue sur une île peuplée de créatures monstrueuses. Il y fait la rencontre du docteur Moreau, scientifique déchu qui pratique d’étranges expériences génétiques sur la faune de l’île…

Deuxième adaptation cinématographique du roman The Island Of Dr. Moreau de H.G Wells (La Guerre Des Mondes, L’Homme Invisible, La Machine A Explorer Le Temps), le film de Don Taylor est sans aucun doute la meilleure. Comparée à la version de 1933 réalisée par Erle C. Kenton ainsi qu’à celle de 1996 de John Frankenheimer, L’Ile du Docteur Moreau de 1977 tire son parti d’une mise en scène viscérale qui sonde les tréfonds de l’âme humaine sans tergiversation aucune pour en retirer un constat infiniment pessimiste.

En effet, la portée dramatique du film met notre éventuel penchant humaniste à rude épreuve. La confrontation entre une animalité corrompue par la main de l’homme et une humanité déchue par le vice et la cupidité nous ramène sans cesse à l’esprit que pour assouvir sa soif de toute-puissance, l’homme avec un grand H est capable des pires abominations. Ainsi, c’est avec révulsion que l’on découvre l’essence véritable des expériences du Dr Moreau, eugéniste forcené doublé d’un mégalomane qui se met en tête de défier les lois de la Nature en créant une nouvelle race d’êtres hybrides entièrement sous son contrôle. Sur un fond tragique, le film explore les dérives de la science lorsque celle-ci se retrouve entre les mains d’un esprit malade et perverti par la soif de pouvoir.

Totalement dépourvu d’émotions, le Dr Moreau est un personnage abject, plus monstrueux encore que les erreurs de la Nature qu’il façonne. Ce futur avatar du fascisme (l’histoire de L’Ile du Docteur Moreau se déroule au IXème siècle) a choisi de mettre de côté son éthique (en a-t-il jamais eu ?) au profit de son obsession malsaine qui, sous couvert de vouloir apporter sa pierre à l’édifice du progrès, lui permet surtout de se prendre pour Dieu en créant la vie et en condamnant à mort de pauvres créatures égarées entre leur nouvelle forme humanoïde et leurs instincts animaux. La lobotomie qu’il leur fait subir (« Ne sommes-nous pas des hommes ? ») pour les contraindre à se comporter comme des humains est insoutenable tant elle témoigne de mépris pour la vie et de profonde inhumanité. Cette microsociété sous le pouvoir absolu d’un seul homme érigé au rang de dieu sévère et vengeur fait une fois de plus penser à nos dictatures actuelles et passées, dont l’eugénisme serait ici poussé à son paroxysme.

On ne peut que ressentir de la compassion pour le devenir de ces « choses » qui ne trouveront leur place ni du côté des animaux, ni de celui des humains, condamnés à errer à l’orée de deux espèces que tout oppose. L’insurrection des créatures, pressentie dès la première demi-heure du film, est tout simplement hallucinante : rien ne peut stopper la colère aveugle de ces êtres réduits au statut d’objet, manipulés tant génétiquement que psychologiquement et dont la prise de conscience que la Loi à laquelle ils se plient n’est qu’un ramassis de mensonges destiné à maîtriser leurs pulsions bestiales et les maintenir dans la soumission totale à leur créateur les poussera à transgresser la règle absolue en commettant l’irréparable. Hélas, une telle espèce, condamnée dès le départ à s’exterminer, ne peut bien évidemment pas avoir d’avenir ; c’est donc à la fois avec regret et soulagement que le spectateur observe la Nature reprendre ses droits.

La réalisation du film est quant à elle irréprochable : bande-son, photographie, décors et maquillages (de la même trempe que ceux de La Planète Des Singes de Franklin J. Schaffner) parviennent sans mal à nous faire adhérer à cette sordide histoire dont l’intemporalité évidente a de quoi effrayer. Certaines scènes (notamment celles avec les animaux) sont particulièrement audacieuses et doivent leur indéniable efficacité tant à l’ingéniosité scénaristique du roman de H.G Wells, à la vocation anticléricale assumée, qu’à la prouesse esthétique dont fait preuve cette adaptation inoubliable.

L’Ile du Dr Moreau est donc une œuvre fondamentalement dérangeante et novatrice, à voir avec son cœur et ses tripes, et qui donne matière à s’interroger sur le devenir de la condition humaine… Car, après tout, ne sommes-nous pas des hommes ?

Season Of The Witch (George A. Romero, 1972)

Réalisateur : George A. Romero
Origine : États-Unis, Grande-Bretagne
Année de production : 1972
Durée : 1h30
Distributeur : Universal Pictures Video
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Jan White, Ray Laine, Anne Muffly, Joedda McClain, Bill Thunhurst

Pour Jack, son mari, pour sa fille Nikki et leurs amis, Joan Mitchell est une femme sophistiquée et sûre d’elle. Lorsque Joan et ses amis entendent parler d’une femme, dans leur entourage, qui pratique la sorcellerie, ils sont totalement fascinés. Un peu lassée par sa vie d’épouse modèle, Joan va « tuer son ennui » en s’essayant à ces pratiques. Petit à petit, elle va sentir monter en elle les effets de la magie noire. Rapidement, Joan commence à faire des cauchemars de plus en plus fréquents qui vont changer le cours de sa vie…

Après le succès de son tout premier film et chef-d’œuvre ultime du cinéma horrifique Night Of The Living Dead (1968) et un drame réalisé trois ans plus tard passé relativement inaperçu, There’s Always Vanilla ; George A. Romero assure en 1972 le scénario, la réalisation et le montage de Season Of The Witch, drame fantastique à visée sociologique dénonçant les conséquences désastreuses de  l’enfermement moral vécu par une certaine classe bourgeoise engluée dans un quotidien souvent morne et placé sous le signe de la répétition.

A partir d’une base somme toute assez banale et même vécue par une grande partie de la population féminine mondiale (du moins dans les années 70), le créateur du zombie mangeur de chair introduit un élément fantastique qui va bouleverser le petit train-train monotone de cette femme désœuvrée dont nous connaissons même les rêves les plus intimes. Car c’est effectivement l’une des particularités de Season Of The Witch, le film contient presque autant de séquences oniriques que de séquences censées se dérouler dans la réalité fictive du personnage. D’ailleurs, Romero ne nous épargne rien en nous plongeant dans l’ambiance dès la séquence d’introduction : très troublante, rythmée par une bande-sonore des plus insolites(bruitages bizarres, thème musical lancinant et disharmonieux) et symboliquement très riche, elle met en scène une Joan laissée pour compte par son mari, par la vie elle-même, tantôt maintenue en laisse, tantôt enfermée dans une cage, esseulée mais obéissante. Autant d’éléments qui laissent libre à cours à l’interprétation du spectateur tout en lui fournissant des indices pertinents pour saisir pleinement l’enjeu de tout ce qui va s’ensuivre. Ces scènes de rêve, si elles peuvent au départ légèrement déstabiliser par le traitement esthétique qui leur est consacré (surtout les mouvements de caméra anarchiques et le fond sonore complètement dément), s’avèrent d’une importance capitale pour le bon déroulement de l’intrigue ingénieuse élaborée par Romero lui-même. Si l’on peut facilement se retrouver piégé par l’habileté narrative et stylistique dont fait preuve le cinéaste des morts-vivants et ainsi confondre le rêve avec la réalité, quelques indices permettent néanmoins de se situer dans cette temporalité arbitraire et distendue (les vêtements que porte Joan, la manière de filmer, la musique, etc.). Très efficaces et souvent même  assez oppressantes, les séquences oniriques donnent la tonalité de cette œuvre très esthétisée et envoûtante.

Comme pour The Crazies un plus tard, George A. Romero  fait bénéficier Season Of The Witch de son incroyable talent de monteur cut et lui confère ainsi un rythme très soutenu même si au final il ne se passe pas grand-chose de véritablement palpitant. Aussi, la coupe des plans est nette, tranchante et presque systématisée, les images se succèdent avec un dynamisme caractéristique des œuvres Romeriennes. C’est aussi ce paradoxe narration lente – montage nerveux qui contribue à produire la puissance d’impact de ce film qui a le don de susciter chez le spectateur un authentique sentiment d’empathie pour cette pauvre femme en pleine crise identitaire. Ce travail de découpage extrêmement minutieux atteint son apogée lors des séquences oniriques, où chaque plan est l’expression d’un symbole que l’on retrouvera de manière régulière dans chacun des rêves de Joan (la figurine du taureau ou encore le masque diabolique de son agresseur, par exemple). La photographie est elle aussi remarquablement soignée et parvient à créer une atmosphère sombre et angoissante, presque malsaine, notamment lorsque Joan s’essaye à la magie noire. De ce côté-là, le film réussit à parfaitement atteindre son but : l’atmosphère mystique de Season Of The Witch nous plonge quasi-instantanément dans l’univers de la sorcellerie, et ce de manière pour le moins très originale pour l’époque. On appréciera la mise en scène de rituels d’incantation ou de conjuration, pour le coup très théâtralisée, ainsi que les nombreux accessoires hétéroclites qu’utilise Joan (calices, dagues, bougies, philtres, encens, etc.).

La métamorphose de Joan s’avère elle aussi particulièrement convaincante car se fait de manière très progressive : en effet, il s’agit  davantage d’une totale transformation par petites touches subtiles que de bouleversements radicaux qui sautent aux yeux. Le sadisme du scénario de ce très cher George consiste  justement à nous faire admettre que plus Joan s’investit dans son nouvel hobby, qui aura pourtant sur sa famille des conséquences désastreuses, plus elle semble se retrouver en phase avec elle-même et à sa place au sein de la classe à laquelle elle appartient. Et Romero de s’exprimer par la bouche du personnage de Greg, jeune homme odieux mais à la logique implacable qui recommande à l’attention de Shirley, la meilleure amie de Joan : « Il faut juste qu’elle se lâche (…) C’est à cause de gens comme elle que ce pays va mal ». Effectivement, la morale de Season Of The Witch pourrait bien être la suivante : pour être heureux, il faut être soi-même, et pour être soi-même, il faut lâcher-prise. Si Joan avait eu le courage et la volonté d’agir sur sa propre existence au lieu de la subir en simple spectatrice, elle ne se serait peut-être jamais laissée submerger par une passion aussi destructrice. Mais face à cette énergie potentiellement viable, son mari la pousse à demeurer bien sagement dans sa prison dorée en lui répétant inlassablement : « Rendors-toi… ».

Avec Season Of The Witch,George A. Romero livre une critique à l’acide des mœurs de la petite bourgeoisie des années 70, en même temps qu’un drame psychologique qui a le pouvoir de toucher l’humanité qui subsiste encore en chacun de nous. En démontrant la déchéance inéluctable d’une femme qui cherche par tous les moyens à trouver à l’extérieur ce qu’elle ne pourrait obtenir qu’à l’intérieur d’elle-même, Romero met en avant le « Mal du siècle », cette lassitude blasée du quotidien qui touche une bonne partie de la population, ce besoin vital de rompre avec la monotonie par le biais de transgressions qui s’avèrent hélas bien souvent fatales. Une œuvre forte, tragique et ensorcelée qui délivre encore une fois un message bien pessimiste quant à la condition pitoyable que l’être humain s’est lui-même forgé…

Phenomena (Dario Argento, 1984)

Réalisateur : Dario Argento
Origine : Italie
Année de production : 1984
Durée : 1h45
Distributeur : Universal StudioCanal Video
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Jennifer Connelly, Donald Pleasence, Daria Nicolodi

Jennifer arrive en Suisse à l’Institut Richard Wagner pour y poursuivre ses études. Un soir, lors d’une crise de somnambulisme, la jeune fille assiste au meurtre d’une étudiante…

Aussi poétique qu’angoissant, Phenomena fait vraiment figure d’œuvre à part dans la filmographie de Dario Argento, avec cette aura particulière de mélancolie douce-amère qui émane de chacun de ses plans… A mi-chemin entre le giallo de la trilogie « Animalière » et le surréalisme onirique des « Trois Mères », Phenomena s’apparente à un conte merveilleux sur l’éclosion de jeunes filles en fleurs jusqu’alors en quête d’identité. Délaissant la sur-esthétisation hallucinée d’un Suspiria ou Inferno pour une désaturation très contrastée, le plus célèbre des réalisateurs Italiens revient ici à quelque chose de plus sobre, de plus subtil aussi, mais sans pour autant négliger son inclinaison naturelle à la théâtralisation des images. Si Phenomena demeure incontestablement une œuvre de toute beauté, quoique d’une relative simplicité graphique si l’on tient compte de qui l’a réalisée, il faut bien reconnaitre que ses quelques longueurs assassines et son final pour le moins décevant font nettement retomber l’intérêt du film et laisse la désagréable impression que le cinéaste a fini par se perdre dans ses obsessions.

Ainsi l’univers de Phenomena contient-il de multiples éléments provenant directement du genre merveilleux. Tout d’abord, l’archétype de la jeune fille livrée à elle-même, sensible et intelligente mais rejetée par ses pairs, et qui se découvre un don extraordinaire qu’elle n’apprendra à maîtriser qu’au fur et à mesure que l’histoire avance, dans une sorte de rite initiatique. Interprétée par une Jennifer Connelly (Requiem For A Dream, Un Homme d’Exception) aux traits encore enfantins et arborant une frimousse d’une fraîcheur absolument craquante, le personnage central de Jennifer est pour ainsi dire le pivot de l’histoire du film ; lequel doit beaucoup de sa consistance à l’interprétation remarquable de la jeune actrice qui débutait à peine dans le métier. Pour ce qui est des éléments merveilleux, on peut également citer le personnage à part entière des insectes, alliés inattendus de l’héroïne, omniprésents dans l’intrigue de Phenomena et se présentant comme le chemin ultime vers la vérité ; ainsi que l’énorme bâtisse que constitue l’Institut Richard Wagner, forteresse réputée imprenable au cœur de laquelle réussit pourtant à s’infiltrer le visage de la Mort personnifiée. Le vieux docteur (incarné par un Donald Pleasance sous-exploité) qui recueille la jeune fille et lui révèle sa véritable nature peut faire penser à la figure du patriarche ou du vieux magicien isolés dans leur tour d’ivoire qui peuplent les contes de notre enfance. Difficile d’en citer davantage sans spoiler, mais sachez que le film fourmille de détails de ce genre qui visent à lui conférer un caractère allégorique particulièrement bien géré.

Du coup, l’on pourrait légitimement s’attendre à une esthétique elle aussi « merveilleuse », fantasmagorique, digne d’un film-trip dont seul Argento a le secret mais, curieusement, ce n’est pas le cas avec Phenomena. Le réalisateur prend le parti de faire évoluer son intrigue dans les règles de l’art d’un genre qui a contribué à bâtir sa réputation : le giallo. Ici, point d’effets de saturation qui en jettent ou de décors à l’architecture alambiquée, l’esthétique du film reste très simple pour se concentrer au maximum sur l’histoire et les personnages ; bien que l’on retrouve comme toujours la précision extrême d’une mise en scène systématisée au possible et régie par un souci du détail à la limite de la maniaquerie. On retrouve donc à plusieurs reprises l’adoption du point de vue subjectif de l’assassin caractéristique du giallo, ainsi que la focalisation sur l’arme du crime comme artefact unique du personnage de l’assassin dont l’apparence nous sera masquée jusqu’au dénouement final, ainsi qu’un certain penchant pour le grand guignol lors de mises à mort plutôt intéressantes à défaut d’être vraiment originales.

Tiens, d’ailleurs, parlons-en du dénouement final… Malheureusement, la fin du film semble avoir été atrocement bâclée, comme si Dario Argento lui-même ne savait pas vraiment où il voulait en venir. La résolution du mystère arrive dans l’histoire comme un cheveu sur la soupe et l’on peut se demander à juste titre l’intérêt que trouvent les personnages à agir de la sorte. En bref, la fin tombe un peu de nulle part et s’enfonce même un peu plus dans la médiocrité de par l’utilisation d’effets spéciaux plus ridicules qu’effrayants et qui font davantage penser à Braindead de Peter Jackson qu’à La Malédiction de Richard Donner. Seule la scène désormais devenue culte de la chute de Jennifer dans le « magma de la mort » vaut vraiment le détour tant elle demeure mentalement éprouvante pour le spectateur et superbement retranscrite à l’écran par une mise en scène atteignant des sommets de crédibilité. Insectophobes s’abstenir…

Enfin, le point fort de Phenomena reste sa bande-sonore endiablée, véritable célébration des années 80. La musique tient une telle place dans les œuvres du cinéaste qu’elle finit par produire une sorte d’effet d’attente auprès des cinéphiles Argentesques qui savent très bien que quelle que soit la qualité du film, la musique sera mémorable. Pour Phenomena, Argento ne se prive de rien et emprunte des chansons à des artistes de heavy metal de renommée mondiale tels que Iron Maiden et Motörhead, ou encore l’ex-Rolling Stones Billy Wyman. Le film tout entier est donc rythmé par de bon gros riffs bien nerveux de guitare électrique à l’ancienne qui collent parfaitement aux images pour un effet particulièrement jouissif pour les oreilles. Sans oublier bien sûr le thème principal absolument magnifique des Goblins, savant alliage de voix lyrique et de rythmes electro-rock, que je placerais pour ma part au même niveau que celui de Suspiria.

Phenomena est donc un curieux croisement entre le giallo réaliste et le conte merveilleux, où le surnaturel surgit  des évènements du quotidien les plus banals, sur fond d’ode poétique à l’adolescence et rythmé par une bande-son exceptionnelle. Malgré un final un peu limite qui en décevra plus d’un, Phenomena reste un excellent divertissement qui, sans toutefois parvenir à s’élever au rang de chef-d’œuvre ultime, ravira les fans d’Argento ainsi que les amateurs de cinéma poético-fantastique.

Paranormal Activity 2 (Tod Williams, 2010)

Réalisateur : Tod Williams
Origine : États-Unis
Année de production : 2010
Durée : 1h31
Distributeur : Paramount Pictures France
Interdiction : Aucune
Interprètes : Katie Featherston, Micah Sloat, Gabriel Johnson

Dan et sa femme Christie ainsi que leurs deux enfants Ali et Hunter viennent de s’installer dans leur nouvelle demeure. Peu de temps après, ils sont victimes d’un acte de vandalisme. Dan et Christie décident alors de faire installer des caméras de surveillance dans plusieurs pièces. C’est ainsi qu’ils découvrent avec stupeur que des manifestations paranormales ont lieu dans leur propre maison.

Comme à chaque fois lorsqu’il s’agit d’une suite, c’est avec une certaine impatience mêlée d’appréhension que j’attendais ce Paranormal Activity 2. Certes, la recette a très bien fonctionné pour le premier opus qui a littéralement explosé le box-office américain en 2009, mais j’étais prête à parier que la corde ne tarderait pas à s’user. Et force est d’admettre que c’est effectivement le cas.

Premièrement, le film se présente de manière assez ambigüe : annoncé comme une séquelle de Paranormal Activity, il s’agit en réalité de sa préquelle dont les dix dernières minutes constituent quant à elles sa suite directe. Pas mal pensé mais quand même pas très clair. Enfin, le problème n’est pas là, car disons-le franchement : comparé à son prédécesseur, Paranormal Activity 2 ne fait preuve d’aucune innovation. Ce sont là exactement les mêmes ficelles qui sont tirées tout au long du film, mais en moins efficaces ; le côté horrifique reposant principalement sur le volume sonore soudainement poussé au max, déchirant le silence ambiant et nous faisant par là même tout naturellement sursauter. A aucun moment le film ne parvient à faire peur, car il joue insidieusement sur notre surprise qui tient plus du réflexe ancestral que du sentiment viscéral.

Nous avons donc droit a tout ce qui faisait le charme de la nouveauté du premier : portes qui s’ouvrent et se ferment, bruits mystérieux, coups sourds contre les murs ou le sol, etc. L’apparition des phénomènes surnaturels va crescendo jusqu’à l’apothéose finale, qui laisse une mauvaise impression de déjà-vu. Mais, un film ne devant pas être jugé uniquement par rapport à l’œuvre initiale dont il est tiré, il faut tout de même reconnaitre que certaines scènes (dont celle des placards) ont de quoi réjouir les « novices » qui n’auraient pas vu Paranormal Activity. Hélas, d’un autre côté, les scènes dites « d’épouvante » souffrent toutes d’un manque de subtilité évident qui contribue à minimiser l’effet escompté. En s’appropriant le concept de menace terrifiante car invisible en l’absence d’objet visuel qu’avait initié Le Projet Blair Witch en 1999, Paranormal Activity parvenait encore à faire démarrer l’imagination au quart-de-tours, et ce, pour notre plus grand plaisir… Hélas, la magie ne semble plus vraiment opérer dans cette suite de piètre qualité, d’autant plus qu’elle prend la mauvaise initiative de sortir en salles après un laps de temps plutôt réduit par rapport au premier opus, dont le public garde une trace mnésique encore relativement fraîche.

En outre, la partie visant à présenter les différents membres de cette petite famille modèle, somme toute attachante (sauf la fille aînée, carrément horripilante dans la première demi-heure du film) reste un brin longuette… En effet, absolument aucun élément perturbateur ne survient jusqu’à la moitié du film, quasiment. Même si les rapports entre les personnages sont réalistes et bien aboutis, personne n’a payé sa place de cinéma dans l’optique de visionner un film de famille… On s’ennuie donc un peu, le comble pour un film d’horreur ayant pour vocation principale de produire une tension électrisante qui tiendrait en haleine du début à la fin de l’histoire. Par la suite, le spectateur est un peu plus actif et se prend même à zyeuter dans les moindres recoins du cadre filmique pour s’assurer qu’aucun détail crucial de la scène ne lui échappe. D’autre part, la volonté de filiation entre les deux films auraient réellement pu être intéressante si elle ne manquait pas autant de logique et de crédibilité, compte tenu de l’absence totale au sein du premier volet de références aux évènements du second, censé être sa préquelle.

La séquence du sous-sol vers la fin du film est presque une copie conforme éhontée de la séquence finale de [Rec], lorsque Pablo et Angela se retrouvent cloîtrés dans l’obscurité totale aux côtés d’une créature monstrueuse avec pour seul recours une caméra à vision infrarouge. Mêmes teintes verdâtres, même situation claustrophobique (promiscuité avec un élément effrayant dans un lieu contigu), mêmes genres de mouvements de caméras désordonnés pour manifester la panique ; cette séquence atteint des summums de manque d’originalité. D’autant plus qu’elle est extrêmement mal réalisée sur le plan technique car, du fait d’une ellipse mal placée, il est difficile de comprendre pleinement ce qui s’est passé dans ce sous-sol de la peur. Plus frustrant qu’effrayant, ce passage du film aurait décidément mieux fait d’être coupé au montage.

Au final, ce Paranormal Activity 2 est un véritable pétard mouillé à visée purement commerciale et sans aucun intérêt pour quiconque a déjà vu Paranormal Activity premier du nom. Pour les autres, vous pouvez considérer ce film comme l’occasion d’un moment de divertissement plutôt agréable mais sans envergure.

Inferno (Dario Argento, 1980)

Réalisateur : Dario Argento
Origine : Italie
Année de production : 1980
Durée : 1h42
Distributeur : Universal StudioCanal Video
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Eleonora Giorgi, Gabrielle Lavia, Veronica Lazar

Rose découvre dans un vieux livre l’histoire des Trois Mères : trois sorcières, résidant chacune à Rome, Fribourg et New York. Prise de panique, elle demande à son frère Mark, étudiant à Rome, de venir la rejoindre.

En 1977, Dario Argento abandonne son genre de prédilection, le giallo,pour se consacrer au genre fantastique avec Suspiria, l’une des pièces maîtresses du cinéaste et qui marque un tournant décisif dans sa carrière de réalisateur. Mais Suspiria signe également l’avènement de la trilogie « des Enfers » (ou « des Trois Mères »), qui se poursuivra avec Inferno (1980) et La Troisième Mère (2007) mais qui ne sont pas à considérer comme des suites du premier. Nous allons nous pencher ici sur Inferno, le deuxième volet de la saga surnaturelle des sorcières, sorte de film-trip halluciné à l’esthétique ultra-maniérée qui nous rappelle pourquoi on aimait tant le grain de folie Argentesque qui a définitivement marqué au fer rouge les années 70 et 80.

Inferno est une œuvre fondamentalement étrange, à l’atmosphère enivrante et dont la structure s’apparenterait davantage à un délire cauchemardesque qu’à une logique narrative classique. L’histoire de base est simple : plusieurs personnages enquêtent sur l’existence des légendaires Trois Mères ; mais Argento a le génie de sublimer le moindre plan et de nous transporter vers des horizons si lointains que nous n’aurions jamais pu les imaginer même dans nos rêves les plus fous. Ainsi le film peut-il être présenté comme une succession d’images extrêmement esthétisées aux allures souvent fantasmatiques et mettant en scène des mises à mort pour le moins originales et d’une beauté graphique hors pair. L’œuvre toute entière est auréolée d’un épais mystère que l’on retrouve principalement par l’intermédiaire des obsessions d’Argento pour l’architecture moderne : escaliers  tortueux, long couloirs étroits et sinueux, pièces cachées, sous-sols difficilement atteignables ; les personnages semblent à chaque fois pénétrer au cœur d’un monde parallèle auquel ils n’appartiennent pas et dont ils ne pourront jamais sortir vivants.

La grande particularité d’Inferno, qui peut autant fasciner le cinéphile averti que dérouter le spectateur encore non éduqué aux codes Argentesques, c’est qu’il n’y a pas vraiment de personnage principal. En effet, nous suivons tout d’abord Rose, puis Sara, Mark et enfin Elise, sans trop savoir auquel s’attacher véritablement ni comment les considérer dans le contexte du récit : s’agit-il d’un personnage secondaire ? Apparemment, non : ça fait déjà un moment que l’histoire s’attarde sur lui. Principal alors ? Ah, ben, il vient tout juste de mourir, donc non plus… On peut se poser ces interrogations tout au long du film sans jamais obtenir de réponse, du moins jusqu’à ce que l’intrigue finisse par enfin lever le voile sur le véritable héros du film. En somme, Inferno nous invite sans cesse à éprouver de l’empathie pour chacun des personnages qu’il se plait à nous faire découvrir de manière brève mais suffisamment détaillée, pour ensuite briser d’un seul coup ce lien fraîchement établi. Tous les personnages sont ainsi traités sur un même pied d’égalité, et il demeure très difficile de deviner lequel d’entre eux survivra à la fin, si survivants il y aura bien sur… Le spectateur doit donc accepter de n’avoir absolument aucun pouvoir d’anticipation sur les évènements à venir et assister passivement au déroulement de cette intrigue retorse selon le bon vouloir du film.

Quant à l’esthétique d’Inferno, elle fonctionne à peu près de la même manière que celle de Suspiria : une extrême attention a été portée aux détails les plus infimes comme pour démontrer toute l’envergure du talent d’esthète du vieil ami de George A. Romero. Saturation excessive de l’image avec prédominance des couleurs rose et bleu dans leurs infinies variations ; éclairages brouillardeux, presque oniriques ; récurrence des motifs géométriques et des couleurs criardes (par l’intermédiaire des papiers-peints surtout) ; Inferno s’avère être un véritable hommage au Cinématographe tant le réalisateur explore en profondeur chacune des possibilités que lui offre le medium  à partir duquel il a choisi de s’exprimer. Les scènes gore sont elles aussi très réussies et comme toujours chez Argento largement théâtralisées ; ainsi la sauvagerie des actes commis deviendrait presque un critère artistique, tant la violence se retrouve sublimée par le travail du montage et de la mise en scène. On précisera néanmoins qu’Argento aura préféré pour Inferno la violence grand guignolesque à la suggestivité, bien que certaines mises à morts nous soient volontairement hors-champ dans le but d’alterner un peu les effets spectatoriels produits.

Fait amusant s’il en est, on retrouve malgré le changement radical de style du réalisateur certains codes inhérents au giallo, tels que l’image archétypale de la main gantée de noir de l’assassin qui brandit un couteau luisant dans l’obscurité. Cet élément est à mon sens assez pauvre sémantiquement puisque l’on sait dès le début du film que c’est l’une des Trois Mères, en l’occurrence Mater Tenebrarum, qui commet ces meurtres sanglants à la chaîne et sans aucune distinction. On peut donc y voir, je pense, l’expression pure et simple de clins d’œil affirmés de la part de Dario Argento à un genre qu’il affectionne particulièrement et auquel il aura entièrement consacré les cinq premières années de sa carrière, notamment avec sa célèbre trilogie « Animalière » (L’Oiseau au Plumage de Cristal, Le Chat à Neuf Queues, Quatre Mouches de Velours Gris).

Toujours aussi doué pour choisir la bande-son de ses œuvres, le réalisateur des Frissons de l’Angoisse dote son film de bruitages aussi intéressants qu’effrayants (les miaulements de chats démoniaques, brrr…) qui lui confèrent une ambiance unique, magique et baignée d’énigmes insondables. Le thème musical d’Inferno, s’il n’arrive cependant pas au niveau de celui de Suspiria (indétrônables Goblins), s’avère une fois de plus magnifiquement composé et soutient à merveille les scènes-clés du film. L’on reconnait néanmoins une certaine influence de Suspiria pour la mélodie, mais les chœurs qui viennent s’y ajouter contribuent à lui insuffler une identité propre. Ainsi, grâce à cette efficacité à la fois esthétique et narrative qui a fait la gloire d’Argento, on a l’occasion d’assister dans Inferno à des scènes absolument phénoménales qui resteront gravées à jamais dans l’histoire du cinéma d’horreur. Citons parmi elles la superbe scène aquatique du début, lorsque Rose part explorer les profondeurs à la recherche de ses clés, devenue culte pour les cinéphiles ; ou encore les scènes d’attaques des animaux ensorcelés, dans lesquelles le montage opère des merveilles de suggestivité par l’accumulation rapide d’inserts très significatifs et d’une efficacité redoutable.

Inferno est donc l’une des œuvres-phares de Dario Argento et, si la filiation stylistique avec Suspiria peut sauter aux yeux, force est de reconnaître que ce nouvel opus de la trilogie « des Trois Mères » détient son identité propre et parvient à filer la métaphore utilisée par son prédécesseur tout en s’en éloignant sensiblement. Assurément un grand film, bizarre certes, parfois même déroutant, mais en tout cas très représentatif des « années surnaturelles » qu’aura traversé le maestro dell’orrore italiana.

Les Révoltés de l’An 2000 (Narciso Ibanez Serrador,1976)

Titre original : ¿Quién puede matar a un niño?
Réalisateur : Narciso Ibanez Serrador
Origine : Espagne
Année de production : 1976
Durée : 1h47
Distributeur : NC
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Lewis Fiander, Prunella Ransome, Antonio Iranzo

Deux touristes anglais, Tom et sa femme Evelyn, enceinte de sept mois, viennent en vacances sur l’île d’Almandora, au large de la côte est espagnole. A leur arrivée,  ils trouvent l’île étrangement déserte. Ils vont alors découvrir que les enfants, pris d’une monstrueuse folie collective, règnent en maîtres sur l’île et assassinent tous les adultes.

Tiré du roman El juego de los niños de Juan José Plans, Les Révoltés de l’An 2000, seul et unique long-métrage de Narciso Ibanez Serrador, est un chef-d’œuvre classique du genre horrifique des années 70. Hommage avoué envers le grand Alfred Hitchcock, le film, jugé trop violent par la censure de l’époque, écopa de nombreuses polémiques à sa sortie, dont une interdiction sur les territoires finlandais et islandais. Et pour cause : mettre en scène des enfants ensorcelés par une force maléfique inconnue qui commettent des meurtres d’une barbarie inouïe était un risque qu’il fallait oser prendre. Et, au final, le film s’inscrit parmi les meilleurs films d’épouvante du siècle dernier.

En effet, comme l’indique son titre original, ¿Quién puede matar a un niño? (« qui peut tuer un enfant? »), le film s’appuie sur un paradoxe cornélien qui place l’éthique du spectateur en position délicate : qui serait capable de tuer un enfant ? Même s’ils se transforment en monstres sanguinaires dénués de scrupules, il parait difficile de porter la main sur ces visages angéliques et faussement innocents. C’est cette conscience bienveillante instaurée depuis des siècles dans l’histoire de l’humanité qui causa la perte de la plupart des adultes de l’île d’Almandora. Car, s’ils demeurent en apparence des enfants, ce ne sont plus que des corps sans âmes guidés par une volonté vengeresse qui les dépassent complètement, la matérialisation d’une haine vieille de plusieurs siècles qui réclame le sang des adultes pour toutes les atrocités qui ont été commises sur les enfants durant leurs guerres égoïstes et insensées. C’est effectivement là le sujet que veut aborder Les révoltés de l’An 2000. Sa séquence d’ouverture donne immédiatement le ton, mettant en scène des images d’archives qui illustrent les différentes guerres et famines qui ont frappé le Vietnam, le Nigeria ou encore la Corée avec à chaque fois la preuve tangible que les premières victimes étaient des enfants, martyrs de la folie des adultes, enrôlés de force dans des conflits impitoyables auxquels ils ne comprenaient rien. Il semble impossible de ne pas frissonner d’horreur devant la cruauté de ces images authentiques ; ces corps d’enfants mutilés, décharnés, dévorés par la maladie et le manque d’hygiène nous rappellent que la nature humaine, hélas, a bien plus souvent été  capable du pire que du meilleur.

Outre sa douloureuse séquence d’ouverture, Les Révoltés de l’An 2000 doit son immense succès critique en grande partie à sa mise en scène impeccablement élaborée qui parvient à produire une ambiance inquiétante et malsaine, presque claustrophobique. Le film réussit à rendre les enfants particulièrement terrifiants : étrangement silencieux, le visage crispé par leur aversion des adultes, ils opèrent en bande et commettent des crimes d’une rare violence dans une euphorie générale de rires et de cris stridents. En effet, quoi de plus angoissant que le rire d’un enfant fou ? La cruauté infantile, qui est une conception bien ancrée dans l’inconscient collectif, vient se heurter à celle de l’innocence que l’on attribue généralement aux enfants; c’est la raison pour laquelle elle demeure si propice à susciter la peur.

Tom et Evelyn, les deux protagonistes principaux, sont pris au piège sur cette île maudite et n’ont aucune chance d’en réchapper vivants : à chaque coin de rue, derrière chaque porte et chaque fenêtre se cache un enfant prêt à assouvir sa soif de vengeance. Par ailleurs, la scène où Tom ouvre le feu  sur des dizaines d’enfants qui lui barrent la route reste particulièrement audacieuse pour l’époque, d’autant plus que la caméra s’attarde à détailler des visages souriants et des regards lumineux d’insouciance juvénile qui sont en réalité autant de subterfuges pour masquer l’abomination qui les habite. L’hésitation de Tom illustre tout à fait le propos difficile tenu par le film qui reste d’ailleurs toujours autant d’actualité : comment réagir face à un enfant capable de commettre les pires horreurs qui révulsent même un adulte ? La réponse proposée lors de la séquence finale reste ambigüe, car le geste de Tom ne restera pas impuni. Peut-être Narciso Ibanez Serrador veut-il nous dire que certaines mesures pouvant parfois s’avérer nécessaires sont de toute manière proscrites par le contexte social ?

Quoi qu’il en soit, Les Révoltés de l’An 2000, loin d’épargner le spectateur en lui proposant une morale édulcorée, vient contrecarrer les idéologies conformistes de son siècle tout en signant une véritable œuvre d’anthologie dans le cinéma horrifique espagnol qui restera à jamais considérée comme LA référence en matière de films mettant en scène la face obscure des enfants.

Phénomènes Paranormaux (Olatunde Osunsanmi, 2009)

Titre Original : The Fourth Kind
Réalisateur : Olatunde Osunsanmi
Origine : États-Unis, Grande-Bretagne
Année de production : 2009
Durée : 1h38
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Milla Jovovich, Will Patton, Hakeem Kae-Kazim, Corey Johnson

Effondrée par la mort de son mari, le docteur psychologue Abigail Tyler décide de poursuivre la recherche qu’il avait commencée. Elle se rend donc à Nome, petite ville d’Alaska où de nombreuses personnes ont mystérieusement disparu depuis les années soixante. Lors de séances d’hypnose, celle-ci se rend compte que toutes les personnes se plaignant de troubles du sommeil déclarent avoir aperçu une chouette qui les observerait chaque nuit depuis leur enfance. Sans le vouloir, le docteur Tyler va alors accumuler des preuves troublantes qui lui permettront de découvrir que les habitants de Nome sont en fait victimes de rencontres du quatrième type…

En partant d’un pitch accrocheur et indéniablement dans l’air du temps (voir Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Crystal de Steven Spielberg ainsi que la multitude de documentaires traitant des extraterrestres qui fourmillent sur Internet), Olatunde Osunsanmi (The Cavern) choisit d’utiliser un ingénieux concept mêlant réalité et fiction qui lui permet ainsi d’appuyer son propos d’images d’archives déconcertantes qui viennent semer le trouble dans l’esprit du spectateur. On peut dire que le résultat est pour le moins réussi, Phénomènes Paranormaux tirant toute son efficacité d’une ambiance angoissante et d’une intrigue principale qui parvient à tenir en haleine même les plus dubitatifs d’entre nous.

En effet, Phénomènes Paranormaux se présente d’emblée comme une tentative de reconstitution de faits réels qui se seraient déroulés à Nome il y une dizaine d’années. La séquence d’introduction constitue une sorte d’aparté au film dans laquelle l’actrice Milla Jovovich, parlant en son nom propre, s’adresse directement au public pour le prévenir que certaines scènes seront extrêmement dérangeantes et qu’il revient au spectateur l’entière responsabilité de croire ou non à ce à quoi il est sur le point d’assister. Bien qu’un peu pompeux et inutile, cet avertissement que l’on retrouvera également à la fin du film (mais cette fois-ci de la part du réalisateur) contribue à alimenter l’opacité sur laquellle fonctionne l’œuvre toute entière.

Ainsi, pratiquement toutes les scènes importantes (notamment les séances d’hypnose) sont couplées à des images d’archives via le split-screen qui s’opèrent de manière synchrone à celles que reconstitue le film. Le montage s’avère donc extrêmement précis et méticuleux, s’efforçant de trouver le bon tempo afin de produire un maximum d’impact chez le spectateur. Et le résultat est, disons-le franchement, une vraie réussite ; certaines de ces scènes sont réellement impressionnantes, tant la sensation que quelque chose de complètement fou est en train de se produire sous nos propres yeux demeure puissante. Ce concept de documentaire visant à confondre réalité et fiction comporte néanmoins un inconvénient, et non des moindres… En effet, s’il permet au réalisateur d’appuyer la véracité de son propos, qui s’avère déjà très perturbant en soi, il suscite également un processus de distanciation chez le spectateur qui amoindrit fortement sa capacité à se laisser complètement pénétrer par le film. De plus, le rythme déjà plutôt lent de la narration est régulièrement brisé par les intrusions successives de l’interview du docteur Abigail Tyler menée par Olatunde Osunsanmi, durant laquelle celle-ci livre sa version personnelle des faits dont elle et sa famille ont été victimes. De ce fait, le public ne parvient jamais à véritablement oublier sa position spectatorielle, et reste pour ainsi dire constamment « en-dehors » du film.

Fort heureusement, le réalisme frappant de ces images d’archive a néanmoins pour effet de nous atteindre sans demi-mesure, et c’est ce qui constitue à mon sens la plus grande force de ce film qui joue sur nos peurs les plus obscures. Si parler d’enlèvements d’êtres humains par des extraterrestres déguisés en chouette et réussir à faire le lien avec la langue sumérienne et la religion monothéiste était déjà un pari qu’il fallait oser, nous y faire adhérer relève encore plus de l’exploit… En effet, c’est un véritable paradoxe, mais plus les propos tenus par les personnages semblent irrationnels, et plus nous y croyons ; ce qui est en partie du au fait que le film touche à quelque chose d’inconnu, limite tabou, et qui entretient encore de vives polémiques au sein des populations. Grâce à une mise en scène soignée qui cultive le mystère sans vergogne, une excellente interprétation des acteurs (soit dit en passant, Milla Jovovich est bien plus crédible en doctoresse mentalement fragile qu’en superwoman bullet-time…) et une bonne dose d’audace, Phénomènes Paranormaux réussit à nous emporter plus loin que nous n’aurions jamais pu l’imaginer tout en balayant les a priori qui délimitent les frontières de notre entendement avec une habileté remarquable.

Ça va loin, c’est clair, mais le fait est que plus le film nous dévoile les clés de son intrigue, et plus nous en réclamons davantage. Le moment où Abbey écoute l’enregistrement de la veille qu’elle a fait quelques minutes avant de s’endormir et qui révèle la présence imprévue d’un être inconnu à ses côtés est une bonne illustration de ce phénomène d’accroche qui se produit tout au long du film. En effet, en plus d’atteindre parfaitement son but (nous glacer le sang), cette scène annonce l’instant fatal où nous ne pourrons plus lâcher l’affaire, car nous en savons déjà trop. C’est grâce à cet élément que l’intrigue va nous mener par le bout du nez jusqu’à la fin, de gré ou de force, et nous convaincre d’assister le docteur Tyler dans son enquête paranormale et ses découvertes de plus en plus déstabilisantes. On regrettera malgré tout que le film en révèle un peu trop lors de son dénouement final (peut-être dans un engouement incontrôlé au moment de l’écriture du scénario), par l’intermédiaire d’un flashback peu vraisemblable qui casse un peu les arcanes de cette histoire qui ne saurait être élucidée par de simples images futuristes qui dépassent notre compréhension.

Quoi qu’il en soit, Phénomènes Paranormaux reste un excellent film d’extraterrestre, aussi intéressant qu’effrayant, et que la forme semi-documentaire aura aidé à obtenir notre entière approbation quant à ce qui nous est donné à voir, aussi étrange et invraisemblable que ce soit. Décidément, nous avons encore beaucoup à apprendre de ce qui se passe aux confins de l’univers… Mais ne comptez pas sur le film pour vous donner des réponses, c’est peine perdue !

Le Village des Ombres (Fouad Benhammou, 2010)

Réalisateur : Fouad Benhammou
Origine : France
Année de production : 2010
Durée : 1h43
Distributeur : DistriB Films
Interdiction : Aucune
Interprètes : Christa Theret, Bàrbara Goenaga, Ornella Boulé

Un groupe d’amis décide de partir en weekend à Ruiflec, le village d’enfance de l’un d’entre eux. A leur arrivée, certains disparaissent sans explication. Les autres décident de partir à leur recherche. Ils vont alors se rendre compte qu’une force maléfique habite ce village mystérieux…

Déjà desservi par une bande-annonce peu flatteuse qui laissait présager bien malgré elle la pauvreté qualitative du film, Le Village Des Ombres, troisième long-métrage du réalisateur français Fouad Benhammou (Malville, la zone du crépuscule : le Malin, Don de Sang), s’avère hélas tout à fait conforme à notre première impression. Mauvais sur tous les points, le film ne réussit à aucun moment à produire l’effet escompté et s’enfonce dans le ridicule en accumulant des effets stylistiques plus pitoyables qu’effrayants.

En effet, si la séquence d’ouverture peut à la limite être considérée comme réussie, sachez que c’est bel et bien la seule et unique de tout le film… Lent, confus, mal joué et plus que bancal, Le Village Des Ombres cumule tous les défauts imaginables et témoigne d’un manque de maîtrise flagrant de la part du réalisateur et de ses deux coscénaristes Lionel Olenga et Pascal Joubert. L’histoire aurait certes pu être légèrement sauvée par la conservation du mystère ambiant qui imprègne tout le début du film, mais le réalisateur a préféré s’enliser dans des explications vaseuses, sans queue ni tête et incohérentes qui sont très loin de nous satisfaire. Le pire, c’est que le film multiplie les fausses pistes (minables) que nous réfutons en moins de deux pour vainement tenter de nous déstabiliser, Benhammou se contentant de réutiliser des codes usés jusqu’à la moelle, et ce pour un effet qui fait vraiment peine à voir. A la fin du film, l’on a même droit à une succession de twists triviaux et abominablement prévisibles qui relèvent vraiment du n’importe quoi (certains peuvent même réussir à surprendre, tellement ils font preuve d’un illogisme forcené).

Quant à l’interprétation des acteurs, c’est simple, elle pue le fake à des kilomètres et l’on ne croit pas une seule seconde à la situation qu’ils sont censés être en train de vivre. Les dialogues ne sont ni subtils ni fendarts, mais tout ce qu’il y a de plus banal en la matière et les personnages restent insipides du début à la fin du film. Benhammou tente tout de même de leur insuffler un semblant de profondeur en glissant une pléthore de flashbacks inutiles (l’histoire de l’IVG de Marion) qui, en plus de casser le rythme de la narration déjà pas bien vif, contribuent à enterrer le film dans des tréfonds de clichés dérisoires et surannés.

L’esthétique du film est elle aussi plus que douteuse : curieusement, l’on peut distinguer des scènes de nuit à l’image teintée d’une nuance bleutée semblant avoir été tournées en plein jour, ainsi que des scènes de « vraie » nuit  où l’on n’y voit goutte et qui de fait rendent les actions difficiles à distinguer. Ce phénomène se ressent encore plus lorsque le montage alterne les scènes de nuit et de jour, notamment lorsque Lila a des visions du drame qui s’est déroulé sur les lieux où ils se trouvent. A aucun moment la magie du cinéma ne réussit son tour, tout semble factice et il demeure quasiment impossible de se laisser prendre au jeu.

Le concept du Village Des Ombres est lui-même complètement absurde, car il fait durer une action qui prendrait en tout deux minutes à être réalisée sur tout un film. Du coup, il ne se passe rien, la narration se traîne et le film accumule les scènes inutiles et grotesques pour masquer le vide scénaristique dont il souffre. Certains éléments de résolution sont carrément aberrants (ben oui, le méchant veut tuer tout le monde mais il prend quand même le soin d’écrire des livres pour expliquer à ses victimes comment s’en sortir, logique) et d’autres censés contribuer à faire avancer l’intrigue absolument pathétiques (les dessins, le registre des victimes, les explications foireuses sur le village, etc.).

Non, décidément, rien n’est à sauver dans ce film indigeste et lourdingue au possible, on peut même dire que Fouad Benhammou a réussi le pari fou de rater tous les éléments constitutifs de son film avec une virtuosité qui force le respect. Scénario débile, mauvais acteurs, mise en scène creuse et inintéressante, image sabotée, musique inconsistante, tout a été mis en œuvre pour nous rendre le visionnage du film le plus ennuyeux possible. Spectateurs, passez votre chemin… Sans vous retourner !

 

 

 

La Mouche (David Cronenberg, 1986)

Titre Original : The Fly d’après l’œuvre de : George Langelaan
Réalisateur : David Cronenberg
Origine : États-Unis, Canada, Royaume-Uni
Année de production : 1986
Durée : 1h36
Distributeur : Splendor Films
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Jeff Goldblum, Geena Davis, John Getz, George Chuvalo

Seth Brundle, brillant physicien qui a décidé de travailler à son compte, met au point une invention qui va révolutionner le monde : il s’agit de la téléportation, qui permet de téléporter quasi-instantanément un objet vivant ou inanimé d’un télépode à l’autre. Mais lorsqu’il décide de tester lui-même le fruit de six longues années de travail acharné, une mouche se glisse malencontreusement dans son télépode. Son ADN et celui de la mouche vont alors fusionner, et Brundle va progressivement changer d’apparence et de comportement…

Tiré de la nouvelle The Fly de George Langelaan, La Mouche de David Cronenberg (Chromosome 3, Scanners, eXistenZ) est également le remake de La Mouche Noire réalisée en 1958 par Kurt Neumann. Ce film eut un tel succès critique qu’il fait aujourd’hui partie des films cultes du cinéma fantastique, de même que l’une des meilleures œuvres de la filmographie de Cronenberg. Et pour cause, il s’agit là d’un chef-d’œuvre absolu qui est parvenu à atteindre des summums de perfection sur tous les points, sans fausse note, et qui nous conte l’histoire tragique d’un être dont l’intelligence supérieure fut la cause de sa lente déchéance…

Le scénario de La Mouche rédigé par Charles Edward Pogue et David Cronenberg lui-même, d’après l’œuvre originale de George Langelaan, est tout simplement brillant. Ingénieux, très riche et ne souffrant d’aucune longueur, il se déploie harmonieusement au rythme de la narration dont le réalisateur de Dead Zone a la totale maîtrise. De fait, l’on ne voit pas le temps passer tant l’intrigue est prenante et le sentiment identificatoire important du début à la fin du film. Les échanges de dialogues entre les deux protagonistes principaux sont impressionnants de crédibilité (peut-être parce que les deux amoureux à l’écran l’étaient aussi dans la vie à cette époque…) et parfois même vraiment drôles ; surtout les longs monologues illuminés de Seth Brundle, magistralement interprété par l’acteur Jeff Goldblum (Jurassic Park, Independence Day, Le Monde Perdu) qui nous livre ici sa meilleure performance. En effet, ce dernier semble s’être entièrement imprégné de son personnage fragile mû par un amour incommensurable pour la science et dont la candeur touchante au début du film va peu à peu se transformer en violence intérieure que sa métamorphose physique exprimera sous sa forme la plus brute.

Et c’est précisément là que La Mouche fait montre d’un talent à la hauteur de sa réputation, de par sa représentation très personnelle de la dégradation physiologique et psychologique, progressive mais inexorable, de Seth Brundle, alias « Brundle-Mouche ». L’irréversibilité de cette singulière mutation a largement de quoi susciter un sentiment d’épouvante pure dans le cœur de tout un chacun, inévitablement pris dans l’engrenage empathique qui s’élabore dès les premières minutes du film. Et Cronenberg de prendre vraisemblablement un plaisir sadique à jouer avec nos sentiments les plus primaires sans concession aucune par le biais de scènes à la portée dramatique véritablement éprouvante. Les changements de registres sont multiples et savamment dosés afin de ne créer aucune discordance : tantôt drôle, tantôt bouleversant, tantôt effrayant, La Mouche s’appuie sur tous les codes du genre sans pour autant se disperser. La scène finale, quant à elle, constitue une sorte d’apothéose à cette histoire d’une noirceur inégalable et s’apparente à un uppercut en pleine poire qui fait mal autant qu’il éblouit par le génie dont il fait preuve. Ce paradoxe est valable tout au long du film car l’on a sans cesse l’impression d’être pris entre deux feux dans la toile de nos émotions incontrôlées. Ainsi, l’on balance avec incertitude entre un sentiment sincère de pitié pour ce qui arrive au brave physicien, car on s’y est malgré tout identifié, et un instinct de rejet qui permet de se distancier de l’évolution effective de cette horreur sans nom.

Les effets spéciaux de Chris Walas, qui porta à l’écran La Mouche 2 trois années plus tard, sont absolument remarquables et comportent l’avantage de ne pas avoir vieilli en plus de vingt ans. Le processus de changement du corps humain en corps d’insecte humanoïde se fait à nos yeux tout naturellement, tant l’apparence de plus en plus monstrueuse de Seth Brundle est bien pensée et semble s’approcher de ce qui se produirait dans la réalité si une fusion d’ADN semblable avait lieu. Les cinq heures de maquillage qu’a du subir Jeff Goldblum s’avèrent au final tellement efficaces et convaincantes que certaines scènes, notamment la lente décomposition charnelle de Brundle, sont absolument répugnantes et ne manqueront pas de soulever le cœur des plus sensibles spectateurs. Ce qui prouve, encore une fois, que maquillage et animatronic valent bien mieux que les meilleurs CGI du monde.

En définitive, La Mouche est une œuvre fondamentalement désespérée qui fait appel à nos émotions viscérales les plus intimes pour considérer le destin martyr d’un homme détruit par sa soif de connaissance. Douloureux mais fascinant, La Mouche restera à jamais l’un des meilleurs films du cinéma fantastique. Un chef-d’œuvre inoubliable que je conseille à quiconque n’aurait pas encore eu l’occasion de le voir.