[Dossier] Le Coeur A Ses Raisons : le rire par le pastiche du soap opera

le_coeur_a_ses_raisons_s1Le Coeur A Ses Raisons
Créateur : Marc Brunet
Origine : Canada
Production : Zone 3
Genre : Feuilleton parodique
Nombre d’épidodes : 39
Durée : 22 minutes
Chaîne d’origine : TVA
Diffusion : 2005-2007
Interdiction : Aucune
Interprètes : Marc Labrèche, Anne Dorval

Qui n’a jamais raillé les cas de conscience ridicules des héroïnes de Dallas ou les rebondissements prévisibles et surtout peu crédibles des Feux de l’Amour ?

Les longs regards qui s’éternisent, les airs solennels sur fond de musique dramatique, les effusions de sentimentalisme nauséeux, les cheveux de jeunes milliardaires désespérés voletant au gré du vent dans les génériques empestant l’eau de rose, ça vous parle ? Bien sûr !

Ces feuilletons mélodramatiques américains où sexe, argent et arrivisme sont les maîtres-mots sont appelés des soap-operas, désignation qui provient sans doute du fait que les premiers soaps étaient produits et sponsorisés par des fabricants de savon et autres produits d’hygiène.
Ce style de « programme télévisuel hebdomadaire basé sur une narration perpétuellement ouverte où chaque épisode s’achève avec la promesse que le récit se prolongera dans un épisode ultérieur » (définition d’Albert Moran) connut son apogée dans les années 80 et 90, et était principalement destiné à un public féminin, plus particulièrement celui des femmes au foyer. Mais quel rapport avec le rire, me demanderez-vous ?

Aucun, si ce n’est qu’en 2005, la chaîne de télévision canadienne TVA entreprit de diffuser durant deux années Le Cœur A Ses Raisons, série humoristique corrosive en 3 saisons composées de 39 épisodes de 22 minutes chacun. Le succès, tant bien critique que public, fut immédiat, et de nombreux prix vinrent récompenser l’équipe de la série, dont les deux acteurs principaux jouent à eux seuls la moitié des personnages centraux de l’histoire.

A nouveau, peut-être vous interrogez-vous sur le rapport avec les soap operas ? Eh bien, c’est précisément l’objectif de cette analyse…

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 I – Le Cœur a ses Raisons… que la raison ignore ?

Si le titre de la série provient bien de cette célèbre citation de Blaise Pascal dans ses Pensées, la comparaison entre les deux s’arrête là. Ici, point de prise de tête : on est là pour rire, rire, encore et seulement rire.  « L’intrigue » se déroule au fil des évènements rocambolesques et twists retentissants qui se succèdent à la vitesse grand V, et on s’amuse comme des petits fous. Les acteurs aussi, visiblement, et l’excellente performance scénique de chacun d’entre eux, seconds rôles y compris, n’est pas pour contredire ce fait avéré. Mais commençons tout d’abord par présenter cet ovni de la télévision qu’est Le Cœur A Ses Raisons

C’est le 20 Septembre 2001 que naquit le feuilleton tout droit sorti de l’imagination du scénariste Marc Brunet, diffusée au cours de l’émission Le Grand Blond avec un show sournois sous forme de courtes capsules humoristiques où l’on pouvait déjà découvrir Brett, Criquette, Ashley et Brad, les quatre personnages principaux de la série, interprétés par le duo détonnant de Marc Labrèche et Anne Dorval. L’excellente réception du concept encouragea les producteurs à financer la série, et bientôt le tournage de la saison 1 débuta.  Le secret d’un tel succès ? Une recette simple, piquante et terriblement efficace : s’accaparer les archétypes inhérents au soap opera (nous y sommes !) et les tourner en dérision sans lésiner ni sur la lourdeur ni sur la surenchère qu’implique une telle entreprise.

Comment pourrait-il en être autrement ? Les codes du soap sont initialement exagérés, peu subtils et encore moins convaincants. Mais ils fonctionnent… Preuve en est les millions de téléspectateurs (-trices, surtout) quotidiennement scotchés dans leur canapé après le repas de midi dès l’annonce de leur feuilleton préféré. Le bon goût n’est peut être pas au rendez-vous mais l’attrait de la parodie et du rire ainsi qu’une interprétation « béton » de rôles caricaturaux à l’extrême s’entremêlant dans une cacophonie délirante au sein d’une histoire sans queue ni tête où l’absurde se mêle avec élégance aux subtilités du langage parviennent à séduire sans mal le public canadien.

L’intrigue, calquée sur les grands modèles du genre, débute sur une dispute d’héritage qui va faire naître des rivalités au sein de l’éminente famille Montgomery dont les membres vont dès lors s’entredéchirer. Doug Montgomery, un magnat des produits de beauté, est retrouvé mort dans son opulent manoir de Saint-Andrews. Son fils favori Brett, qui avait renoncé à diriger l’entreprise familiale pour pratiquer la médecine, est alors opposé à son frère jumeau Brad qui veut reprendre le contrôle de la société. Partant de ce canevas des plus classiques, le téléspectateur fera la connaissance d’une pléiade de personnages hauts en couleurs et vivra alors au gré des tragédies et des découvertes toujours plus improbables de Saint-Andrews.

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II – Diverses raisons de rire

Le point fort du Cœur A Ses Raisons réside dans son approche pluridisciplinaire du genre comique. Loin de se cantonner à la parodie pure et simple du soap, la série multiplie les effets drolatiques tout en maintenant une cohérence narrative bien que particulièrement farfelue.
Absurdité des personnages, des dialogues ou des situations, la mise en scène théâtrale du Cœur A Ses Raisons plonge le spectateur dans un univers loufoque qui ne connait aucune limite dans l’extravagance. Il s’agira d’analyser de quelle manière l’exploitation des différents procédés comiques parvient à singulariser l’univers de la série et ainsi produire le rire.

Le comique de caractère

Chaque personnage du Cœur A Ses Raisons possède des caractéristiques qui lui sont propres et qui seront poursuivies tout au long des trois saisons. La suite présente brièvement les principaux traits de personnalité de quelques-uns des personnages centraux de l’histoire.

116781891364BRETT MONTGOMERY

Brett est beau, riche et il dégage une fraîche odeur de citron. Il est un héros dont « même les expulsions du fessier rappellent le doux parfum du cerisier », mais aussi un homme distingué et exquis qui a toujours su marier élégance et retenue. Il est le frère jumeau de Brad et de Brenda et héritier de la Montgomery International, la compagnie de cosmétiques de son père, Doug Montgomery. Brett partage sa vie avec sa fiancée Criquette, malgré tous les moments durs qui s’opposent à leur vie de coupleCe riche héritier est un amant de la nature, un connaisseur du morse, un as du piano et un passionné des plaies ouvertes et des vomissements. Il a des muscles d’acier ; « les biceps d’Héraclès et le sphincter de Frisinette ». Il souffre d’une allergie au lactose, qui a des effets désastreux sur la couche d’ozone. Aussi, il possède un sac à main de monsieur, aussi appelé « fourretout viril ». Il aime collectionner les poupées de porcelaine et surtout, pratiquer le karaté. Il serait prêt à tout pour sauver son couple, et ce, malgré le risque de salir ses pantalons ou bien l’énorme dépense d’un achat de chandails coordonnés.


mod_article2043721_1CRIQUETTE ROCKWELL

Semicélébrité du petit écran, adepte de la danse, survivante d’une tentative de meurtre, mère en devenir, artiste de vaudeville hors pair qui sait jongler avec des assiettes et future femme de médecin, Criquette fut d’abord chanteuse pour malentendants dans un pianobar pour ensuite devenir reporter d’enquête plantureuse au télé-journal Info Action 24 barre oblique 7 aux côtés de Ridge Taylor, son exfiancé. Elle fréquente Brett depuis quelle a quitté  Ridge. Malheureusement, Criquette a vécu des situations traumatisantes telle une tentative d’assassinat au Royal Coconut Grill Club, avoir une robe de graduation identique à sa sœur jumelle Ashley durant sa jeunesse, l’achat d’un maillot de bain peu flatteur ainsi qu’être responsable de la mort de son chat Froufrou  alors qu’elle passait nonchalamment l’aspirateur (depuis ce jour, Criquette s’oppose à toute forme de succion). Malgré ces moments noirs, elle a concrétisé son rêve : devenir animatrice d’infopublicités, et ce, grâce à la crème Lady Coquette de Becky Walters. Ayant tout de même un emploi du temps plutôt chargé, elle consacre du temps à ses hobbies qui sont d’aider les autres et battre les bonnes. Elle aime aussi s’adonner à des activités féminines telle peindre des aquarelles, composer des poèmes ou parler de fraîcheur intime.


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BRAD MONTGOMERY

Brad est le frère jumeau de Brett et de Brenda. Rebelle, jaloux et moustachu, il aime se vêtir de vêtements de cuir bruyants. Il tente tant bien que mal de se hisser au sommet de la Montgomery International depuis la mort de son père. Jadis, Brad avait un incroyable talent pour se mettre sur la pointe des pieds. Tous ces rêves se sont écroulés depuis qu’il s’est foulé la cheville en compagnie de Brittany à l’hôpital. De plus, il a perdu ses bras dans un tremblement de terre. Depuis, il doit réapprendre à vivre avec ses nouvelles et essaie de redonner un sens à sa vie puisqu’il ne connaitra jamais plus « l’extase de plier ses bras ». Il occupe sa vie en tentant de cesser de se parler à voix haute lorsqu’il est seul, en espionnant sa femme, en essayant, bien évidemment,  de prendre le contrôle de l’entreprise de son père pour s’approprier la fortune de la famille, mais aussi de convaincre Becky d’avoir de vraies activités de femme, telles que baratter du beurre ou labourer les champs. Brad n’est que le mal incarné, et ce, probablement depuis qu’il a été piqué par une araignée radioactive, ce qui lui donna des pouvoirs surnaturels. Sa seule raison de vivre : l’argent !

 

1161796246BRENDA MONTGOMERY

Brenda est une femme méchante et rancunière, mais qui aime beaucoup chanter gaiement. Mannequin international de renom dont la beauté est légendaire, elle a été abandonnée par sa mère Crystale à sa naissance, car celle-ci était jalouse de sa beauté. Jusqu’à ce jour, elle a été élevée dans une écurie en tant que jument. Elle garde en souvenir de ces années une profonde paix intérieure et quelques hennissements. Elle est la sœur jumelle de Brett et Brad. Elle est « heureuse d’être de retour au manoir à St-Andrews », même si elle n’y s’est jamais retrouvée. Chacun de ses mouvements est empreint d’une grâce quasi-surnaturelle. Brenda n’a que deux désirs: manger du pudding et être aimée par sa mère.

En plus de ces quelques personnages aux personnalités pour le moins cocasses, l’on peut également citer Crystale Montgomery et le masque de collagène qui lui sert de visage, atteinte d’amnésie suite à son alcoolisme et de paralysie faciale par intoxication au Botox ;  Lewis, le maître d’hôtel, pince-sans-rire aux tendances suicidaires ; Britany Jenkins, soixante-douzième meilleure détective privée de Saint-Andrews aux pouvoirs extra-lucides ; Megan Barrington-Montgomery, ex-femme de Brett et droguée renommée ; ou encore Madge, bonne et souffre-douleur des Montgomery, ex-système d’alarme pour bijouterie.


Le comique de situation

Comme en témoignent les caractères grotesques des différents protagonistes, le fil rouge de l’histoire de la série est tout entier conduit par l’absurde. Des interactions entre ces étranges caractères découlent logiquement des situations toutes plus rocambolesques les une que les autres, toujours tournées en dérision. Ces situations sont bien souvent utilisées à des fins satiriques : par exemple, lorsque Criquette Rockwell décide de présenter une émission télévisée destinée à récolter des fonds pour venir en aide au « enfants pouilleux », c’est bien évidemment le misérabilisme du Téléthon toujours en quête de nouvelles misères à exhiber et de soi-disant minorités à représenter qui est la cible de ce pastiche mordant.

L’amusante complexité des relations amoureuses entre les personnages est elle aussi au service de la satire, cette fois-ci des soap operas : Brett et Criquette s’aiment passionnément, mais Criquette est courtisée sans relâche par ses ex-fiancés, le bellâtre Bo Bellingsworthhhh – à prononcer de façon très exagérée avec un bruit de ballon qui se dégonfle à la fin – et surtout Ridge Taylor, le présentateur TV, qui ne manque aucune occasion d’avoir le dessus sur le valeureux gynécologue, lui-même régulièrement « relancé » par d’anciennes conquêtes très envahissantes… Par ailleurs, la vénéneuse Becky apparait subitement enceinte de Brad, le frère maléfique de Brett, bien que celui-ci soit stérile… Ce qui ne semble choquer personne, mais à sa naissance le P’tit Chris révéla une ressemblance inexplicablement frappante avec le séduisant docteur Brock Steel…

Les couples se font et se défont pour se refaire quelques minutes après comme s’il ne s’était rien passé, aucune profondeur dans les sentiments ne transparait de ces « relations tumultueuses ». De même, le spectateur ne croit pas une seconde aux « terribles difficultés de couple » que subissent Brett et Criquette au cours des épisodes : il sait pertinemment quelle sera l’issue de leur traversée du désert momentanée mais, bien évidemment, ce n’est pas là l’intérêt du Cœur A Ses Raisons. L’intrigue est secondaire, pur prétexte aux situations délirantes qui s’entrechoquent et demeurent bel et bien le « cœur » de la série.  Le moment où Brenda imite la forme d’une étoile sur le canapé suite à une conversation téléphonique avec un répondeur – « pour revenir au menu principal, faites l’étoile »… – illustre à merveille le style absurde qui dynamise Le Cœur A Ses Raisons.

Les bagarres – souvent entre femmes… – sont elles-mêmes particulièrement extravagantes : ainsi la violente querelle qui oppose Brenda à Criquette prend une tournure très… Dragon Ball Z, avec lévitation, cris de guerre « cartoonesques » et attaques explosives sur fonds bariolés à la clé. Même les situations les plus dramatiques sont absolument loufoques : Brett, enterré vivant par son frère jumeau et déclaré mort depuis une semaine, parvient à se tirer d’affaire grâce à son extraordinaire sac-à-main pour Monsieur. Ces situations surréalistes peuvent parfois souffrir de lourdeurs, souvent de mauvais goût mais l’ensemble constitue néanmoins tout l’attrait du Cœur A Ses Raisons.

Enfin, il importe de mentionner la présence inattendue de quelques guest stars canadiennes : Anthony Kavanagh  en chirurgien fana de karaté au sex-appeal exacerbé, Stéphane Rousseau en irrésistible conseiller médiatique évincé du cœur de Criquette…  Ces apparitions de personnalités connues ont un effet « rafraîchissant » et surprennent le spectateur qui ne s’attend pas à voir des visages familiers dans cet univers clos sur lui-même auquel il s’est déjà familiarisé.

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Le comique de mots ou de phrases

Le jeu sur les mots confèrent une petite touche de subtilité non négligeable au sein de cette prodigieuse farce carnavalesque qu’est Le Cœur A Ses Raisons. Très souvent, le sens littéral d’un mot ou d’une expression locutoire se substitue à son sens métaphorique : ainsi, lorsque Brett propose à Britany de prendre du café pour mieux réfléchir, celle-ci se retrouve à porter un sac de café à bout de bras ; quand Becky s’écrie « roulement de tambour ! » lors d’une émission télévisée, c’est un tambour qui roule au milieu de la scène ; Brad perd ses prothèses en déclarant que « les bras lui en tombent »…

Les exemples de ce style foisonnent, et l’alliance de ces substitutions langagières au grotesque des situations au sein desquelles elles s’opèrent est à la fois logique et paradoxale. Alors qu’elles devraient aller à contre-courant de l’absurde pour y imposer leur cohérence idiomatique, elles y apportent tout au contraire de la consistance. Cet ingénieux mélange est à la base du succès du Cœur A Ses Raisons, concept délirant qui, en apparence, semble se disperser dans tous les sens mais dont le contenu est en réalité savamment dosé, maîtrisé et distillé avec virtuosité.

Outre le jeu sur le langage, l’on peut souligner aussi le jeu sur les intonations. Certains personnages, comme Brett et Criquette, ont la manie de finir leur phrase en hurlant ou de pousser des cris perçants à tout-bout-de-champ. D’autres, comme Brad, parlent seul ou conversent avec leur mobilier d’une voix nasillarde typique des caricatures de méchants de dessins-animés. Brenda, quant à elle, s’exprime uniquement en murmurant ou en fredonnant gracieusement – sauf quand elle cherche à manifester son étonnement…

Un autre élément essentiel du comique de mots ou de phrases du Cœur A Ses Raisons réside dans l’exagération démesurée de l’accent des personnages, qui n’a strictement rien à voir avec le français parlé au Québec : les acteurs imitent l’accent français des doublages de feuilletons américains tels qu’ils sont présentés au Canada. Ce détail comique est plus ou moins amplifié selon le jeu des comédiens : ainsi, Criquette semble avoir plus de mal que les autres à différencier les sons « in//en//on », ce qui ajoute de l’épaisseur à son personnage de lady distinguée et polyglotte. Là encore, c’est une opportunité supplémentaire pour la série de se moquer des codes figés et dérisoires du petit écran. Toutefois, il est important de préciser que la satire ne l’emporte jamais sur la comédie : c’est le juste équilibre entre ces deux aspects qui est la clé du succès du Cœur A Ses Raisons.

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Le comique de gestes

Les mimiques des personnages ont également une importante fonction humoristique dans la série. Régulièrement, lorsque des bouleversements improbables s’opèrent dans la petite communauté privilégiée de Saint-Andrews (Becky Walters enceinte de Brad, son mari stérile ; Brett qui devient aveugle à la suite d’un choc émotionnel –moindre – ; l’apparition subite de Brenda suite aux révélations sulfureuses de Crystale, …), la caméra s’attarde avec insistance sur les regards tantôt interrogateurs, tantôt stupéfaits des protagonistes ballotés au gré des rebondissements, tandis que la bande sonore se fait soudainement grave, angoissante ou tragique. Cet effet vise à parodier (assez justement, il faut bien l’admettre) les moments « dramatiques » du soap opera, avec ses zooms complaisants sur les visages déchirés des acteurs qui s’échangent de longs regards accusateurs,  – moments qui ne participent en rien à la progression narrative et dont l’unique but consiste en réalité à émouvoir un public « fleur bleue » en mal de sensations romanesques dans leur quotidien.

Ces échanges stéréotypés ponctuent l’ensemble de la série du Cœur A Ses Raisons : les protagonistes en usent et en abusent en toutes circonstances ; quelles que soient les situations, le code est repris à la lettre et appliqué à l’identique de leurs « précurseurs ». Par ailleurs, les gestes discordants ou inappropriés à la situation présente abondent et sont tous systématiquement amplifiés au maximum. Les personnages occupent tout l’espace, les corps sont souples et mobiles et le jeu des acteurs ne laisse place à aucune staticité, sauf si le comique de situation l’exige : celle-ci sera alors bien évidemment poussée à l’extrême, et souvent redondante au sein d’un ou plusieurs épisodes.

Le burlesque fait aussi la part belle à la comédie : la récurrence notable des chutes, la thématique exacerbée de la souillure et de la maladresse servent à merveille l’esprit grotesque dont est empreint la série. Cet aspect burlesque se retrouve dans des détails a priori sans importance : les personnages se servent du café dans des verres sans fonds, s’étalent régulièrement de tout leur long et se retrouvent entièrement recouverts de substances diverses et peu ragoûtantes, s’enduisent de tubes entiers de crème hydratante pour préparer un massage relaxant en période de stress, exhibent leurs visages inondés de larmes, de mascara et de morve mélangés lorsqu’ils pleurent – et le plan d’après sont de nouveau impeccablement maquillés et sublimés par un éclairage onirique…

Mais tous ces petits détails apportent bien évidemment de la consistance au concept farcesque de la série qui ne saurait s’en départir sans ressentir une lourde perte. Le potentiel du Cœur A Ses Raisons à allier codes narratifs modernes et effets comiques classiques directement hérités du burlesque lui permet de toucher un plus large public que si elle s’était confortée dans l’une ou l’autre  de ces deux facettes.

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Le comique de mœurs

A l’instar de la forme, le fond du Cœur A Ses Raisons est lui aussi un pur pastiche des soap operas américains. L’intrigue n’a rien à envier aux Amour Gloire et Beauté ou à Santa Barbara : comme toujours, l’histoire met en scène de jeunes milliardaires beaux et talentueux qui s’entredéchirent pour des affaires de cœur et d’argent, dans un cadre somptueux et bucolique, reflet de leur fortune souvent héritée et non méritée. Ils s’aiment puis se haïssent,  se quittent et se réconcilient, se trahissent, se mentent et même se battent comme d’authentiques héros de soap. Amours tortueuses (Brett et Criquette), rivaux prêts à tous pour récupérer ce qu’ils estiment leur revenir de droit (Ridge), méchants vraiment méchants (Brad, Becky) aux stratagèmes retors, complots, manigances diaboliques, violence qui se substitue bien vite aux convenances, jalousies, convoitise et cupidité sont les principaux points d’ancrage de l’histoire de la famille Montgomery.

Les héros disparaissent puis reparaissent (Brett et son exil humanitaire au cœur de la jungle africaine), meurent et ressuscitent (Britany que l’ont voit s’enliser dans les sables mouvants d’Afrique mais qui revient quelques épisodes plus tard, ayant gagné au passage quelques pouvoirs extra-sensoriels) ou sont déclarés morts alors qu’ils ne le sont pas (Brett, enterré vivant), des amants ou d’anciens partenaires se manifestent subitement, toujours au mauvais moment (Bo, Megan, Brock)… Les rebondissements saugrenus rythment la narration et agissent comme réceptacle d’une avalanche de gags infinie. Un tel enchevêtrement d’actions ne peut que favoriser l’accumulation de circonstances comiques qui sont autant d’occasions pour le spectateur de rire.

En faisant le choix de parodier des mœurs connues par cœur par les spectateurs du monde entier, Le Cœur A Ses Raisons s’assurait déjà un succès quasi-garanti. Revoir des intrigues tout sauf originales resservies presque à l’identique depuis des décennies mais cette fois sous le signe de la dérision a de quoi ravir les spectateurs les plus blasés. La satire de mœurs et de codes télévisuels ridicules en fond couplée à une forme de mise en scène comique tirant vers le burlesque est une formule qui marche, et la série en est la preuve.

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Que l’on succombe ou non au charme kitsch du Cœur A Ses Raisons, force est de reconnaitre que son originalité fait mouche. Bouffonnerie déjantée issue du mariage fructueux entre satire mordante du soap opera et  burlesque classique, la série revendique son (mauvais) goût pour l’immodéré et l’absurde avec une maestria consommée. La qualité irréprochable du jeu d’acteurs – tous impeccablement grotesques – , le scénario décousu à l’extrême réceptif à toutes les transgressions, la mise en scène explosive ainsi que la musique et les cadrages délicieusement stéréotypées parviennent sans mal à imposer la série comme un des piliers du genre comique télévisuel d’une nouvelle génération définitivement « old school ».

Night Of The Living Bread (Kevin S. O’Brien, 1990)

Réalisateur : Kevin S. O’Brien
Origine : États-Unis
Année de production : 1990
Durée : 08 minutes
Distributeur : Elite Entertainment
Interdiction : Aucune
Interprètes : Vince Ware, Katie Harris, Robert J. Saunders

Arrivés au cimetière pour fleurir la tombe de leur mère, Barbara et Johnny sont attaqués par des pains de mie vivants. Johnny étant mis KO, Barbara court se réfugier dans une maison de campagne où elle rencontre Ben et deux autres survivants. Mais ils ne vont pas tarder à être encerclés par une horde de pains de mie impitoyables qui cherchera par tous les moyens à avoir leur peau. L’invasion ne fait que commencer…

Petite parodie assaisonnée d’un humour délicieusement kitsch de Night Of The Living Dead de George A. Romero, ce court-métrage indépendant de Kevin S. O’Brien obtint un succès inespéré lors de sa sortie. Tout d’abord diffusé sur une chaîne de télévision locale de Pittsburgh, (Pennsylvanie) puis carrément inclus dans les bonus de l’édition dvd célébrant le trentième anniversaire du chef-d’œuvre de l’initiateur de la célèbre saga des morts-vivants, Night Of The Living Bread est une petite perle comique dont l’aspect volontairement désuet ravira les fans du film original.

Intégralement en noir et blanc, le film multiplie les effets « vieillots » pour se rapprocher au maximum de son modèle. L’image n’est pas très nette et la musique reste très présente, tonnant son thème dramatique de manière exagérée et vraiment très drôle compte tenu du décalage existant entre le son et les images qui nous sont données à voir. En effet, la situation est tout ce qu’il y a de plus grotesque : des pains de mie sautent littéralement au visage de leurs victimes qui se débattent de toutes leurs forces mais qui finissent immanquablement par périr des violentes attaques de leurs assaillants enragés.

Il est absolument hilarant de s’imaginer (sans mal) les mecs hors cadre qui balancent les pains de mie sur les acteurs, ou encore les fils qui les suspendent dans les airs. Les scènes où les personnages brandissent toaster et micro-ondes pour tenter de repousser les pains de mie atteignent des sommets en matière d’humour absurde ; de même que les conseils prodigués par les autorités par l’intermédiaire de la télévision, suggérant à la population de se méfier des restes au frigo qui peuvent également devenir agressifs si l’envie leur en prend ! Le final où Ben, ne voyant plus d’ennemis par la fenêtre, se décide à ouvrir la porte et se retrouve enseveli en forme de croix sous une montagne de pains de mie tueurs clôt avec brio cet hommage cocasse au film qui a révolutionné le cinéma d’horreur vingt ans auparavant.

Une bonne petite parodie en somme, très simple mais très fun, qui tire toute son efficacité d’une ambiance bon enfant et d’une utilisation ingénieuse des moyens du bord. Dans le même genre, je vous conseillerais la fausse bande-annonce Revenge Of The Gang Bang Zombies, moins innocent mais tout aussi drôle !

Paris By Night Of The Living Dead (Grégory Morin, 2009)

Réalisateur : Grégory Morin
Origine : France
Année de production : 2009
Durée : 10 minutes
Distributeur : Bach Films
Interdiction : Aucune
Interprètes : Karina Testa, David Saracino, Dominique Bettenfeld

Des jeunes mariés vont devoir survivre dans un Paris post-apocalyptique infesté de zombies. L’amour triomphera-t-il de la mort ?

Grégory Morin (Belle Ordure, Dernier Cri) propose un court-métrage des plus alléchants pour faire partager au public son amour inconditionnel des films de zombies. Hélas, en dépit de l’ambiance de franche camaraderie qui émane de son film, il faut reconnaitre que le résultat ne se montre cependant pas à la hauteur de nos attentes…

Dommage, car le concept était plutôt fun et la séquence d’introduction rendait bien l’aspect délirant du projet. Le film commence par un mariage à l’église où Karina Testa et David Saracino se font les promesses habituelles d’amour, de loyauté et de fidélité pour le meilleur et pour le pire jusqu’à ce que la mort les sépare. Et c’est lorsque le prêtre (interprété par Dominique Bettenfeld) introduit cette phrase-intruse de manière anodine « Promettez-vous d’aider votre conjoint à rejoindre le royaume de Dieu s’il venait à errer avec les morts ? » que tout bascule. Une horde de zombies viennent alors envahir l’église et dévorer le prêtre tandis que les mariés prennent la poudre d’escampette en deux temps trois mouvements. Et c’est également là que ça se gâte…

Si l’esthétique générale de la photographie est assez réussie et épurée, les effets spéciaux, eux, sont vraiment très très moches. Usant de CGI carrément ratés (faute de moyens… ou de talent), le film exhibe des têtes et des corps qui explosent alors même que c’est au-dessus de ses moyens. Les zombies, en revanche, sont présentés de manière efficace (maquillage, bruitages, gestuelle) et il demeure somme toute assez plaisant de les observer déambuler sans but dans la capitale, le regard tourné vers l’horizon… En revanche, le jeu des acteurs, et surtout celui de Karina Testa, fait preuve d’une bonne couche de médiocrité. En effet, celle-ci surjoue chacun de ses gestes (elle prend la pose à chaque fois qu’elle tire, pour ne citer qu’un exemple), certainement de manière volontaire, certes, mais l’effet parodique escompté n’est malheureusement jamais atteint. Son jeu outrancier ainsi que le manque d’expressivité de son partenaire David Saracino sont donc au final plus irritants qu’autre chose.

Heureusement, l’humour est bel et bien présent et il demeure malgré tout agréable de voir un Paris à feu et à sang avec ses monuments réduits en poussière par les impacts dévastateurs du bazooka des protagonistes. Le montage est dynamique, les images s’enchaînent au rythme d’une musique endiablée, ça pète de partout et ça nous suffit, pour dix minutes en tout cas…

Night Of The Living Dorks (Mathias Dinter, 2004)

Titre original : Die Nacht der Lebenden Loser
Réalisateur : Mathias Dinter
Origine : Allemagne
Année de production : 2004
Durée : 01h29
Distributeur : Aventi Distribution
Interdiction : Aucune
Interprètes : Tino Mewes, Manuel Cortez, Thomas Schmieder

Afin d’augmenter leur potentiel de séduction, trois amis tentent un rituel vaudou dans un cimetière qui ne marche apparemment pas. Mais sur le chemin du retour, leur voiture a un accident. A leur réveil, ils sont devenus des zombies et ils s’aperçoivent qu’ils peuvent tirer avantage de leurs nouveaux corps…

Eh oui, encore un film à jouer dans le sillage des plus célèbres films de l’histoire du cinéma d’horreur ! Passé relativement inaperçu à sa sortie en 2004, Night Of The Living Dorks s’apparente à un opus de la série American Pie (en plus drôle) revisité à la sauce allemande et couplé à du gore « light » mais bien fun. Mêlant avec brio sexe, humour trash et décomposition, le tout premier film de Mathias Dinter est une belle petite réussite dans le genre comédie horrifique ; le charisme de ces trois jeunes ados complètement paumés à la recherche de vagins consentants faisant passer sans problème les quelques blagues un peu lourdes et la surenchère inhérente à ce genre de films.

Le point fort du film : sa simplicité décomplexée, quitte à user et à abuser du cliché. En effet, comme dans toute bonne comédie à l’humour potache pour ado normalement sexué, le héros, dénommé Philip (Tino Mewes), est un pauvre type, mignon mais pas tellement populaire, amoureux de la pétasse blonde number one de son lycée et malmené par le fils-à-papa-beau-gosse-et-musclé number one de son lycée aussi ; ses amis sont des loosers au look d’enfer buveurs de bières bon marché et fumeurs de joints invétérés et sa meilleure amie d’enfance, mignonne mais pas tellement populaire non plus car devenue gothique, est transie d’amour pour lui mais il ne s’en aperçoit bien évidemment pas. A partir de ce pitch ô combien ordinaire, La Nuit des Loosers Vivants (en français)  va considérablement s’éloigner de ses modèles américains en matière d’humour « pipi-caca » en introduisant le concept de zombification dans la vie de ces teenagers pas vraiment gâtés par la nature. Et là où le film surprend, c’est qu’il propose en quelque sorte de démontrer que malgré la faim incontrôlable de chair fraîche et la putréfaction progressive des corps, il existe bel et bien des avantages à devenir un mort-vivant !

Les zombies auraient-ils plus de sex-appeal que les vivants ? La réponse du film est : oui, incontestablement. En effet, la vie de nos trois antihéros mal dans leur peau va peu à peu changer du tout au tout après leur étonnante résurrection : plus forts, plus résistants, mais aussi plus drôles et plus confiants, ceux-ci vont soudainement changer le cours des choses au lycée, et même obtenir un certain succès auprès des filles ! Par là même, Night Of The Living Dorks en profite pour livrer un regard empreint à la fois de bienveillance amicale et de moquerie douce-amère sur les tares de l’adolescence et ses laborieuses recherches identitaires. C’est donc avec une réelle délectation que l’on retrouve certains des poncifs communautaires les plus amusants de cette période bien ingrate de l’existence humaine, avec, pour ne citer qu’un seul exemple, les gothiques qui, désireux d’aller à Seattle ressusciter Kurt Cobain, enclenchent bien malgré eux le processus de zombification lors d’un rituel haut en couleurs avec du poulet fermier surgelé en guise de sacrifice animalier. Cet aspect décalé, très second degré, se retrouve également dans l’élaboration des différents protagonistes du film : la sexy teacher très légèrement éphèbophile et nostalgique de ses jeunes années « hasch et partouzes » ; le prof de sport ex-militaire amateur de pratiques sadomasos et de jeunes garçons ; le docteur aux faux-airs d’Eminem et de Tobey Maguire accompagné de son assistant geek-métalleux complètement défoncés à la weed ; la mère de Philip qui « traite » les érections matinales à grands coups d’infusions de camomille, etc. Tous ces personnages très stéréotypés et d’humeur grivoise apportent beaucoup de fraîcheur et de légèreté à ce divertissement qui ne se prend définitivement pas la tête.

A partir du moment où nos trois buddies se transforment en zombies, l’humour devient certes légèrement plus noir mais ne perd néanmoins jamais de sa dimension très « bon enfant » : tout est tourné en ridicule de manière à ce que les scènes « d’horreur » ne soient jamais effrayantes mais continuent au contraire à susciter le rire via l’absurdité des situations. Ainsi peut-on voir un ersatz de Marilyn Manson, le schtroumpf à lunettes Conrad (interprété par Thomas Schmieder, dont la ressemblance avec le chanteur d’Antichrist Superstar est plus que frappante), rabibocher son oreille tombée en morceaux à l’aide d’une agrafeuse ou encore dévorer un cadavre de grenouille en plein cours de dissection ; ou bien Philip perdre un de ses testicules au moment crucial de conclure avec la biatch de ses rêves ; et bien d’autres moments assez drôles qu’il vous plaira certainement de découvrir. Le petit clin d’œil à George A. Romero via le film Day Of The Dead que regardent les trois amis après leur transformation en zombies et à Metal Gear Solid lorsque Wurst (le troisième de nos compères) se camoufle sous une boîte en carton constituent également des détails très réjouissants pour les fans de ces deux piliers de la culture « Zombie » et « Playstation ».

Certes, l’humour de Night Of The Living Dorks ne vole pas très haut, certes le scénario est cousu de fil blanc, certes les effets spéciaux sont inégaux et les interprétations des acteurs pas toujours très subtiles ; néanmoins, ce film a l’avantage de nous faire passer un agréable moment tout en assumant pleinement son statut de pur divertissement et réussit le pari d’explorer sans complexes la vie sexuelle de jeunes zombies en pleine crise pubertaire. Malgré ses facilités scénaristiques et ses lourdeurs ponctuelles, Night Of The Living Dorks demeure un film cocasse et diablement enjoué dont la bonne humeur devient vite contagieuse…