Incidents de Parcours (George A. Romero, 1988)

Titre original : Monkey Shines
Réalisateur : George A. Romero
Origine : Etats-Unis
Année de production : 1988
Durée : 1h48
Distributeur : MGM Home Entertainment
Interdiction : Interdit aux moins de 12 ans
Interprètes : Jason Beghe, John Pankow, Kate McNeil, Joyce Van Patten

Jeune étudiant en droit, Allan Mann voit son brillant avenir brisé par un accident qui le laisse paraplégique. Aigri et empli de colère, il sombre dans la dépression… Jusqu’au jour où son ami Geoffrey lui fait don d’un singe capucin femelle répondant au nom d’Ella. Entraînée à lui obéir au doigt et à l’œil, Ella aide Allan à reprendre goût à la vie. Mais bientôt, Ella commence à anticiper les pensées d’Allan et d’étranges phénomènes se produisent. Peu à peu, Allan comprend que le singe a développé un comportement haineux envers tous ceux qui s’approchent de lui. Paralysé, incapable de faire le moindre mouvement, Allan va devoir ruser pour arrêter Ella avant que le pire ne se produise.

Basé sur la nouvelle Monkey Shines de Michael Stewart, le film Incidents de Parcours signe l’avènement d’une nouvelle période fantastique de George A. Romero (plutôt vide en fin de compte, on compte seulement quatre films en vingt ans), entre les réalisations de Day Of The Dead (1985) et Land Of The Dead (2005). Ainsi Incidents de Parcours joue t-il sur différentes cordes de la sensibilité spectatorielle qui parvient à opérer un habile mélange de registres parfaitement équilibré pour au final produire une adaptation cinématographique intéressante et très aboutie à tous les niveaux de sa conception.

A partir d’un pitch initial somme toute plutôt atypique, Romero explore les diverses tonalités narratives qui s’offrent à lui pour rendre son œuvre la plus complète et vraisemblable possible. Drame, comédie, fantastique et épouvante se succèdent ainsi avec une fluidité déconcertante qui contribue à démontrer que l’histoire d’Incidents de Parcours touche bel et bien à plusieurs aspects concrets de l’existence humaine. En effet, à partir du moment où Allan rentre chez lui en fauteuil roulant, incapable de bouger la moindre partie de son corps et réduit à vivre sous assistance permanente, tout s’effondre autour de lui. Sa fiancée l’abandonne sans même se retourner, son entourage n’a plus que des regards empreints de pitié humiliante à lui offrir, Allan se retrouve complètement désœuvré et plonge dans une profonde dépression. C’est donc avant tout un drame intrinsèquement humain qui se joue devant nos yeux, la représentation d’une vie entièrement brisée en une fraction de seconde, tout rêve d’avenir ayant été balayé d’un revers de la main au moment même où le camion a percuté ce jeune homme à qui tout semblait sourire, ne lui laissant aucun échappatoire pour envisager son futur sous le signe d’une éventuelle bonne étoile. Et c’est dans ce contexte poignant que débarque le petit singe Ella, l’élément perturbateur du récit, sous des traits qui ne laissaient pourtant rien présager du danger que celui-ci représente en réalité.

Le point fort du film reste sans aucun doute la manière dont le scénario s’attarde sur les personnages pour en faire ressortir les caractéristiques principales qui bien évidemment influeront toutes à divers degrés sur le déroulement de l’intrigue : l’obligeance excessive et névrosée de la mère d’Allan, de plus en plus envahissante et irritante au fil de l’histoire ; les obsessions scientifiques de Geoffrey, sorte de relecture intellectualisée du savant fou que l’on trouve généralement dans les séries B ; la traîtrise éhontée des personnes soi-disant dignes de confiance, comme la fiancée d’Allan et son chirurgien le docteur Wiseman ; la frustration hystérique de Maryanne, son infirmière aigrie et en mal de reconnaissance ; la bienveillance désintéressée et séduisante de la jeune et jolie Melanie ; etc. Tous les personnages bénéficient ainsi d’une richesse identitaire suffisamment élaborée pour que le spectateur puisse s’y attacher et parfois même s’y identifier sans aucune difficulté ; élément d’une importance capitale compte tenu des codes sur lesquels joue le film. L’élaboration du contexte préalable à l’arrivée d’Ella tient ainsi une place d’une importance capitale au cœur de l’histoire et agit comme une sorte de préparation indispensable de la sensibilité du spectateur afin que celui-ci demeure pleinement réceptif aux évènements tragiques qui vont suivre.

Je passerai sur le travail colossal effectué avec le singe capucin lors du tournage, qui est tout bonnement ahurissant, pour m’attarder davantage sur le climat angoissant auquel donne lieu l’étrange relation qui unit Allan à Ella. D’abord perçue comme un élément salvateur, Ella constitue de prime abord le « déclic » qui parvient à redonner goût à la vie à cet ancien sportif désormais cloué dans son fauteuil pour une durée indéterminée. La seconde partie d’Incidents de Parcours est ainsi empreinte d’un humour bon enfant assez rafraichissant : il est vrai que voir le petit singe grimaçant passer l’aspirateur dans la maison, nettoyer les vitres scrupuleusement, passer des coups de téléphone ou donner à manger à Allan est un plaisir « pétillant » qui réveille en chacun de nous cette joie enfantine de voir un animal de cirque effectuer des tours ingénieux sous nos yeux ébahis. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle la suite de l’histoire demeure aussi efficace : il s’opère à un moment donné un glissement progressif mais certain vers l’épouvante ; on passe de l’échange affectueux et amusant à une confrontation de tous les instants, une démonstration de force perpétuelle visant à ce que l’autre dévoile ses faiblesses au grand jour et finisse par flancher. Le singe devient ainsi la personnification de tous les vices qui sommeillent dans le cœur meurtri d’Allan, il est le réceptacle mais aussi le catalyseur de toutes ses émotions négatives refoulées. Les brusques changements de comportement d’Allan en présence d’Ella ainsi que l’attachement toujours plus fort et destructeur de cette dernière pour son maître sont les principaux éléments qui composent cette ambiance oppressante de menace latente qui caractérise le film. La représentation de l’amour inconditionnel d’Ella pour Allan (voir la scène où celle-ci réclame un moment d’intimité avec lui avec musique romantique et lumière tamisée, absolument craquante) semble véhiculer l’idée que tout sentiment, aussi pur et noble soit-il, peut se changer en source d’autodestruction s’il est perverti par l’excès.

L’aspect fantastique du film est quant à lui très bien géré et tout à fait crédible, le don télépathique d’Ella et les conséquences désastreuses qu’il engendre sur la vie d’Allan constituant une excellente source de danger à forte portée dramatique et tout aussi originale qu’effrayante de par son caractère inhabituel. Romero en profite d’ailleurs pour placer quelques petites piques bien senties envers les scientifiques qui utilisent les animaux comme cobayes à des expériences peu avouables. En considérant Geoffrey comme une sorte de Herbert West en plus modéré mais tout aussi obnubilé par ses recherches un brin tordues qui le poussent à dédaigner son éthique pour pouvoir aller de plus en plus loin dans son délire, Romero critique ouvertement les pratiques sadiques et sans scrupules de la science telles que la vivisection et la lobotomie. Il est à noter que l’on retrouve également les grandes interrogations existentielles du maître des zombies quant à la nature humaine, ou la déchéance morale d’une humanité poussée à agir par son inclinaison naturelle (ou pas ?) vers le vice et déchirée entre le fait d’être à la fois le fruit de plus de deux mille ans d’évolution et le jouet de ses plus bas instincts primitifs. Le regard misérabiliste de la société sur les handicapés n’est pas non plus épargné par la verve satirique de Romero, ainsi que beaucoup d’autres phénomènes que je vous laisse le soin de découvrir par vous-mêmes…

Incidents de Parcours est donc un très bon film fantastique qui vaut vraiment la peine d’être vu mais qui aurait cependant gagné à être légèrement plus court. Subtil, angoissant, quelquefois drôle et très souvent bouleversant, cette adaptation très personnelle de l’histoire de Michael Stewart par le génie du cinéma d’horreur contemporain est à découvrir les yeux fermés et se destine à un public aussi large que réceptif aux inspirations Romeriennes.

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