Fenêtre Secrète (David Koepp, 2003)

Titre original : Secret Window
Réalisateur : David Koepp
Origine : États-Unis
Année de production : 2003
Durée : 1h36
Distributeur : Columbia Tristar Films
Interdiction : Aucune
Interprètes : Johnny Depp, John Turturro, Maria Bello, Timothy Hutton

Mort Rainey devrait être devant son ordinateur, à écrire un autre de ses romans à succès. Mais son divorce le détruit et le prive de toute inspiration. Tout ce qui touche à la rupture devient un véritable cauchemar et sa page reste blanche. Un jour, un inconnu nommé John Shooter se présente à sa porte et l’accuse d’avoir plagié son histoire. L’homme demande réparation. Malgré les efforts de Rainey pour le calmer, l’individu devient de plus en plus vindicatif. Sa notion particulière de la justice pourrait bien le conduire jusqu’au meurtre…

David Koepp n’est pas n’importe qui… Ce scénariste de renommée mondiale qui a travaillé avec les plus grands (entre autres Steven Spielberg sur Jurassic Park, Brian de Palma sur Snake Eyes et David Fincher sur Panic Room) mais aussi réalisateur émérite, à qui l’on doit notamment le brillant Hypnose, décide en 2004 de s’attaquer à l’adaptation cinématographique de la célèbre nouvelle de l’écrivain Stephen King Secret Window, Secret Garden (Vue Imprenable Sur Jardin Secret, en français), publiée en 1990 dans le recueil Four Past Midnight (Minuit 2). Pour ce faire, Koepp ne se refuse rien et fait appel à Johnny Depp (Edward Aux Mains d’Argent, Sleepy Hollow, Sweeney Todd), l’acteur fétiche de Tim Burton dont le talent n’est plus à démontrer, ainsi qu’à l’ami des frères Coen, John Turturro (Barton Fink, The Big Lebowski, O’Brother). Avec tout ce beau petit monde, l’on était en droit de s’attendre à quelque chose de grandiose même si ambigu et peut-être même dérangeant ; quelque chose de fort dans tous les cas, le cinéaste n’ayant pas son pareil pour créer des atmosphères tendues comme des cordes de guitare… Et le résultat se montre, disons-le en toute franchise, plus qu’à la hauteur de nos espérances.

Fenêtre Secrète bénéficie d’une ambiance unique, étouffante, obscure et cloisonnée, d’une part grâce aux prouesses de la mise en scène, qui retranscrit à merveille l’enfermement spatial et psychologique de l’écrivain Mort Rainey ; mais aussi de par l’interprétation magistrale des acteurs. Johnny Depp est, une fois de plus, éblouissant dans le rôle de cet homme détruit par l’amour, consumé par sa rancune et désespérément seul. Ses mimiques d’enfant capricieux, sa gestuelle anxieuse et son phrasé marmonnant confèrent à son personnage une telle profondeur que ne pas s’y attacher dès les premières minutes du film relève quasiment de la mission-impossible. Intelligent, drôle, renfrogné et d’une sensibilité touchante, Mort Rainey a tout du parfait antihéros solitaire sur qui le sort s’acharne sans répit. Ainsi la mise en scène fait-elle corps avec ce personnage mystérieux, notamment par le jeu des miroirs, très présents et porteurs d’une puissante symbolique (surtout à la fin du générique de début, où l’on pénètre carrément à l’intérieur du miroir pour assister à l’histoire qui va suivre) et fourmille de détails plus ou moins perceptibles qui ne seront vraiment accessibles au spectateur qu’après un second visionnage du film. A l’arrivée de l’énigmatique John Shooter (John Turturro),  le jeu irréprochable de Johnny Depp se retrouve littéralement transcendé par la prestance peu commune de ce personnage pour le moins inquiétant : froid comme la glace, dur comme le roc, imprévisible et déterminé, Shooter semble contenir en lui une violence sourde, bestiale, prête à exploser. Cette véritable bombe à retardement constituera la seule et unique menace de tout le film et se fera de plus en plus intrusive et oppressante au fil de l’intrigue. Cette omniprésence du danger est habilement rendue par la mise en scène qui fournit au spectateur l’impression déconcertante que Shooter voit tout et entend tout, peut être partout et nulle part à la fois et connait tout de la vie de Rainey jusque dans les détails les plus intimes… Ce choix stylistique, loin d’être anodin, s’ajuste au scénario retors de King revu par Koepp pour produire un équilibre fragile qui demeurera en suspension jusqu’à la fin du film où il finira par littéralement s’effondrer pour révéler la vérité au grand jour.

Pour aller dans le sens de cette ambigüité scénaristique et esthétique, la narration de Fenêtre Secrète accuse une temporalité très relative et difficile à délimiter ; l’on ne sait jamais vraiment combien de temps a passé entre deux évènements, ni à quel moment de la journée l’on se trouve précisément. Toute notion de temps est ici floue et opaque, comme si, à l’instar de Mort Rainey, le spectateur se tenait lui aussi au cœur d’un épais brouillard qu’il ne parviendrait pas à dissiper. Nous nous contentons donc de suivre le train-train quotidien de cet écrivain en pleine crise d’inspiration ; le voyons manger des chips, dormir sur le canapé, tenter d’écrire, parler à son chien et ruminer dans sa barbe, n’importe où et n’importe quand, car aucun cadre ne vient soutenir la vie de ce personnage en pleine déchéance, libéré de toute contrainte sauf de lui-même. De la même manière, un voile de mystère entoure chacun des protagonistes dont les secrets ne nous seront dévoilés (ou pas) qu’au fur et à mesure que l’histoire avance, par petites touches subtilement disséminées.

Comme toujours, l’on retrouve le large panel d’obsessions de l’auteur de Carrie : les rapports conflictuels au sein du couple et l’amour comme source de destruction totale de l’individu ; l’angoisse de la page blanche et les thèmes du vide et du plein en général ; l’isolement à la campagne comme ultime tentative de réunification du Moi ; le recouvrement miraculeux de l’inspiration par l’apparition d’un phénomène fantastique ou le passage à l’acte ; etc. Ce personnage d’auteur sans cesse tourmenté par des démons intérieurs qui cherchent par tous les moyens à le faire se confronter à un fragment de réalité refoulé dans l’inconscient car jugé intolérable peut bien évidemment faire penser à celui de Thad Beaumont (La Part Des Ténèbres), qui mène une lutte sans merci contre son double maléfique George Stark ; mais aussi à Jack Torrance (Shining), l’écrivain alcoolique submergé par une folie meurtrière ;ou encore à Mike Noonan (Sac d’Os) l’auteur à succès dévasté par la perte prématurée de sa femme ; et la liste est encore longue… Ces critères récurrents sont au cœur de l’intégralité de l’œuvre de Stephen King et, bien qu’il soit agréable et intéressant de pouvoir établir des connexions entre ses différents romans et nouvelles, il n’est cependant pas nécessaire d’avoir une connaissance préalable de son univers pour apprécier Fenêtre Secrète.

Abordons maintenant le sujet qui fâche : la fin. En effet, le film a été décrié par les critiques pour son final jugé facile, bancal et trop invraisemblable. Pour ma part, je dirais simplement que la fin n’est certes pas des plus originales qui soient ni même d’ailleurs des mieux amenées, et ne réussit pas vraiment à s’élever au niveau qualitatif de l’œuvre toute entière, mais qu’elle comporte néanmoins un élément primordial vecteur d’une jouissance primitive particulièrement intense qui vient réveiller ce qu’il y a de plus profondément enfoui en soi. Dans la mesure où elle parvient à produire un impact puissant sur le spectateur en le manipulant et en se jouant de ses attentes, je la conçois comme une bonne fin, efficace et attrayante. Mais il demeure difficile d’en parler librement sans spoiler ni au contraire donner dans le flou artistique, c’est pourquoi je passe sur le sujet. Pour finir, précisons que pour les fins connaisseurs de l’univers de Stephen King, la fin peut être largement pressentie dès la toute première apparition de John Shooter à l’écran et acceptée comme viable et pertinente ; pour les autres, elle peut surprendre, enchanter même, comme elle peut profondément déplaire…

Fenêtre Secrète est donc un très bon thriller se présentant avant tout comme un huis-clos psychologique éprouvant, dans lequel les objets et leurs reflets se confondent et où les personnages font figure de pauvres pantins désarticulés qui errent sans but dans l’angoisse que leurs masques tombent. Acteurs parfaits, photographie superbe, mise en scène d’une subtilité à toute épreuve, le film de David Koepp ne laissera personne indifférent. Maintenant, n’hésitez plus, et pénétrez au cœur du miroir les yeux fermés…

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