Amer (Hélène Cattet et Bruno Forzani, 2009)

Réalisateurs : Hélène Cattet, Bruno Forzani
Origine : France
Année de production : 2009
Durée : 1h30
Distributeur : Zootrope Films
Interdiction : – 12 ans
Interprètes : Cassandra Forêt, Charlotte Eugène-Guibbaud, Marie Bos

Durant trois étapes-clés de sa vie, Anna est confrontée à ses propres peurs et désirs les plus intimes. De l’enfance à l’âge adulte, en passant par la période mouvementée de l’adolescence, Anna s’égare dans un univers fantasmatique de plus en plus oppressant, où le plaisir charnel côtoie la souffrance et l’angoisse de la mort.

Eh bien ! Voilà un film pour le moins étrange au sein duquel s’entremêlent toutes sortes de contradictions qu’il semble a priori difficile d’appréhender… Pour leur premier long-métrage, Hélène Cattet et Bruno Forzani nous proposent un petit O.V.N.I cinématographique à l’opacité impénétrable et sur lequel il parait presque impossible d’émettre un avis tranché. Tâchons toutefois d’en esquisser un portrait certainement aussi abstrait que le film lui-même qui nous permettrait peut-être d’y voir plus clair dans ce magma cauchemardesque où chacun de nos sens est soumis à tout un ensemble de stimulations chimériques incompréhensibles.

Présenté comme un hommage au giallo et plus précisément à ceux de Dario Argento et Mario Bava,  Amer s’apparente en réalité au film expérimental tel que l’on peut se le représenter, comportant un panel très large d’effets visuels et sonores déconcertants ainsi qu’une narration totalement décousue et fantaisiste. Esthétiquement très beau, ce film est un réel plaisir pour les yeux : en effet, chaque plan est une véritable merveille de mise en scène élaborée au millimètre près et de manière systématique, presque trop rigide pour être véritablement authentique. L’ambiance glaciale qui en résulte rend la circulation du flux des émotions laborieuse et contribue à instaurer un malaise qui va peu à peu s’enraciner au fil de « l’histoire » qui se déploie au gré des hallucinations sensitives de l’héroïne.

Le jeu sur les couleurs, très présent, est une véritable réussite, le ton des images change de manière arbitraire selon le contenu des rêveries d’Anna. Ainsi, certains plans sont saturés de rouge, de vert ou de bleu ou carrément les trois à la fois, ce qui confère aux séquences en question une atmosphère onirique proche de celle d’un David Lynch (Blue Velvet, Lost Highway, Mulholland Drive). La clarté et l’obscurité constituent également des lieux à part, bien distincts et sémantiquement très riches ; l’obscurité est un monde d’angoisses et d’insécurité dans lequel l’héroïne est livrée à la spirale infinie de ses propres fantasmes. C’est un univers de pulsions incontrôlées, de sensations exacerbées imprégnées de folie furieuse. Face aux affres de cette obscurité délirante, la clarté apparait comme seul et unique échappatoire, le seul endroit où la réalité peut reprendre son droit et annihiler les ténèbres qui envahissent peu à peu l’esprit d’Anna. Outre cette beauté artistique indéniable dont bénéficie Amer, certains éléments récurrents sont susceptibles de nous apporter quelques précisions quant à la signification essentielle de ce véritable film d’auteur.

La séquence d’introduction nous informe effectivement d’un point crucial qui va déterminer l’intégralité du film. Le générique est constitué de très gros plans en split-screen centrés sur différentes paires d’yeux que l’on va retrouver de manière régulière par la suite. Le regard, les échanges de regards entre les protagonistes ainsi que les très gros plans sur des parties du corps ou encore les inserts d’objets ont une grande importance dans le film. Le montage très spécifique de ces différents plans, qu’ils soient répétés, zoomés, superposés ou ralentis, témoigne d’une volonté de créer une œuvre reposant fondamentalement sur l’expression corporelle et les mécanismes nerveux, conscients ou inconscients, mobilisés face à des stimuli sensoriels très subtils. Ces stimuli sont rendus à la fois par l’omniprésence de bruitages aussi multiples que variés qui viennent combler la quasi-absence de musique (très ponctuelle), ainsi que par des modifications visuelles qui nous renvoient toutes à la subjectivité d’Anna, à son ressenti du moment. Ainsi, certaines images sont étirées, floutées ou retournées selon le sens que veulent leur donner les réalisateurs au sein de la narration.

Tiens, d’ailleurs, parlons-en de la narration, car elle s’exprime sous des formes vraiment singulières qui méritent d’être quelque peu explicitées. En vérité, il n’y a pas de véritable histoire au sein d’Amer, le spectateur se contente de suivre différentes périodes de la vie d’Anna sur un rythme infiniment lent voire même soporifique pour certains. En partageant la subjectivité profonde de l’héroïne, le spectateur fait corps avec elle, il est elle puisqu’il voit ce qu’elle voit et ressent ce qu’elle ressent. Ce concept est loin d’être inintéressant en soi, mais, hélas, le film va tellement loin dans l’abstraction et l’interprétation arbitraire que l’on finit par se perdre dans les méandres labyrinthiques de ces représentations sensorielles. Beaucoup d’éléments sont inintelligibles, le rythme narratif est trop confus et l’on ne parvient que rarement à intégrer un raisonnement logique dans les impressions que suscite en nous cette kyrielle d’allégories visuelles. C’est d’ailleurs certainement là le but d’Amer, mettre en images un trip intérieur sans queue ni tête, mais, à mon sens, le film souffre d’excès en la matière qui le rendent trop personnel et insondable.

Le principe à suivre pendant le visionnage d’Amer serait peut-être de se fier uniquement à ses sens, de ressentir l’œuvre de tout son être plutôt que de chercher à la comprendre par l’intellect, mais il est malheureusement beaucoup trop laborieux de l’appliquer durant tout un long-métrage d’une heure et demi. Ainsi, au bout d’un certain temps, il est ennuyeux d’assister passivement à une succession de scènes irrationnelles sans jamais parvenir à en percer le secret. Par ailleurs, certains moments du film sont véritablement effrayants, notamment la première partie qui met en scène une Anna enfant qui déambule dans une grande maison étrangement silencieuse. D’autres encore atteignent la limite du soutenable et apparaissent comme des clins d’œil de cinéphiles au Chien Andalou de Luìs Buñuel. Ces scènes parviennent à retenir notre attention quelques instants, mais le film s’enfonce ensuite de nouveau dans une lenteur insupportablement chaotique.

Amer est donc avant toute chose un film très personnel visant à expérimenter les possibilités infinies qu’offre son médium, soit les diverses représentations cinématographiques concrètes de quelque chose d’essentiellement abstrait, à la fois obscur et très profond. Insaisissable, Amer est une œuvre étrange, dérangeante même, qui requiert une forte implication émotionnelle du spectateur, laquelle n’est pas toujours réalisable compte tenu de la forme choisie par ses réalisateurs qui bloque toute communication entre l’œuvre et son destinataire. Un film ambigu à considérer comme un voyage fantasmagorique vers l’univers anarchique des sensations humaines.

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