[Dossier] La symbolique des décors et de la musique d’Old Boy (Park Chan-wook, 2003)

old_boy_afficheOld Boy
Réalisateur : Park Chan-wook
Origine : Corée du Sud
Année de production : 2003
Durée : 1h59
Distributeur : Bac Films
Interdiction : Interdit aux moins de 16 ans
Interprètes : Choi Min-sik, Yu Ji-tae, Kang Hye-jeong

A la fin des années 80, Oh Dae-Soo, père de famille sans histoire, est enlevé un jour devant chez lui. Séquestré pendant plusieurs années dans une cellule privée, son seul lien avec l’extérieur est une télévision. Par le biais de cette télévision, il apprend le meurtre de sa femme, meurtre dont il est le principal suspect. Au désespoir d’être séquestré sans raison apparente succède alors chez le héros une rage intérieure vengeresse qui lui permet de survivre. Il est relâché 15 ans plus tard, toujours sans explication. Oh Dae-Soo est alors contacté par celui qui semble être le responsable de ses malheurs, qui lui propose de découvrir qui l’a enlevé et pourquoi. Le cauchemar continue pour le héros.

oldboy_movie_woo-jin_lee_oh_dae-su_poster_blood_desktop_1280x1024_hd-wallpaper-7264

En 2003, Park Chan-Wook signe son troisième film et deuxième volet de sa trilogie vengeresse initié avec  Sympathy For Mr Vengeance : Old Boy, adapté du manga du même nom de Minegishi Nobuaki et Tsuchiya Garon, sorti en 1997. Le film rate de peu la Palme d’Or au festival de Cannes, doublé par Farenheit  9/11, en grande partie à cause du contexte post-attentats du 11 septembre qui persistait au sein du festival.

Park Chan-Wook n’a jamais caché sa volonté de déplacer ses sentiments les plus sombres dans ses films, surtout dans Old Boy : sa colère et sa tristesse personnelles font partie intégrante de son œuvre. Les sentiments de ses personnages torturés, ballotés par des forces qui les dépassent, animés par le désir de vengeance  sans bornes qui  les dévore petit à petit, ne lui sont donc pas inconnus.

Pour faire ressentir avec exactitude au spectateur toute l’ampleur de ces émotions destructrices, le réalisateur de JSA décide d’avoir recours aux deux grands médiateurs cinématographiques que sont la musique et les décors d’un film. Ainsi, en mobilisant ses sens auditifs et visuels au maximum, Park Chan-Wook s’assurait de toucher profondément  son public, et ainsi partager avec lui la retranscription symbolique des états d’âme de ses différents personnages tout en lui faisant percevoir l’enjeu intrinsèquement dramatique des situations auxquelles ils sont confrontés.

Il s’agira donc dans un premier temps d’analyser le travail de représentation symbolique effectué sur les décors, notamment dans le traitement global de la couleur et la récurrence de certains motifs que le réalisateur associe à ses personnages ; pour ensuite déterminer l’enjeu narratif qui s’opère au travers des multiples thèmes qui confèrent au film une portée dramatique qui saisit et marque profondément le spectateur.

 

3173068

DÉCORS

1) L’ambiance générale

Lorsque l’on entreprend le projet d’adapter un manga au cinéma, se pose alors la question de la fidélité. Faut-il suivre parfaitement l’œuvre initiale, ou la revisiter à sa façon ? Que faut-il impérativement conserver pour maintenir la cohérence globale de l’histoire, et que faut-il remanier ?

Il est alors important d’être capable de trouver des compromis et savoir faire preuve d’inventivité à tout instant. Pour Old Boy, la question fondamentale était de déterminer l’ambiance du film. Celle du manga se rapprochait beaucoup de l’ambiance typique du film noir, mais, tenue sur une durée d’1h30, elle présentait également le risque de faire sombrer le récit dans la monotonie. Après de longues discussions, l’équipe du film décide d’abandonner leur idée initiale et de se lancer dans un tout autre style beaucoup plus hétérogène, s’éloignant ainsi des codes figés du cinéma de genre pour mieux affirmer sa singularité.

Le point de départ de ce brusque changement de bord fut la coupe punk que porte le personnage d’Oh Dae-Su. Cette coupe caractérise parfaitement le personnage et son caractère, accentue son côté irréel, très « manga », et confère au film comme au personnage un style extravagant et énergique que l’équipe du film explicite par une volonté commune d’ « amusement cinématographique aux niveaux visuels et sonores. »

 

090712-old-boy

Les couleurs

Au risque d’endommager la pellicule, l’équipe prend l’initiative de faire subir au négatif un blanchiment par bain pour obtenir les effets escomptés ; un fort contraste et des détails qui se voient mieux. L’image est ainsi devenue plus sombre et rugueuse, mais le grain s’en est aussi trouvé légèrement accentué.

La couleur dominante est le vert, mais l’image comporte également certaines nuances de bleu et de vert  partiellement dues au blanchiment par bain que le réalisateur a voulu renforcer par l’utilisation de filtres verts. On retrouve donc des nuances de vert dans tous les décors, surtout au niveau des ombres qui reflètent bien ces nuances.

Park Chan-Wook précise que la couleur du film en terme général  est celle de « quelque chose de pourri », aspect qu’il a tenu à retranscrire au niveau visuel, peut-être dans le but de symboliser la décomposition progressive de la personnalité d’Oh Dae-Su, le cœur corrompu par la soif de vengeance de Lee Woo-Jin ou encore les relations gangrenées qui unissent les personnages. Comme l’histoire est fondamentalement dramatique, l’équipe a également employé les couleurs primaires ainsi que quelques teintes plus vives telles que le violet foncé, le bleu, le pourpre et le rouge, qui font office de contrepoints à l’atmosphère visuelle très terne du film dans son ensemble.

En outre, la narration tend à osciller entre passé et présent, le recours à l’infographie permet ainsi de mieux différencier les couleurs qui sont associées à l’une ou l’autre de ces deux temporalités. Par exemple, lorsqu’il s’agit des souvenirs d’Oh Dae-Su qui se remémore sa période de lycée, quand il surprit Lee Woo-Jin et sa sœur, l’image est caractérisée par une teinte ocre qui rappelle le sépia d’une photographie ancienne.

OldBoy1

La photographie

Le fait que le personnage d’Oh Dae-Su se retrouve toujours au centre de l’image est bien évidemment lourd de significations. Park Chan-Wook confirme l’importance de ce choix en déclarant solennellement que : «  Si cette idée n’avait pas été maintenue, le film aurait été un échec dans tous les aspects. » Ainsi donc, tous les personnages semblent tourner autour d’Oh Dae-Su, s’échangeant leur place sans cesse dans une sorte de mouvement perpétuel. Cette impression de rotation continue est par ailleurs renforcée grâce au support sonore qui trouve sa base dans le rythme de valse.

Oh Dae-Su est le point de départ de l’intrigue toute entière, le déclencheur d’une série de drames qui ruina plusieurs vies ; il était donc intéressant de retranscrire cet aspect à l’image par une mise en scène insistant sur la disposition symbolique des personnages dans le cadre.  Les mouvements discrets de caméra correspondent aussi aux thèmes de valse et visent également à donner l’impression de tourner sans cesse en rond ou de voyager vers une destination inconnue.

photo-3-du-film-old-boy

Les motifs récurrents

Tout au long du film, on observe la présence redondante de deux sortes de motifs : l’un lié au personnage de Lee Woo-Jin et l’autre aux endroits que Lee Woo-Jin surveille. Ces motifs se retrouvent surtout sur les papiers peints des lieux où s’entrecroisent tous les personnages, mais peuvent aussi figurer sur un simple détail du décor.

Le motif associé à Lee Woo-Jin ressemble à une toile d’araignée, il symbolise l’entrelacement des relations des personnages à partir duquel se construit tout le récit. Leurs relations sont complexes, et il faut attendre que le fil de l’intrigue se déroule peu à peu pour en saisir pleinement les enjeux.  Ce motif est également lié aux souvenirs d’adolescence de Lee Woo-Jin : il renvoie au miroir brisé dans lequel se regardait Lee Soo-Ah, ainsi qu’à la fenêtre cassée par laquelle Oh Dae-Su les observait. L’organisation complexe de ces motifs liés aux souvenirs symbolise également la croisée des destinées des deux personnages principaux qui se retrouveront à jamais scellées à l’issue de cette rencontre malheureuse, qui demeure le point d’ancrage du drame.

Le motif du filet demeure le concept principal du film mais il est également le seul à ne pas figurer sur les costumes des personnages. En effet, lorsque ceux-ci se trouvent dans des lieux à l’apparence neutre, surtout à l’extérieur,  ils portent des costumes comprenant le même genre de motifs abstraits, notamment ceux de Mido, les motifs semblent alors se déplacer tous seuls. Le spectateur est sans arrêt confronté à ces motifs récurrents qui laissent une empreinte visuelle très forte tout en établissant la cohérence esthétique qui particularise l’œuvre de Park Chan-Wook.

En outre, si ces motifs figuraient seulement sur les papiers peints des différentes pièces que traversent les personnages, le spectateur pourrait alors ressentir une impression de staticité qui irait à contresens de la dynamique du film. Pour maintenir ce concept, l’équipe a donc beaucoup travaillé sur le design des costumes en rapport direct avec les décors.

2) Les deux lieux principaux

oldboy-photo-de-presse_4_

La cellule d’Oh Dae-Su

Au départ, fut évoquée l’idée d’une cellule typique du cinéma de genre : une petite cellule en ciment avec des barreaux dans laquelle il n’y aurait de place que pour un lit médiocre et un WC, mais cette idée fut bien vite abandonnée au profit d’un concept bien plus original. La cellule d’Oh Dae-Su est importante car c’est le premier endroit où l’on découvre l’un des motifs qui se répètent. Aussi, Ryu Sung-Hee, la directrice artistique d’Old Boy, déclare : « Le fait que Woo-Jin ait enfermé Dae-Su pendant 15 ans signifie qu’il lui a volé 15 ans de vie quotidienne. Le quotidien de Dae-Su n’existe donc que dans cet endroit. On a essayé de représenter  cet aspect par le motif abstrait qui se répète. La cellule ressemble à la chambre d’un hôtel médiocre, et son quotidien devient encore plus insupportable. »

Le motif associé à Oh Dae-Su ressemble à une ruche, c’est un motif que l’on peut voir facilement et souvent et qui suscite et renforce une sorte de nervosité et de tension qui imprègnent tout le film. La combinaison très complexe des éléments qui constituent ce motif renvoie au caractère répétitif et inextricable de la situation vécue par Oh Dae-Su, ainsi qu’à la confusion extrême de ses sentiments : à deux doigts de sombrer dans la folie, ce personnage se débat de toutes ses forces pour ne pas s’effondrer tandis que son équilibre psychologique se désagrège peu à peu. Ce motif est la retranscription visuelle d’un homme brisé qui s’est égaré dans un véritable dédale mental où la seule issue possible est l’accomplissement de son désir de vengeance.

Lors de la rencontre de Oh Dae-Su avec Lee Woo-Jin accompagné de son garde du corps dans l’appartement en face de celui de Mido, ces motifs répétitifs commencent à attirer l’attention du spectateur. En effet, comme aucun meuble ne se trouve dans la pièce, on ne remarque que les personnages et le décor caractérisé par ce motif. Mais c’est surtout à partir du moment où les deux personnages principaux se rencontrent chez Oh Dae-Su que le motif de Lee Woo-Jin devient encore plus présent.

Celui des murs de l’hôtel se rapproche également beaucoup du motif associé à Lee Woo-Jin, il représente le contrôle absolu exercé par ce dernier sur le lieu. Paradoxalement, Park Chan-Wook voulait que ce décor dans lequel Mido est présente exprime une sorte d’espoir. Pour ce faire, l’équipe artistique a décidé d’utiliser les couleurs jaune et rouge, qui rappellent celles du soleil, et a conçu un motif en forme de cristal de neige, concept qui se retrouvera dans la séquence finale des retrouvailles d’Oh Dae-Su et Mido. La présence dans la pièce où Mido attend l’issue de la confrontation entre Oh Dae-Su et Lee Woo-Jin du tableau « La Fille Qui Prie » renforce l’impression que l’on peut garder espoir quant au dénouement de cette sordide histoire, tout du moins dans cet endroit.

La récurrence de ce genre de motifs explicite le fait qu’ils restent inévitablement sous le contrôle de Lee Woo-Jin, bien qu’ils ne s’en rendent pas compte. Pour retranscrire cette emprise, bien que les couleurs changent, l’équipe a utilisé répétitivement des motifs similaires.  Et Ryu Sung-Hee  de préciser : « C’est un peu comme dans un labyrinthe. » Un labyrinthe insoluble d’où les protagonistes ne peuvent s’échapper, inéluctablement rattrapés par un passé insidieux qui l’emporte sur le présent.

Korean-Film-Old-Boy-06

Le Penthouse de Lee Woo-Jin

Cet endroit demeure radicalement différent de tous les autres décors du film de par son style très minimaliste et épuré. La pièce ne comporte que très peu de meubles et est marquée par un design à la fois luxueux et étrange, bien qu’aucun motif n’apparaisse à l’écran. Afin de poursuivre le symbolisme visuel qui caractérise le film, l’état d’esprit sec et froid de Lee Woo-Jin devait être visuellement affiché par les couleurs ou les textures métallique et de verre qui constituent le penthouse, ainsi que par l’eau froide des bassins qui s’y trouvent. Tous ces matériaux représentent efficacement la personnalité « de marbre » de Lee Woo-Jin dont le cœur, après avoir subi sa plus profonde blessure, s’est définitivement refermé et changé en pierre. L’acteur Yu Ji-Tae définit son personnage ainsi : « C’est un homme sans amour qui n’aime personne dans sa vie. Quand sa sœur est morte dans son adolescence, lui aussi, il est mort à ce moment-là. »

3) Le look des deux hommes

2

Oh Dae-Su

Le personnage d’Oh Dae-Su semble parfois très irréaliste : coupe punk, lunettes forme « mouche », visage creusé et sensiblement marqué par les quinze années d’emprisonnement qu’il vient de vivre, il a tout du parfait héros de manga seinen à l’aura ténébreuse, violent et assoiffé de vengeance.  Le concept principal du maquillage était d’accentuer le nez et les sourcils de l’acteur Choi Min-Sik : effectivement, son nez parait bien plus gros que dans ses autres films. Il y avait également une volonté d’apporter davantage de relief à son visage afin qu’il paraisse plus tridimensionnel, ainsi ses yeux semblent-ils plus enfoncés qu’un coréen moyen.

Song Jong-Hee, maquilleuse, explique : « Dans l’histoire, la petite chose qu’il a dite sans réfléchir est à l’origine du drame. A cause de cette petite erreur, sa vie est entièrement ruinée. Alors, pour que son visage exprime bien cette angoisse, j’ai accentué  encore plus le relief autour des yeux ». Et Choi Min-Sik de renchérir : « Il a été enfermé pendant des années sans savoir pourquoi. La différence que font ces quinze années, c’est la destruction de sa personnalité et la perte de son humanité. Je devais exprimer ces aspects. »

Les habits que Lee Woo-Jin donne à Oh Dae-Su en le sortant de prison sont du même style et de la même marque que les siens. Cela s’explique par le fait que Lee Woo-Jin incarne l’archétype du bourgeois raffiné et égocentrique qui ne connait rien d’autre que son propre style. C’est pour cette raison que les costumes d’Oh Dae-Su et de Lee Woo-Jin sont exactement les mêmes, le look d’Oh Dae-Su a donc été dès le départ déterminé par cette facette de la personnalité de son ennemi juré.

Woo-Jin-Lee1

LeeWoo-Jin

Les costumes de Lee Woo-Jin sont quant à eux inspirés de ceux du célèbre yuppie Patrick Bateman dans American Psycho. En effet, Lee Woo-Jin s’habille formellement, il nous est même donné à voir dans l’une des dernières séquences du film que sa garde-robe ne comprend que ce même costume en une dizaine d’exemplaires. A l’instar de Bateman, Lee Woo-Jin, de par son côté maniaque, son regard glacial dénué de toute forme d’émotion et sa forte tendance à la ritualisation, dégage l’impression d’un tueur à sang-froid, sans pitié, et qui ne recule devant rien pour parvenir à ses fins. Son look est très chic et sophistiqué, toujours impeccablement habillé –sauf s’il veut passer inaperçu –  rien n’est laissé au hasard : chemise toujours blanche, épingle de cravate, boutons de manchette, ce personnage prend soin de lui avec une coquetterie assumée. Grâce au travail du maquillage, le visage parait également très soigné, le nez semble un peu long et le menton très fin, ce qui crée un fort contraste avec le personnage d’Oh Dae-Su, d’apparence négligée, voire « abîmée ». Par ailleurs, le maquillage a aussi aidé à réduire la différence d’âge entre les deux acteurs car selon le scénario les personnages ont à peu près le même âge mais le visage de Yu Ji-Tae faisait naturellement très jeune. Finalement, l’équipe a su trouver le subterfuge adéquat : le choix des cheveux coiffés en arrière de Lee Woo-Jin lui confère cet aspect grave qui le fait paraître plus âgé.

Les décors sont donc l’un des aspects les plus importants de la symbolique esthétique d’Old Boy. L’ambiance survoltée tout droit héritée des looks surréalistes de ces personnages issus de la culture manga, la récurrence de  motifs particuliers associés à chacun d’entre eux signalant leur omniprésence à l’image, la mise en scène soigneusement élaborée et un traitement des couleurs original confèrent au film son style unique qui est certainement pour beaucoup dans son succès critique et public.

18376880.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

MUSIQUE

1) Le choix de la valse

 La musique d’Old Boy est prise en charge par le compositeur Yeong Wook-Jo, qui opère dans le film sous le nom de Cho Young-Wuk. Lui et Park Chan-Wook sont en réalité de vieux amis qui avaient déjà collaborés ensemble sur la musique de JSA, le premier film du réalisateur.

Au départ, les deux artistes avaient émis l’idée d’utiliser de la musique électronique mais, pour rendre l’impression de rotation et de répétition qui transparait des rapports entre les personnages, la musique de danse s’avéra plus efficace, notamment la valse, qui renvoie l’image de danseurs qui tournent en rond. Le compositeur choisit donc d’utiliser le rythme ternaire de la valse, qui est par la suite devenue la forme musicale qui représente Lee Woo-Jin et Mido, associée à des mélodies lyriques et tristes. Yeong Wook-Jo s’explique sur ce choix : « Ce genre de thèmes peut donner un rythme dynamique au film et exprimer la tristesse des personnages. C’est cet aspect qui a finalement déterminé le concept principal de toute la musique du film.

Chaque thème a été composé en rapport direct avec les personnages :

–  Le thème d’Oh Dae-Su est basé sur la confusion et la solitude du personnage.

–  Le thème de Mido exprime la position plutôt neutre de ce personnage et a la particularité de susciter des sentiments ambivalents.

–  Le thème de Lee Woo-Jin retranscrit sa tristesse qui devait être partagée avec le spectateur afin que celui-ci comprenne son histoire et ressente de l’empathie envers ce personnage.

Comme ils n’avaient au départ pas envisagé d’utiliser un orchestre, le budget consacré à la musique était moins important que pour le reste de la production, ils n’ont ainsi donc pas pu obtenir un orchestre conséquent composé d’une soixantaine de musiciens pour donner la richesse et la résonnance qu’ils escomptaient et qui aurait sans nul doute sublimé ce genre de thèmes musicaux.

Ils ont donc mobilisé des ensembles de 4, de 8 et le plus souvent de 15 musiciens pour composer la musique d’Old Boy. Yeong Wook-Jo précise : « Pour raison de budget, on a enregistré avec 15 musiciens et on a dédoublé la même piste pour avoir un son plus riche. » Le rendu est saisissant, tant les mélodies véhiculent des émotions puissantes et contradictoires.

Par ailleurs, il est intéressant de souligner que les titres des thèmes musicaux sont tirés de titres de films que le réalisateur et le musicien apprécient et qui résument le déroulement de chaque séquence de l’histoire à laquelle les thèmes sont associés. Park Chan-Wook déclare en riant : « On les a intitulés en s’amusant. C’était un plaisir de cinéphiles. »

18376883.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

2) L’utilisation de thèmes récurrents

Selon Park Chan-Wook, il n’aurait jamais autant utilisé de musique que sur Old Boy, car il voulait vraiment que la bande-sonore reflète efficacement la profondeur de ses personnages. Comme pour confirmer ce fait, Yeong Wook-Jo déclare : « Le plus important pour la musique de ce film, c’était d’exprimer la tension. Pour maintenir l’attention du spectateur, la musique devait représenter l’état d’esprit des personnages. C’est l’aspect dont j’ai tenu compte tout le long du travail.»

A l’instar des décors, la bande-originale d’Old Boy se caractérise par la présence de thèmes récurrents associés aux différents personnages de l’histoire ; et, pour la plupart d’entre eux, ce sont les cordes qui prédominent. Par ailleurs, Yeong Wook-Jo affirme tirer son inspiration de l’ambiance des vieux films hollywoodiens, et plus précisément des thrillers classiques et films noirs.

Park Chan-Wook, quant à lui, exprime sa volonté d’accompagner les images de son film de « belles mélodies. Des mélodies dont on se souvient facilement, des airs qui deviennent des ritournelles et qui dégagent une atmosphère onirique. Je voulais ce genre de mélodies faciles à se rappeler et agréables à entendre. »

oldboy-whoisit

« Look Who’s Talking »

Ce thème qui est celui de l’ouverture du film et qui a été composé en dernier par Choi Seung-Hyun et Lee Ji-soo, lorsque tous les autres étaient prêts, reste le plus fidèle à la conception initiale de la musique du film, quand la musique électronique était envisagée. En effet, ce thème allie cordes et sons électroniques : la mélodie jouée aux cordes s’écoule en douceur et change brusquement de ton pour devenir beaucoup plus agressive et dynamique. L’effet recherché était de surprendre le spectateur dès le premier plan du film. En effet, le film frappe très fort dès le début : au départ fulgurant de la musique électronique, la première séquence s’ouvre sur le poing d’Oh Dae-Su qui enserre fermement la cravate d’un homme qui s’apprête à se jeter du haut d’un immeuble et le maintient suspendu dans le vide à la seule force de son bras. La caméra remonte ensuite le long du corps d’Oh Dae-Su, de face, et le spectateur découvre alors le visage du personnage qu’il va suivre pendant 1h30. Cette entrée en matière fracassante assène un véritable choc visuel et sonore au spectateur en présentant d’emblée le style qui caractérise le film tout entier.

3471705459_d37340dff7_z

« Vivaldi’s Four Seasons »

Au départ, le réalisateur souhaitait que tous les thèmes soient spécialement composés pour le film, celui-ci est le seul morceau non original. Park Chan-Wook désirait cependant ne pas utiliser de morceau trop connu et a donc longtemps hésité avant de choisir « Les Quatre Saisons » que lui avait suggérées Yeong Wook-Jo, mais il s’est aperçu par la suite qu’en associant la musique à l’image, il obtenait un rendu très intéressant, et l’a donc validé. Par ailleurs, Park Chan-Wook explique son choix par la volonté d’aller à l’encontre des idées reçues qui existent autour de ce morceau qui est utilisé pour soutenir la fameuse séquence du supplice des dents dans laquelle Oh Dae-Su torture Chul-Woong et inversement dans celle où Chul-Woong essaie à son tour de torturer Oh Dae-Su. L’utilisation des cordes dégage une impression puissante que le réalisateur rapproche de celle suscitée par une autre mélodie très célèbre utilisant aussi les cordes : Psycho d’Alfred Hitchcock.

Cette séquence du supplice des dents est assez violente et génère une très forte tension; avec ce morceau, le côté humoristique est souligné et aide le spectateur à supporter la virulence des images. En même temps, le son très strident de la mélodie peut aussi chercher à retranscrire la douleur aigüe qu’une personne peut ressentir lorsqu’on lui arrache les dents à l’aide d’un marteau. Park Chan-Wook et Yeong Wook-Jo ont également hésité entre une interprétation « à l’ancienne » de l’italien Fabio Biondi et une interprétation plus récente de Chung Kyung-Wha. Partant du principe qu’il était préférable que le morceau soit familier au public, c’est l’interprétation de Chung Kyung-Wha qui l’a emporté.

img92_OldBoy_03

« The Old Boy »

Ce thème, composé en tout premier par  Shim Hyun-Jung, est celui d’Oh Dae-Su . Ce dernier étant le héros du film, le thème est naturellement intitulé « The Old Boy ». Ce thème est né de la volonté d’une ambiance semblable à celle des films noirs ainsi qu’à celle des morceaux joués à la trompette par le musicien Miles Davis. L’utilisation de la trompette associée aux cordes en fond relève d’une tentative de modernisation de l’atmosphère dégagée par les vieux films noirs classiques.

Pour le plan-séquence du combat d’Oh Dae-Su dans le souterrain, symbole du combat éternel d’un homme solitaire, Park Chan-Wook avait trois alternatives : le réaliser sans musique, l’associer au thème de la recherche d’Oh Dae-Su accompagné de Mido au restaurant, « The Searchers », ou au thème « The Old Boy ». C’est ce thème-ci qui fut choisi à l’unanimité, et qui demeure par ailleurs le plus employé tout au long du film, notamment lors de la séquence dans laquelle Oh Dae-Su se bat contre des voyous après avoir pris la cigarette de l’un d’entre eux et la scène dite « des funérailles ». Dans cette dernière, le  morceau est arrangé un peu différemment : beaucoup de sons électroniques sont rajoutés.

La trompette n’a été utilisée que pour ce thème, et est donc devenu l’instrument principal qui représente le personnage d’Oh Dae-Su : sa gravité, sa dignité et son côté héroïque ont efficacement été représentés par cet instrument qui génère une atmosphère tragique qui s’assimile aisément à la détresse de ce personnage.

old-boy-2003-28-g

« Look Back In Anger »

Ce thème se singularise par la présence massive d’arpèges qui a pour but de le rapprocher au maximum du concept initial d’utilisation de musique électronique. Accompagnant la première scène de rencontre entre Lee Woo-Jin et Oh Dae-Su, juste après le plan-séquence dans le souterrain, elle devait produire un impact sonore qui illustrerait l’importance capitale de cette scène. Plutôt que d’utiliser un son très fort, Park Chan-Wook et Yeong Wook-Jo ont opté pour une mélodie énigmatique, afin que le spectateur subisse un choc par l’intermédiaire d’un air mystérieux.

Au tout début de la scène et du thème, on entend surtout l’arpège, mais lorsque Oh Dae-Su se retrouve chez Mido et observe le tissu de soie aux motifs violets que Lee Woo-Jin lui a laissé, la musique se met à changer et se confond alors avec l’état d’esprit d’Oh Dae-Su : la tension et la curiosité du personnage sont alors symboliquement exprimées grâce au thème. Cette mélodie avait déjà été entendue pendant les séquences relatant l’emprisonnement d’Oh Dae-Su pour revenir ensuite  lors de la première rencontre entre les deux hommes ; le spectateur se rappelle alors la séquence de l’enfermement, fait le lien entre les deux et comprend que Lee Woo-Jin est celui qui a fait emprisonner Oh Dae-Su. L’intrigue prend alors un nouveau tournant, les enjeux changent et le spectateur se demande pourquoi Lee Woo-Jin cherche tant à se faire voir par Oh Dae-Su. En réalité, dans le manga, celui qui a enfermé le héros se montre au lieu de se cacher, cet aspect a intrigué Park Chan-Wook qui a voulu en faire une caractéristique importante du film et a donc décidé de l’accentuer afin que tous les spectateurs le remarquent et s’interrogent quant à ses intentions.

OldBoy4

« Cries And Whispers »

Composé par Lee Ji-Soo, ce thème accompagne les deux moments les plus dramatiques du film : le suicide de Lee Soo-Ah et celui de Lee Woo-Jin. Par son côté lyrique et l’ambiance tragique qu’elle dégage, cette mélodie exprime la tristesse de l’histoire de Lee Woo-Jin et vise à susciter chez le spectateur de la compassion envers ce personnage afin qu’ils saisissent totalement l’essence du film qui porte bien sur la vengeance de Lee Woo-Jin et non sur celle d’Oh Dae-Su.

On retrouve également ce thème dans la séquence de confrontation entre Oh Dae-Su et Lee Woo-Jin dans le penthouse qui constitue le climax du film, le moment où la tension atteint son paroxysme jusqu’au dénouement final. Le thème apparait également dans la séquence où Lee Woo-Jin assassine Joo-whan, l’ami d’Oh Dae-Su, en se servant d’un cd brisé en deux, et, enfin, lors du suicide de Lee Woo-Jin, lorsque celui-ci se souvient du moment où il a lâché la main de sa sœur qui s’est jetée du haut d’un pont, l’instant où tout a basculé. En effet, l’acte d’avoir lâché la main de Lee Soo-Ah  demeure au cœur du malheur qui frappe Lee Woo-Jin, car ce dernier aurait pu la sauver mais a fait le choix de respecter la volonté de sa sœur. Le remord qui le ronge s’est ainsi peu à peu mué en un sentiment de haine sans limites à l’égard Oh Dae-Su, responsable bien malgré lui de la rumeur qui a poussé Lee Soo-Ah au suicide.

Dans la scène du meurtre de Joo-Whan, la musique donne un rythme au geste de Lee Woo-Jin qui assène de grands coups dans la gorge de celui qui a eu le malheur d’insulter la mémoire de sa sœur. Toute la virtuosité de la mise en scène réside dans l’association harmonieuse du thème et de l’image dans cette séquence qui saisit le spectateur aux tripes, tant par sa beauté esthétique que par sa violence

Autre fait notable concernant ce thème : lors de la scène de climax, dans le penthouse, Lee Woo-Jin fredonne cette mélodie : la musique est donc à la fois intra et extra diégétique dans ce passage.Par ailleurs, le rythme de la valse donne sans cesse l’impression d’un mouvement régressif vers le passé, ce qui pourrait symboliser l’empreinte indélébile que les souvenirs des personnages laissent sur le présent, conditionnant tous leurs actes et toutes leurs pensées.

old-boy-2003-29-g

« The Last Waltz »

Composé par Shim Hyun-Jung, ce thème, associé à Mido, apparait dans plusieurs scènes dont  la scène d’amour entre Mido et Oh Dae-Su et celle de l’étrange vision de la fourmi géante dans le métro, symbole de la solitude extrême endurée par Mido.

Ce thème sonne un peu comme une berceuse, utilisé à la toute fin du film, il génère une atmosphère « mythologique ». En effet, on ne peut véritablement expliquer la dernière séquence du film de manière logique, l’absence de spatio-temporalité liée au décor enneigé de Nouvelle-Zélande dans lequel les deux personnages se retrouvent sans que l’on sache vraiment pourquoi la situe en quelque sorte hors de la narration et lui confère le statut d’épilogue. Cette touchante scène de retrouvailles où Mido déclare son amour à Oh Dae-Su a une saveur douce-amère liée à l’immoralité de la nature de leur relation. Cette ambivalence est remarquablement retranscrite par le thème qui laisse le film s’ouvrir sur un avenir à la fois heureux et tragique.

Les thèmes d’Old Boy facilitent donc le processus d’identification du spectateur aux personnages d’Oh Dae-Su, Lee Woo-Jin et Mido. En renforçant la profondeur de ses personnages via la musique composée en rapport direct avec leurs caractères et leurs histoires respectives, Park Chan-Wook donne la possibilité au spectateur d’entrer véritablement au cœur du récit, provoquant chez lui un puissant sentiment d’empathie. En même temps, le choix de la valse permet de rythmer le film de manière dynamique et de retranscrire symboliquement les liens gangrénés qui unissent les personnages. L’émotion dégagée par ces différents thèmes accentue également le caractère dramatique du film, ainsi que la tristesse infinie des personnages. Le spectateur, même longtemps après avoir vu le film, gardera en tête ces mélodies récurrentes et faciles à retenir, ainsi que les images puissantes qui leur sont associées, et demeurera ainsi durablement marqué par l’empreinte douloureuse d’Old Boy.

old_boy_10_tatouage

Nous avons donc vu nombre de possibilités interprétatives que laissait envisager le travail symbolique opéré sur les décors et la musique d’Old Boy. Chacun peut y aller de ses propres interprétations selon sa sensibilité et son degré de réceptivité à l’œuvre ; pour ma part, je me suis surtout basée sur les explications de l’équipe du film concernant leurs intentions initiales quant au style du film. Il en ressort que les décors et la musique établissent une cohérence formelle et narrative qui vise à plonger le spectateur dans un univers propre au film, à la fois extravagant et survolté, mais aussi et surtout profondément dramatique. Plus que le film, c’est le concept Old Boy qu’il importe d’appréhender pour en saisir pleinement l’essence et ainsi apprécier à sa juste valeur la formidable conception symbolique qui caractérise cette œuvre magistralement troublante.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :